dimanche 5 mai 2013

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TK-21 LaRevue poursuit son hommage à Magdi Senadji avec la republication de La monnaie de singe qui avait été éditée par A une SOIE en 1995. Cette publication est parue à l’occasion de différentes expositions qu’il a produites avec ces mêmes images de l’Inde. Ses photographies sont accompagnées librement d’une nouvelle de Danielle Robert-Guédon, La mendiante, et d’un court texte de Pierre Benielli, La bateleuse, qui en sont comme un contrepoint lointain.

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La mendiante

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L’homme venait de si loin qu’il lui était égal de chercher une chambre dans une ville morne. Il était courbé par la fatigue bien davantage que par son bagage réduit, et quiconque l’eut observé sereinement eut deviné une préoccupation fiévreuse. De la place où elle était fragilement posée, Hélène vit les joues brunes d’une barbe hâtivement faite le matin et leva la main en un geste irraisonné pour éprouver le piquant sous une caresse qu’elle venait d’inventer. Elle garda le bras mi-levé dans la tiédeur suffisamment longtemps pour que le serveur se méprît et vînt à elle. Hélène, confuse et balbutiante, demanda si elle pouvait dîner.

Au même moment l’homme saisit la clef qu’on lui tendait, celle de la chambre 27.

Hélène prit place au centre de la salle rose, à une table ronde qui eut supporté beaucoup d’autres convives. Mais la place Grévy était déserte derrière les tentures fleuries qu’aucun souffle ne faisait vibrer comme si Dôle avait été frappée de stupeur. Les tables étaient mises pour dîner d’apparat, nappes damassées et lourdes, clairs bouquets lentement composés au matin justifiant le silence telles des fleurs d’église. Sur l’assiette couverte de verdure un pétale tomba. L’homme venait d’entrer dans la salle, par mégarde eut-on dit, (les tables, en terrasse, étaient également dressées) mais ses foulées semblaient le porter toujours vers un non-retour. Il s’assit dans un angle, se soustrayant au regard d’Hélène. Le silence devint encore plus profond et le dîner s’écoula dans un absurde recueillement. Dehors, les martinets criaient haut dans le ciel qui n’en finissait pas de s’assombrir avec une lenteur exaspérante au gré d’Hélène qui attendait la nuit pour quitter la table et s’aventurer dans le jardin public.

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Les piaillements cessèrent, la nuit vint.

Hélène aborda les pelouses béantes, en partie éclairées par les lumières de la place. Au-delà, il fallait écarquiller les yeux pour deviner des fourrés faussement sauvages et une descente vers le Doubs qu’une terrasse surplombait. Hélène s’accouda à la balustrade et faillit crier de surprise devant tant de chaleur conservée. Elle se tenait droite, le bas-ventre appuyé contre la pierre, attentive à sa jupe très doucement agitée par un imperceptible balancement qu’elle avait contenu tout le temps du dîner. Des ombres bougèrent en contre-bas, accompagnées de chuchotements qui s’éteignirent vite. Derrière elle, le gravier crissa mais loin encore, à la hauteur du premier banc. Les pas reprirent, mesurés, puis cessèrent de nouveau. Les pauses se faisaient plus longues à chaque station mais l’avancée était certaine. Hélène sut quand le dernier banc fut atteint plus sûrement que si elle avait daigné tourner la tête pour évaluer la distance restante entre le banc et la balustrade. Elle s’écarta seulement de la tiédeur et se raidit, engluée dans l’obscurité. On devait deviner sa nuque penchée au-dessus du corsage blanc, appelant le tranchant d’une lame ou un baiser. Quelques gravillons roulèrent encore sous les pas en une maladresse émouvante.

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Ce fut un baiser, muet et pressé, presque adolescent.

Puis le silence devint si oppressant qu’il fallut bien qu’Hélène relevât la tête. Elle le fit avec précaution, retenant ses cheveux d’une main comme pour maintenir vacante la chair veloutée sous les fines mèches rebelles. Elle écarta les bras sur la balustrade pour rencontrer une autre main, et ne trouva que la pierre sous ses doigts. De même, la rotation qu’elle s’imposa fut inutile, le jardin était immobile et les bancs déserts. La place encore éclairée était si proche que nul n’aurait pu se dissimuler dans l’allée. Elle rentra à l’hôtel. Une raie de lumière filtrait sous la porte de la chambre 27.

