dimanche 20 décembre 2015

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La dernière aventure, malheurs et raffinements

, Joël Roussiez

Et sa voix se perd dans la brise fine aux odeurs de sève… La troupe piétine dans le bois obscur, le Roi n’est pas pressé, le Comte le presse.

I — Le village aux ours (H. Doderer, Szenkuthy)

Atrocités distraites des pièges tendus dans le bois, le fer, l’eau le feu au-dessus de la vie insouciante toute occupée d’elle qui va mourir, meurt et disparaît sans retour… Dans le val sans retour avancent les chevaliers et sur le chemin qui les conduit, l’arbre est resté couché. Ils reviennent avec le Roi, le Comte est à ses côtés, il lui faut venger l’outrage, Sire vous le savez ! Pardonner ? Et pourquoi ? Prince, Mon Roi, c’est avec la Reine qu’il couche ! Nous vivons des amours éphémères, bavarde le Roi roué ; que peut me faire… Et sa voix se perd dans la brise fine aux odeurs de sève… La troupe piétine dans le bois obscur, le Roi n’est pas pressé, le Comte le presse. On a ses devoirs mais ce ne sont pas des ordres, cependant l’atroce monogamie pèse de tout son poids de convenances. Il faut décider. On sort du bois, toute chose à sa lisière, on chevauche dans la lumière, le chemin est à droite mais le Roi réclame le repos : avant l’attaque, il est bon… Mon Dieu que je suis las !... Autour de la chaumière des Bois, les gardes sont vigilants. On compte sur leur art pour ne pas effrayer la proie. Mais un garde est un homme et le chevalier un jeune homme ; la jeunesse séduit sans vouloir, c’est ainsi que le chasseur Edmond s’avance jusqu’à la porte de derrière. Holà, Chevalier, les Barons sont à vos trousses et le Roi doit rendre justice au Comte !
Holà, holà, on est sur mes talons et je n’ai pas d’étalon… Il court jusqu’aux buissons pour y cacher son nom, grimant son visage ; sale pareil aux paysans, il sillonne les routes où s’affairent des gens d’armes, des traîtres, des pantins aux ordres des sergents. Il subit le Chevalier le déshonneur de fuir, de se cacher, ce pleutre ! Plus de combat, plus de puissance, c’est l’errance du renégat. Ah, ah, ah, le Comte se réjouit de l’humiliation et tend les pièges et les embuscades. Un jour sur un sentier, à la lisière d’un bois perdu, le Chevalier tombe dans un piège à ours. La prime offerte est forte pour qui capturera l’homme, trois paysans travaillent le Chevalier : n’est-ce pas toi qu’on cherche pour mille écus ? Mille écus, c’est une belle somme, on ne s’endort pas dessus, il nous faut du comptant. Et comment donc pourrait…, un manant comme moi ? … Et le dialogue semble ne pas devoir finir. Le soir arrive, demain est un autre jour. Le rat tourne en cage et c’est un fou qu’on livre aux chiens, le Chevalier se tourmente et quand vient le matin, il se livre, pauvre fou ! On le sort de là, on le tient par le bras, le contact réchauffe les consciences qui se tourmentent un peu ; au village on discute, on ne livrera pas aux chiens du Comte ce jeunot pris au piège mais que faire de lui ? Ne faut-il pas qu’il paie sa délivrance ? Ainsi la vie est pleine d’aventures, le Chevalier Héron doit chasser l’ours belliqueux, lui qui aime les bois, avec la Reine on le sait, il n’a qu’à l’affronter, voici le pieu, voici les lacs. Le travail est dangereux mais la jeunesse intrépide, un ours est combattu et quoique grizzli féroce et hargneux, la dette est remboursée. Ah, ah, ah ! Ton destin est joli mais où iras-tu maintenant ? Il se nomme Hémito celui qui le questionne, c’est un drôle de nom. Nom de nom, c’est amusant ! Et il se claque les cuisses devant le Chevalier contrit qui ne sait où aller. Ah, mon joli cœur, jette ton aventure et reste parmi nous ! La tentation est grande mais qui souhaiterait son bien être au lieu de son bonheur ? Bien répondu, mon joli ! Alors fous le camp car quand aller à droite est comme prendre à gauche, le diable va se faire pendre ailleurs ! Ah, ah, ah ! Et sur l’énigme de cette leçon confuse, le Chevalier se munit d’un bâton et s’éloigne du village aux ours pour parcourir les lieux, somnoler à l’abri d’un arbre, courir sus au lièvre et manger l’œuf au nid…

II — La réconciliation feinte (Breughel l’ancien)

