dimanche 25 janvier 2015

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La pêche aux lançons

Capturer le surgissement – I

, Fabienne Yvert

Rothéneuf, début des années 70, grandes marées basses d’été, le soir avant la tombée de la nuit.

1. La pêche aux lançons

En famille, armés de seaux, houëts (sarcloir bident à patates), et lampes de poche.
Personne sur la petite plage, quelques bateaux plus loin échoués sur le sable, d’autres encore à flot accrochés à leurs bouées jaunes ou oranges.

Le Houëteur (sic) griffe profondément et énergiquement le sable sur plus d’un mètre, et des petits poissons fins surgissent des griffures le temps d’un éclair argenté, pour s’y enfouir à nouveau si on ne les attrape pas au vol.
— Chope !
Une nouvelle rangée de griffures à côté de la première. Aux aguets, les yeux suivis des mains à quelques centimètres du sable.
Ou la griffure continue sur plusieurs mètres, on suit, on devance, on attend, on s’excite, on crie.
— Là !
— Là !
— Là !
C’est fulgurant. Réflexes de la capture. Ça gigote un moment dans le seau, à s’asphyxier.

Ça brille. De la lumière vivante qui surgit du sable. La mer sous le sable, toujours dans le sable, présente par son absence temporaire. Contre la montre, le ressac.
La lumière baisse, la nuit descend, le ciel s’étale sur le sable mouillé, & des étoiles filantes blanches-argentées montent des nouvelles griffures.

On ne voit plus rien. La lampe de poche pour éclairer les dégats, la plage labourée comme une assiette de purée avec la fourchette. Manque plus que la sauce, qui va venir, la marée monte.
On rassemble le matériel et on s’en va, heureux de la capture, piteux du saccage provisoire.
On n’a rien vu de la beauté du paysage, de la subtilité de la lumière sur la mer, des reflets du ciel sur le sable mouillé. On sait pourtant qu’on était dedans.
Comme les poissons dans le seau.

Servis le lendemain en abondante friture dans la grande poêle noire, sous les exclamations.
Morts et remorts.
— Nan, j’en veux pas.
Et remords. Trivialité dans l’assiette Duralex transparente sur la table rouge en formica. Sed lex ; engloutis, on s’en pourlèche les doigts.

Mais on n’a jamais été voir, à côté, les rochers sculptés de l’abbé Fouré.
J’ai mis du temps à associer les lieux. A Rothéneuf, L’abbé Fouré a sculpté les rochers de bord de mer pendant presque 25 ans, environ 300 personnages sur 500 mètres carrés. Figures de granit intemporelles, dont l’épopée s’érode aux intempéries.
— Oh, ça ?!...! C’est des rochers sculptés, quoi… C’est pas mal, mais bon…. Je peux pas dire que ce soit extraordinaire… Et puis maintenant c’est très usé…
Pause longue, dont la révélation estompe le contour.

Voir en ligne : http://fabienneyvert.com/