Hélène s’était dirigée vers sa voiture. L’homme était là, son sac léger sur l’épaule comme s’il l’attendait. Il n’avait rien demandé. Il avait dit s’appeler Brauner puis il avait indiqué la direction de Genève.

Ils roulaient depuis une heure, le corps balancé dans les virages. Le ciel était entravé par les collines d’une verdeur étourdissante aussi acérée que la blancheur d’hiver. Hélène éprouva le besoin de dire qu’elle était heureuse que ce soit le plein été. Les saisons intermédiaires salissaient la région, ajouta-t-elle. La période des nouvelles pousses était la pire : on pressentait à la teinte instable des feuilles un désordre impossible à juguler. Les pluies en général n’arrangeaient rien. Brauner ne répondit pas. Il alluma une cigarette et l’on eut dit qu’en s’entourant de fumée il cherchait à atteindre une fournaise bien plus violente, à lui seul accessible.

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Une auberge ponctuait la route, Hélène ne résista pas à la pause. Lui, s’installa en plein soleil, attendant qu’elle se fût rafraîchie dans l’antre sombre dont elle ressortit à peine moins rouge. Elle but son orangeade d’un trait, reposa le verre avec la fierté d’avoir osé un premier acte en sa présence, sans retenue. Brauner décela cette satisfaction et lui fit remarquer une légère tache sur sa jupe. Elle en releva le pan pour vérifier, découvrant une jambe devinée bien avant. C’est de l’eau, sourit-elle, en laissant le soleil mordre la peau nue.

Ils continuèrent en dédaignant des orées de bois noirs et des champs creusés de ravines qu’Hélène voyait défiler lorsque ses cheveux cessaient soudainement de lui balayer le visage. Ils arrivèrent à Genève à l’heure la plus brûlante. Même le lac au jet d’eau étalant ses fastes en gouttelettes perdues était dérisoire d’impuissance : le soleil mettrait des heures à décliner. Brauner se fit descendre sitôt le pont franchi. Il donna rendez-vous à Hélène à l’Hôtel des Bergues. Pour dîner, si elle voulait attendre. Il n’imposait rien et ne prétendait pas à ce qu’elle l’attendît, lui. Il sous-entendait seulement que cette femme pouvait patienter, qu’elle savait demeurer à une place assignée pourvu qu’on la lui indiquât. Elle le regarda s’éloigner, son sac jeté sur l’épaule. Les femmes qu’il croisait étaient grandes et blondes, d’une fraîcheur incompréhensible. Hélène reprit le chemin des montagnes, à rebrousse-fougères et se posta sur une pente à l’ombre d’un baliveau. Les ramures se tendaient vers Genève en contrebas et désignaient la ville sans que l’on sût si elles la montraient du doigt pour se gausser ou s’extasier. Hélène regardait la tache glauque du lac et, à gauche, le lieu où avait disparu Brauner qui ne s’était pas enquis de son nom à elle.

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Elle observa longuement la montagne à travers des entrelacs de branchages jusqu’à distinguer un animal encorné bien improbable. Elle ne descendit vers la ville qu’après avoir senti la fraîcheur sourdre autour d’elle. A l’endroit où elle s’était assise, l’herbe se courbait dans le plus grand désordre. Elle fit quelques pas pour se dégourdir les jambes, et quand elle revint à sa place initiale elle ne reconnut pas ses propres traces de faction et crut relever les erres d’un cerf.

Au bar, elle avait bu de l’alcool avant de réserver une chambre. Des costumes sombres cisaillaient l’air, les hommes ignoraient la chape étouffante de juillet et parlaient fort. La table cirée semblait suinter et, dans la lumière frisante, Hélène découvrit, formé par les nœuds du bois, un visage aux yeux fendus. De l’index elle en dessina le contour, laissant une trace mate très visible sur le meuble. Le trait, malhabile, dépassait les marques brunes : une sorte de houppette déconcertante coiffait le front. Elle pensa à Brauner, ce qui était déjà remarquable en soi. Car, une fois repéré le lieu de sa disparition depuis le versant isolé, elle s’était concentrée sur l’attente exactement comme à Dôle, au Grand Hôtel Chandioux. Bien sûr, il fallait à un moment donné que l’attente cessât. Qu’un homme y mît un terme n’était pas plus étourdissant qu’attendre l’aube après une nuit blanche.