Mais de chasse en chasse dans le pays, le Comte n’en démordait, il lui fallait Héron pour laver son renom, telle était la chanson qui se murmurait et le Comte en devint irritable. Qui est ainsi ne ménage pas ses nerfs et en devient méchant. Il arriva qu’un jour, traquant le sanglier, il eut entre les mains trois marcassins qu’il étrangla un à un devant la mère que retenaient ses chiens. La lai alors saisit de rage fonça sur lui et lui cassa les côtes, ce qui fait très mal. Mal eut le Comte de s’être comporté mal, on le chanta aussi ! Cependant soudain calmé lui-même dans sa rage, il reposa dans sa chambre de velours gris et réfléchit. Qui a été blessé ou bien s’adoucit ou bien s’endurcit davantage mais alors la haine devient sournoise, on cache son dessein qui d’être retenu s’exacerbe encore plus. Ainsi donc en fut-il du Comte qui conta au Roi, à la Reine, à la cour toute entière la réconciliation. On publia ses propos sur les places des marchés, on harangua auditeurs et bourgeois pour qu’ils livrent ce qu’ils savaient. Une souffrance, une cruauté, les choses étaient dans l’ordre, tel était le propos. Et le Chevalier vint à la fête des cochons gras. On en pendit cent, à la fête s’ajoute la cruauté quand on montre l’abondance de ses biens. Le Comte a dépensé sans compter, on peut bien le chanter.
Le Chevalier approche du village, contourne le fossé, avance par les ruelles ; on est prudent quand on ne sait. Il va où bat l’estrade et les jongleurs ; parmi la foule la cache est plus certaine ; le Chevalier sourit, la Reine avance sur son cheval harnaché d’or et d’argent, plus belle on ne vit mi.

III — La vengeance est d’un esprit tordu (Shakespeare, Edouard III d’Angleterre)

Quand soudain, soudain ce n’est pas le tocsin, c’est les malins jongleurs qui ôtent la bourse du jeune homme, et le voilà qui court sus à ces voleurs ! Derrière cependant, on le suit et seul dans la ruelle le voilà fait comme un rat, coincé par coupe-jarrets que nenni, par le Comte et ses valets qui le chassent au bâton comme bétail, « làlàlà, ouste, frfrrr, hop, hop ! » jusque dans une cour. Bien vite on ferme les lourdes portes, un feu craque d’une soudaine flambée. Aujourd’hui, c’est jour du cochon gras, il faut griller la bête ! Le Chevalier est lié à la broche, serre, serre bien fort, qu’il n’aille pas tourner ! On approche ton corps de la braise fumante, c’est chaud ! On s’esclaffe. Et comme on tourne, tourne le sort, trop chaud d’un bord et supportable de l’autre. Croire qu’on va te rôtir, est-ce possible ? Mais la chaleur augmente, doucement, doucement pendant que joyeusement la petite troupe mord la couenne et le jambon. Bientôt, tes cheveux brûlent et tes vêtements aussi, aïe, cela fait très mal mais tu serres les dents. On ne s’arrêtera qu’on voit les amourettes, celles qu’aiment la Reine et à la vue desquelles sous le pubis brûlé, le Comte se tordit de rire. La vengeance est d’un esprit tordu, la mort ne fut pas programmée et le Chevalier fut enfermé souffrant dans la soue à cochon d’une ferme loin de tout… Mais à la fête le Roi s’inquiète : où est le Chevalier, se peut-il qu’il ne vienne ? Il se tourne vers la Reine qui rougit : un couard son amant, serait-ce possible ? Elle a confiance pourtant, calme les inquiétudes, fait une apparition à la foule qui l’accueille et réclame son Roi qui paraît. Et les bateleurs, les danseurs gesticulent tant qu’ils peuvent pour manifester leur joie.
La fête étouffe les rumeurs, on danse, on s’essouffle ; on rit, on s’époustoufle ; sur l’estrade un acteur joue le Roi, la Reine entre sur le côté, c’est Juliette, la fille de l’auberge, « Juliette n’est pas aux oubliettes » on aime à dire ce qui vient, la foule participe… Et puis voilà Julot qui joue le Comte, comte de mes fesses, on l’applaudit. La scène est empruntée, le Comte tue le Roi et ses enfants, Robert et Marcelin ; il courtise la Reine, la Reine s’en défend mais l’homme est entreprenant, voici qu’il va gagner. « Ouh, ouh », la foule le houspille, c’est pour rire Messieurs et Mesdames ; la Reine couche dans le lit avec le Comte, honni soit qui mal y pense car elle a dans sa main la dague qui le tuera…. « Ah, ah, ah, les choses sont bien ainsi ! Tel rira aujourd’hui qui demain pleurera ! »

IV — Comment se plaindre au Roi de ce qui fait sourire (Szenkuthy)

