jeudi 8 septembre 2011

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La chambre de l’Afrique

, Marie-Hélène Clément

Hommage à Oumar Ly avec bienséance

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N’ayons pas peur des mots. Je dis : « Je suis le nègre d’un nègre. » On me dit : c’est très péjoratif. Comme si je ne le savais pas. On ajoute que la notion de négritude introduite dans les années cinquante par Senghor ne peut s’appliquer en l’occurrence. Comme si je savais ce qu’est la négritude. On voudrait que je commence cet hommage à Oumar Ly avec bienséance. La bienséance blanche, la blanche condescendance (serait-ce « descendre avec » ? avec qui ? avec Ly ? et descendre où ? sur le terrain miné de la différence ?), celle qui m’amènerait peu ou prou à le considérer du haut de ma blanchitude, autrement dit du pouvoir. Néocolonialiste ? Moi ? Jamais ! Les colonies, je ne sais pas ce que c’est, hormis en vacances, or je n’aime pas les vacances, les vacances ne sont que des moments de vide, même si on va les passer en Afrique. L’Afrique, elle, ce me semble, ne connaît pas les vacances, cette aliénation-là. Alors, je recommence.

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Il est l’œil d’un pays, d’une lande, d’un peuple. L’espace démesuré de l’Afrique vu de ma chambre d’écrivain se ramène à une chambre optique dans laquelle il fait entrer toute une famille. Toute la famille. La famille de l’Afrique, pour moi la Française, amie d’une autre Française, amie de l’Afrique. Je n’ai rien à voir là-dedans, dans la chambre de l’Afrique, je n’y vois rien, rien de ce que je connais. Et pourtant. Il tire de sa boîte à photo des personnages, et moi je les regarde et j’en fais toute une histoire. Je vois un vieil homme usé, qui nous laisse, nous, femmes, blanches, toucher la peau noire et blanche de ses photographies. Il nous laisse les emporter en Europe, les développer, les exposer, les publier, les commenter. Il nous laisse faire ça avec un sourire, mais qui ne nous sourit pas, qui sourit ailleurs, un sourire peut-être adressé à tous ces gens qui ont posé pour lui, en hommage. Nous allons lui rapporter un livre et des tirages et de l’argent. C’est une opportunité, une simple opportunité. Comme moi en train d’écrire sur lui, comme les modèles de ses portraits, qui auraient pu ne jamais être photographiés s’il n’avait pas, adolescent, découvert, avec les Blancs, cette drôle de façon de reproduire l’être humain.

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« Un jour, un toubab, venu pour les vacances, m’a pris en photo. Je suis allé montrer la photo à Demba Hassan, photographe de la région, pour qu’il m’explique comment on est arrivé à ce résultat. C’est seulement dans le studio, quand Demba m’a expliqué le processus, que mon amour pour la photographie est venu. Je ne connais rien d’autre que la photographie », raconte-t-il en mai 2009 à un stagiaire de Sud Online, venu l’interviewer à l’occasion de l’exposition à Dakar de quelques-unes de ses milliers de photos. Il ne connaît rien d’autre, il ne sait ni lire ni écrire. Sur sa carte d’identité figure la mention : « illettré », profession : « photographe », grade : « maître ». La progression est remarquable : il s’est emparé, sans savoir la déchiffrer, de la technique importée et il y est passé maître.

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Demba lui apprend ce qu’il sait. Oumar acquiert un Kodak Brownie Flash, son premier appareil. En 1963, il ouvre son studio, le Thioffy Studio. Il a vingt ans. Une pancarte dans l’entrée : « THIOFFY STUDIO, OUMAR LY, PHOTOS MINUTES “IDENTITÉ”, COULEURS NOIRS BLANCS » Ce qui ne signifie pas qu’il photographie aussi bien les Noirs que les Blancs, ce serait trop simple. Non, il photographie en noir et blanc, et en couleur, c’est plus simple. Son studio, il l’ouvre à Podor, où il est né. « Podor » viendrait des pots d’or que, paraît-il, les habitants vendaient au XVIIe siècle. Ou bien des « canaris », sorte de vases funéraires dans lesquelles ont disposait pour le défunt toutes les richesses qu’il allait pouvoir dépenser dans l’au-delà, en commissions, paraît-il, à verser à ses devanciers, ceux qui sont morts avant lui, ceux de la famille ou du village. On dit que les gens frappent parfois le sol de leurs pieds, non pas pour réveiller les oiseaux, mais dans l’espoir de découvrir une tombe, donc un trésor. On dit ça. Taper des pieds sur la surface pour faire surgir l’or de la terre. Pas besoin de pots pour ça. Moi, je préfère dire « peau d’or », la photographie est toujours une affaire de peau, de surface, d’identité.