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Les femmes apprêtées étaient conduites aux tables par des hommes aux poignets épais, aux rires peu discrets que l’on entendait bien après qu’ils avaient quitté le bar. Hélène ne pensait pas à regarder sa montre, encalminée dans cet espace devenu immobile. La porte était restée ouverte, la fumée des cigarettes s’échappait, happée par la nuit, les odeurs mêmes se désagrégeaient. Pour ne pas suivre l’écoulement, elle s’agrippait à la table, redessinait le visage du bout de l’ongle, grattant le bois pour le graver.

Il était très tard quand Brauner arriva. Il s’assit face à elle et regarda le mouvement de ses mains. D’autorité, il renversa le fond du verre près de la houppette. Il étala les gouttes d’alcool de manière à former une empaumure d’où il fit jaillir deux cornes effilées. Puis, Brauner sortit de sa poche la photographie d’un masque africain en métal brun, orné de cornes ambrées comme le bois de la table. Hélène saisit la photographie et la mit devant son propre visage. Derrière cet écran de papier, elle ferma les yeux. Côte d’Ivoire, masque de danse, énonça Brauner.

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Trop brutalement, il reprit le masque des mains d’Hélène et tout, dans son geste, fit vaciller la femme : la patience inutile, le nom gommé, la préférence pour des yeux clos. Elle eut honte. Et plus encore, lorsque Brauner entendit qu’elle avait réservé une chambre. Tandis qu’on le prévenait avec déférence que, bien sûr, le nécessaire avait été fait pour que Monsieur Brauner pût, comme à l’accoutumée, loger dans la chambre verte, il eut un sourire cruel.

Hélène s’enferma à clef, tremblant à l’idée qu’elle pourrait vouloir fuir. Une longue veille commença, longue comme un hier ressassé, d’un jardin public à un départ aventureux, puis les heures grignotant la nuit, la veille s’étira et devint un autre jour, celui des flancs montagneux et du masque cherché.

La poursuite reprit vers le sud avec la même frénésie dissimulée chez l’un et chez l’autre comme si le point d’honneur était de manquer ce à quoi l’on tend. Chacun eut son heure de gloire.

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Inévitablement, la fournaise allait croissant. Hélène, depuis longtemps, avait renoncé à dissimuler les auréoles sur son corsage. Têtue, elle essuyait régulièrement les paumes de ses mains à sa jupe, éprouvant avec la même consternation la brûlure du volant et la chaleur de son vêtement. Elle avait murmuré une sotte expression comme "chaleur tropicale" et instinctivement Brauner avait vérifié à travers la poche de sa chemise si la photographie était bien là. Hélène aurait souhaité que l’image collât au tissu, conférant à la chemise l’aspect outré du Saint-Suaire falsifié. Mais ses velléités enfantines cessèrent : Brauner, avec la plus grande distinction, venait de s’endormir. Hélène se garda bien de repousser ce corps qui, sans méfiance, plongeait vers elle comme une bénédiction. L’arrêt de la voiture éveillerait Brauner et faire durer ces secondes suffocantes ne lui appartenait pas. Derrière la chemise blanche, le masque noir se soulevait dans une sorte d’inspiration autonome empêchant tout geste irraisonné. Elle devait conduire Brauner à Dieulefit, là où un certain Muller l’attendait, et se perdit sur des routes bordées de champs trop jaunes qui semblaient se rejoindre à l’horizon et boucher toute issue.

Brauner s’éveilla, reprit la carte routière et trouva rapidement le chemin de terre qui menait à un mas au mur de façade réchampi. Un homme apparut sous l’auvent et Brauner sortit de la voiture. Ils échangèrent trois phrases loin d’Hélène qui, de toute façon n’eut rien entendu aux propos, fascinée par la chemise de Brauner qui conservait des plis d’abandons. Demain, dit Brauner en reprenant sa place, demain nous y arriverons. Hélène comprit qu’il faudrait se rendre dans une autre chambre pour voir venir la nuit. Les crépuscules lui étaient de plus en plus douloureux ainsi que des brisures qui vont s’élargissant et, dans le noir opaque, elle se tenait prête, ramassant autour d’elle des lambeaux de rêve.