Mais la beauté s’en est allée, on pleure à la cour et dans les villages, le Chevalier n’est pas venu, cela se peut-il ? Comte qu’en pensez-vous ? Le Comte voudrait cracher sur son ennemi juré mais il se fait matois : impossible certainement, Reine ! C’est laconique et la Reine n’est pas dupe. Cependant, le Roi se renseigne, par ses espions, il cerne les questions. Et le Comte entame sa cour, à la Reine il presse ses demandes : que vous n’ayez plus d’amant est regrettable mais vos jolis yeux sont-ils faits pour pleurer ? Il se propose, il ose. C’est lui consolation et joie qui tourne autour de sa proie et devient si pressant qu’on croit le but atteint… Et le Chevalier dans la bouge d’une ferme lointaine, sur la paille souffrant de ses plaies, assailli de vermine et tout couvert de pus, entend, écoute la rumeur qu’on s’empresse de lui dire. L’angoisse bat aussi dans un cœur de fourmi et elle battait sous les brûlures du Chevalier. Que devenir lorsqu’on est délaissé, autant mourir dans le fin fond des bois… Une cavalcade, un hennissement, c’est la troupe du Comte. On aime à visiter ses biens et l’ennemi prisonnier est le bien le plus plaisant. Héron, vois-tu ce ruban, c’est un cadeau de la Reine mais il n’est pas pour toi ! Ton cœur saigne tandis que ton corps souffrant reste silencieux, les mots ne servent pas de clef, il faut attendre. La troupe se départ des lieux, elle cavale à l’aventure ; on te laisse seul, qui entendra tes plaintes ? Mais alors le Comte sur une idée subite revient en cavalant, ah comme c’est drôle ! Il te donne comme compagnie une levrette nerveuse !
Honte et malédiction, le Chevalier Héron monte la chienne du Comte ; c’est une autre chanson que lance dans les alcôves le sacristain comtal en se frottant les mains. L’adultère provient du lucre, engendre la sodomie, bientôt la zoophilie, cela se vérifie, voyez la créature, elle glisse vers l’animal !
Et le Comte, à la cour, fait sa cour, gentes Dames y trouvent quelques charmes et quoique prévenues contre lui subissent sans déplaisir ses assauts élégants. Mais c’est autour de la Reine que se concentre l’attaque et quoiqu’on fit courir le bruit de sa défaite, la Reine très habile fit éclore la rumeur d’un Comte lâchant son finale sans retenue, condamné donc au monologue sans satisfaire le jeu de deux. On rit dans les couloirs, on s’esclaffe sur les places, le Comte est bafoué, il enrage mais comment se plaindre au Roi de ce qui fait sourire ?

V — Adieu, l’automne se meurt (Bashô, Musil)

Il m’est bien arrivé de lâcher sans retenir davantage la semence qui me forçait à plaisir ; je vous le dis Messire, ces choses arrivent comme arrivent les pluies. Et chevauchant dans la clairière, on devisait sans hâte avant que le soleil ne chauffe. Les brumes se déplaçaient encore dans le fond d’un val couvert d’herbes hautes autour d’une source claire dont les eaux sombres avaient formé un réservoir. Et si on s’y baignait pour faire passer le temps ? Mais ne sommes-nous pas pressés ? Rien ne presse Messire, il faut attendre qu’on me vienne dire ce qu’il en est du Comte… Le Roi ainsi jouissait de la vie quoiqu’il fût attendu. On ne laisse pas fuir l’occasion d’un plaisir… C’était une belle journée de l’été 1057, comme le temps passe ! On a tout le temps Messire, on ne sait encore rien. N’entend-on pas le galop d’une haquenée ? Voici la Reine toute majesté, elle vient affolée, descend de sa monture, Roi on a tué le Chevalier, dans la bouge ses souffrances l’ont achevé… Est-ce possible, Reine vous vous méprenez, qu’en dit Edmond le chasseur ? Un cours d’eau, il faut toujours le traverser. Edmond arrive, malheur Ô Roi, le Chevalier est mort d’une mort certaine, mauvaise est la farce, tragique la tromperie, atroce le piège ! Seigneur Roi qui nous vengera des mœurs odieuses ?... La baron Innsfeld relève le pauvre Edmond : oui, nous ferons le nécessaire, la Reine en est témoin et le Roi la soutient… On se relève de la pause, on veut voir de ses yeux, la Reine va devant et cependant elle retient le cheval de son maître qui force le galop.
Une rivière est vite franchie, robes et braies sont mouillés par le bas, cependant déjà on chevauche à la lisière d’un bois, les plantes ondulent doucement sous une brise douce, certaines déjà brunies par quelque coup de froid. On chevauche maintenant de concert, le chemin s’est élargit et le cheval du maître retient son élan, entre les cuisses de la Reine son corps s’est-il calmé, à l’approche des lieux, à quoi bon aller vite pour savoir ce qu’on sait ? Se peut-il cependant qu’un jeune homme… Un corps est sorti de la soue, c’est celui-ci qui ne le reconnaîtrait pas ? La Reine résiste à le croire mais sous le couvert de ses cheveux défaits, elle cache son visage où coulent désastreuses et funestes les larmes du malheur tandis que sans retour le drame vient à point et saisit la troupe qui s’émeut…

Illustration : Paolo Uccello, Chasse nocturne (env. 1470) - Ashmolean Museum, Oxford.