mardi 6 juin 2017

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La dame de cœur de l’attente

, Alain Nahum et Jean-Louis Poitevin

Ici rien que des gens qui prennent le RER comme moyen de transport et donc attendent.

Alain Nahum est passé par la nation, entendons la station de RER, régulièrement pendant des mois et son œil attentif n’a pu s’empêcher de trouver dans cet endroit un motif. C’est bien sûr le fond rouge de ce mur de plastique brillant qui est en fait une sorte d’ensemble de cases abritant des siège d’une largeur qui ne semble guère répondre à la taille du corps humain qui vu de l’autre côté des rails lui a paru remarquable.
Comme tout fond ou toute grille, c’est ce qui vient se poser dessus qui importe, car c’est la variation et la variété des personnages qui confèrent au motif sa vitalité.

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Ici rien que des gens qui prennent le RER comme moyen de transport et donc attendent. Mais parmi eux, il y a ceux qui prennent le RER comme abri voire comme habitat fut-il temporaire. Ce sont ceux là, hommes précaires aux allures d’épouvantails n’effrayant aucun oiseau, qui donnent le ton de ce qui a lieu dans ce non-lieu : une métamorphose. En effet, ici on attend et l’attente est, on le sait, le nom de la foi pour ceux qui errent dans le tourniquet des jours. Que ce soit le train ou la révélation l’objet de l’attente est à la fois le supporte de la foi et sa négation. Car quand cela arrive, il faut redevenir ce que l’on avait oublié être : un homme. Entre temps, pendant ce temps nu de l’attente, on est autre chose car porté au loin par l’attente même. On devient, ainsi posé devant ou dans ces cases rouge bordeaux, assis ou couché debout ou en train de marcher le long du quai, rien d’autre qu’un fantôme.

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L’attente est le temps de la fin en train de devenir vrai, et sans vouloir forcer sur le jeu de mot, quand le train arrive le corps est emporté ailleurs et le vide éclabousse de sa gloire incertaine l’air ambiant. On compte alors ceux qui sont restés encore un peu, missionnaires d’une foi fragile agrippés à leur place inconfortable, car l’inconfort règne dans l’attente, les théologiens et leurs ouailles le savent depuis toujours.

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Il se trouve qu’au-dessus, là encore cela fut inévitablement pour quelque temps pas pour toujours, se trouve un très grand panneau publicitaire. Il domine ou plutôt enveloppe ce morceau de quai qui est de tous les quais l’incarnation absolue et déverse son message sur des corps qui ne le voient pas, ceux qui le voient se trouvant eux, comme le photographe de l’autre côté du quai. Cette situation singulière rajoute à l’effet. Le message enveloppe ceux qui sont au plus près et ne le voient pas mais parle à ceux qui sont au plus loin sans les envelopper. Entre les deux les rails, faille infranchissable directement.

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Sur ce panneau publicitaire, on voit un jeune femme jupe blanche et col blanc rappelant plutôt un mode vieillie, un message s’inscrivant sur le haut bleu, madame jalouse. Mais ce qui importe c’est qu’elle porte un imper rouge qu’elle a les mains dans les poches et qu’elle écarte un peu son vêtement déjà largement ouvert. Rien d’érotique pourtant mais plutôt comme un geste d’accueil timide mais réel et qui constitue à l’évidence un rappel, pourtant peut-être tout à fait involontaire, de cette vierge de miséricorde de Pierro della Francesca.

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En tout cas, elle est là. En tout cas elle agit. En tout cas, malgré tout, malgré elle, elle rassure réconforte et offre l’hospitalité symbolique non de son corps mais de son vêtement comme le faisait la vierge de Borgo San Sepolcro. En effet les orants ne sont plus tournés vers elle mais occupés par leurs pensées et les gardiens sont armés. Mais cela importe peu. Plus d’un demi millénaire et rien n’a changé que les lieux et les formes du traitement symbolique de l’attente. Elle est devenue jalouse, certes mais on se demande bien de quoi ou de qui ? À moins que ce ne soit ceci : qu’elle est image et eux vivants et qu’elle voudrait pouvoir goûter aux joies terribles de l’attente. Pourtant, elle n’a aucune raison de les envier puisqu’elle confère à leur attente la force qui les porte et les lie et que fantôme de papier elle ne gagnerait rien à devenir fantôme englué dans la chair. Mais sans doute ne le sait-elle pas, pas plus qu’eux savent qu’elle les protège autant qu’elle peut le drame qui est de toute attente la sanction : qu’elle finisse !

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