mardi 24 juin 2014

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La gangue et l’image

, Laurent Philippe et Philippe Verrièle

Paradoxale, fragile et provocante, danseuse doutant de sa danse, encore jeune chorégraphe et pourtant déjà très reconnue, Kataline Patkaï occupe une place singulière dans la danse actuelle.

Ses œuvres souvent titillent le bon goût et les beaux esprits qui s’offusquent – comme pour X’XY (2004) – de la thématique sexuelle ou de la provocation – comme dans Rock Identity (2007), solo qui interroge à travers un corps de femme les manières de bouger de figures aussi mâles qu’iconiques de la musique rock, Jim Morrison, Kurt Cobain, mais aussi Bertrand Cantat… Ce qui témoigne d’une certaine force et indépendance de caractère. Mais n’empêche pas la reconnaissance, elle reçoit le prix SACD du Nouveau talent chorégraphique en 2008, mais se lance, avec Yves-Noël Genot, dans le très improbable C’est pas pour les cochons (2009) ce qui n’est guère institutionnel… Ainsi va le parcours de cette risque-tout pratiquant l’outrance avec un naturel confondant. Cette fois, avec Jeudi, elle joue à l’île déserte avec une copine. Ce qui a encore eu vertu de choquer le joli monde intellectuel, mais mérite qu’on y jette un œil, ici celui plus qu’affûté de Laurent Philippe, très grande figure de la photo de danse. Or Jeudi joue sur le presque invisible, d’où un rapport complexe à l’image.

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photo Laurent Philippe

Au commencement… Evidemment… La glaise, l’obscurité, l’indéfini. Pour le spectateur, Jeudi commence dans l’ombre où grouille quelque chose de gluant. Il est impossible d’identifier clairement ce qui bouge sinon que la présence de ce portique froidement métallique, contemporain et technique met cet indéfinissable sous le registre de la confrontation du primitif et du technologique.
Naît quelque chose comme un informe. On songe à Hésiode : « Chaos, l’abîme béant naquit le tout premier ». Oui, mais ceci n’est pas photographique sinon par métaphore or, un photographe de scène procède en reporter et « j’ai cherché à faire image et donc décidé de ne pas respecté totalement la pièce pour la montrer »explique le photographe.
Curieusement, le regard peut voir ce qui se cache quand le photographe ne peut que le trahir pour le montrer… Si tant est que traduction est toujours trahison.

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photo Laurent Philippe

Avec la montée de la lumière, cela qui bougeait dans le fond, émerge. Il y a une grosse boule indistincte qui roule sur elle-même. On y distingue petit à petit des formes d’humanité. Double naissance de deux femmes que la lumière détaille graduellement, comme un début du monde. La chaude tonalité de l’argile et sa matière squameuse tend à réifier les deux corps encore noués dans un masse charnelle peu différentiée. Lentement la boule se dénoue, apparaissent deux corps mais encore périodiquement repris par leur gangue primordiale.

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photo Laurent Philippe

Finement composé sur une progression de la gestuelle, l’enfantement mutuel révèle les deux femmes. Elles sont.
Le mouvement passe à l’unisson, ce qui permet, paradoxalement, d’identifier les interprètes. Faire la même chose ensemble est l’occasion d’acquérir une reconnaissance individuelle.
On note que cette accession à l’indemnité passe par un mouvement que l’on peut qualifier de technique. Un équilibre ainsi tenu sur les fessiers requiert de mobiliser fortement les abdominaux. C’est donc une manière de maîtrise qui signe l’existence tandis que le photographe s’attache à l’étrange coloration de l’argile bleue comme une marque d’identification.

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photo Laurent Philippe

C’est un des très beaux moment de la pièce. Sorties de la gangues les deux êtres se découvrent l’une l’autre en regardant la même chose tandis que les deux corps, en opposition de force l’un à l’autre, se dressent mutuellement. La photo traduit cemoment de tension physique dynamique et, en saisissant l’ourlé de lumière sur le profil, donne une forme très classique à cette invention de l’humanité.

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photo Laurent Philippe

Chez Patkaï, il faut que cela grince ; jamais d’attendrissement, toujours un moment d’excès. Les femmes identifiables, conscientes d’elles-mêmes, se lèvent, découvrent le portique. Dans un de ces moments curieux qui justifient la réputation sulfureuse de la dame, la voilà qui découvre d’une langue aventureuse cet étrange objet.

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photo Laurent Philippe

Puis elles s’alanguissent. Moment complexe que d’évoquer la langueur dans la gestuelle sans tomber dans l’ennui. Pour être juste, ce moment de l’œuvre n’y échappe pas vraiment.
Mais le recours à l’image fait l’économie de cette langueur. La photographie saisie l’évolution de la carnation. Les deux femme apparaissent tandis qu’en séchant, l’argile dégage la chair et libère les bacchantes. De l’évolution de la matière comme dramaturgie. Le sentiment était diffus à la vision, mais trouve une manière d’évidence à la photo.

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photo Laurent Philippe

Elles montent dans le portique, s’alanguissent à nouveau. Le jeu de composition est pourtant subtil qui joue sur le miroir de la gestuelle. La performance de Justine Bernachon, ici tête en bas, est remarquable qui laisse accroire à une parfaite réversibilité de l’image. Tout fonctionne comme si la découverte de l’identité conduisait à une impasse. Dans cette construction-culture technologique contre Eden de la chair- l’altérité s’altère.

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photo Laurent Philippe

Elles se sont échappées de la technique. Les mouvements de transe, désordonnés et enfantins, évoquent les photos de Monte-Verità, cette colonie utopique des artistes pacifistes allemands réfugiés près d’Ascona pendant la première guerre. La chaleur de l’éclairage, peau nue des danseuses, les cheveux comme emmêlés. La qualité picturale de l’image renvoie aux toiles expressionnistes. Il y a du Kirchner aussi dans ces sauts, lequel était aussi photographe. L’expressionnisme comme vision de l’Eden traduit dans une photo de la jubilation.