Il existe des lendemains si parfaitement accomplis que l’on en garde un goût de défaite tenace.

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Une frontière avait été de nouveau franchie et les voyageurs prenaient l’allure grandiose de pèlerins exténués qui vont peut-être s’abattre à deux pas du lieu espéré. Brauner avait revêtu le masque impavide et tendu à la fois de la photographie, plissant les yeux à l’étrangère lumière. A le voir, mimant l’objet rare, on devinait les convoitises. Hélène pressentit qu’elle allait payer un prix exorbitant.

Au plus serré de la foule, alors que la voiture s’embourbait dans une masse de corps bruns, Brauner s’esquiva. La portière s’était refermée sans un claquement. La disparition de la forme blanche aveugla Hélène telle une ombre inexpliquée en plein midi. Elle se persuada que le temps de la véritable attente était venu et s’y prépara comme on caresse une idée terrifiante pour mieux l’éloigner. Elle promena sa disgrâce dans les rues désertées avec une bassesse rare, et les femmes éplorées qui sortaient des églises lui paraissaient enviables car elle leur supposait le souvenir d’un bonheur. Elle se fatigua des heures, évitant soigneusement l’ombre des murs et la mansuétude des marches. Elle ne savait plus le nom de la ville.

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Des arènes lui barrèrent le chemin, hautes et vibrantes de cris. Plantée devant l’affiche où un noir taureau lançait ses cornes, elle se laissa remettre un billet d’entrée. Elle longea les allées sableuses obscures. Là-bas, les capes devaient voltiger, la sueur et le sang se mêler. Les clarines sonnaient. La mise à mort allait commencer et les voix s’excitaient. Elle n’eut pas le courage de déboucher sur les gradins et s’adossa au mur humide, grondant en son for intérieur contre les matadors qui n’officiaient pas assez vite. Elle eut voulu voir des troupeaux entiers massacrés, les cornes tranchées. Mais les attelages cliquetaient trop peu souvent, pesant sous le cadavre unique qui les suivait à regret, arrachant une dernière poignée de sable à l’arène.

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Deux travées plus loin, une silhouette avança vers la sortie, un homme calme et grand, à la chemise blanche bleutée par l’ombre. Hélène cria et le nom de Brauner fut repris en écho sous les arcades. Elle courut. Brauner portait sous le bras un sac de gros papier marron transpercé à deux endroits. Elle courut encore. Il s’arrêta, lui sourit : je ne m’appelle pas Brauner.

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La bateleuse

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Et n’y a-t-il eu que dans ces déplacements ordinaires, pour quitter la pesanteur d’une ville désemplie dans la chaleur et défroisser les faux plis d’une habitude asphyxiante, avec cette passagère qui semblait s’émerveiller - et son avidité - d’être dans la lumière, sachant ce peu de temps, qu’il eût pu nous être donné, dans cette adhésion à l’heure du jour, et à l’étendue terrestre dans laquelle nous avancions ensemble, un accord à ce lieu ici ou là et comme une complicité à l’autre - eussions-nous pu juste cueillir le fruit de l’arbre - , mais ne s’y éprouva-t-il, malgré ce désir su pourtant, qu’un retranchement, une sensation de pénurie, le sentiment léger d’exil, la nostalgie d’un lieu perdu, plus haut dans le souvenir, et foudroyé, impartageables et tus, qui séparaient, et le seul assentiment mutuel à la poursuite dans l’atteinte espérée du soir, et la halte, où s’est formé mystérieusement, mais cette seule fois, comme dans ce bourg, entre ces demeures anciennes, où la nuit surprit sur cette place, presque à l’herbe entre les pavés, qui butait sur ce quai au bord d’un lac, aux quelques barques amarrées, et sur lequel se détacha et apparut progressivement à travers l’obscurité miroitante de l’eau et opaque du ciel et des collines les contours et la masse plus terne d’une île impénétrable et inaccessible avant que le trait lumineux d’un train ne la déchire brutalement, très loin sur l’autre rive, filant ailleurs vers un autre jour, cette image qui nomme le songe de ce lieu et le dissipe.

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