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Podor est une petite bourgade à la frontière de la Mauritanie, entre deux bras du fleuve Sénégal, à deux cents kilomètres de Saint-Louis, d’où l’on arrive par le Bou-el-Mogdad, qui vient d’être remis en service, comme au bon vieux temps, et ancien comptoir des Français. Car a il fallu compter avec les Français. Ils sont venu faire du commerce, celui des esclaves, de l’ivoire, de la gomme, nous dit-on. Il reste de cette époque le fort de Faidherbe, restauré, les bâtiments des anciens comptoirs qu’on voit sur les photos qu’on m’a rapportées de là-bas, au bord du fleuve. Il y fait chaud, très chaud, un chevalier du XVIIIe siècle français se plaint dans une lettre à sa femme : « Le thermomètre en dit plus que personne ; car je l’ai pendu vers une heure et demie à la muraille, en dehors, au soleil, et l’esprit de vin a touché l’extrémité du tube, en sorte qu’on a été obligé de dépendre le thermomètre et de le rentrer, de peur qu’il ne cassât, d’autant plus qu’il était si brûlant que mes gants en ont été marqués. » Et il ajoute : « Après m’être assuré de l’inutilité parfaite de ce poste-là, je pourrais bien, d’ici mon départ, le faire raser. » On est à l’époque où les Blancs pensaient avoir ce pouvoir-là, faire raser une ville. Simplement parce qu’il y fait trop chaud. Et peut-être aussi parce qu’on pense en avoir épuisé toutes les richesses.

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Oumar Ly est installé à l’angle du marché, son échoppe est ocre à volets bleus (sur les photos encore, étalées devant moi, j’essaie d’imaginer), l’enseigne « Kodak », jaune elle aussi, mais plus foncé, est accrochée au-dessus de la porte. Il porte un boubou blanc. Il prie, photographie, parle et boit du thé avec ses voisins dans cet endroit décoré de paysages colorés servant de fond à ses portraits, de tirages collés au mur d’un morceau de scotch noir. Il y a des chaises, des cartons, des calebasses, un tapis de prière, des sceaux, des plateaux, etc. Et aussi cette boîte magique, le Joni-Joni, ou Djoni-Djoni [1], ou Johnny-Johnny, qui signifie « vite, vite » ou « à toute vitesse », sorte de sténopé en bois sur pied qui permet de tout faire, de la prise de vue au tirage – pas de négatif, que du positif –, dont il a copié le modèle sur celui de photographes ghanéens et qu’il utilisa en brousse dans les années soixante-dix, quand il partait avec le juge de paix et son greffier faire les photos qui servaient aux formalités d’état-civil, à établir l’identité de ses concitoyens. Ça été sa fonction première, qu’il a accomplie avec rigueur et compétence, comme on dit, qu’il a développée, comme ses images, en l’agrandissant, l’anoblissant jusqu’à celle de chroniqueur, mémoire de sa région, mise en image de milliers de visages, corps, allures, décors, vêtements, accessoires, tout ce qui a composé depuis quarante ans sa vie et celle des hommes et des femmes qui vivent près de lui. Il leur a tiré le portrait, il a tiré d’eux-mêmes l’image qu’ils s’en faisaient, puis imprimé sur du papier l’image que lui-même s’en était faite.
Après le Kodak, très vite, il passe au Rolleiflex 6x6. Il s’équipe en projecteurs. Il a en trois, un à droite du modèle, l’autre à gauche, et un d’ambiance. Plan général, pas d’effet. Oumar Ly n’a pas d’influence, pas de maître, il cherche tout seul les solutions à ses questions d’exposition ou d’optique ou de mise en scène. Il dit : « Il ne faut pas poser des questions au-dessus de ma taille. » Il demande aux voisins, aux frères, aux maris, aux enfants, de tenir un pagne derrière celui qui pose, on voit leurs mains parfois dans les bords de l’image, accessoires incongrus à nos yeux habitués à la perfection technique. Le sujet est contenu dans le cadre par des artifices avoués. Il faut bien, l’espace n’y tiendrait pas, trop grand, trop large, il faut le contenir, resserrer les bords autour de l’humain, autour des visages, des corps et des objets.

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C’est ainsi que j’ai voyagé, en chambre, moi qui ne la quitte jamais, la chambre, la chambre forte, moi qui fais chambre à part. J’ai contemplé l’étrangeté de corps intouchables parce que reproduits sur papier depuis une chambre noire (celle qui a une petite ouverture) ou blanche (celle qui contient un miroir). Ils ont à eux tous déroulé sous mes yeux une grande fresque un peu baroque (tout est au même niveau, du transistor à l’habit de fête, tout se vaut, seule compte l’organisation esthétique d’éléments disparates), l’histoire de gens saisie à un moment précis de l’Histoire, sur un point précis du territoire. En littérature, on appelle ça un roman. Ce serait donc le roman de monsieur Ly, celui qu’il a écrit lui-même avec ses yeux et sa machine (outils indispensables à tout créateur, sauf Dieu bien entendu, Dieu n’a eu besoin que d’être pour créer), celui du fleuve Sénégal et de la population qui s’est regroupée sur ses rives et alentour. La mémoire de monsieur Ly, mise en images, est devenue fiction, là où s’associent les poses, des plus élégantes au plus humbles, à un entrelacs de regards tous élaborés en fonction de l’objectif. Car il a du métier, monsieur Ly, il sait y faire, il sait leur faire raconter de manière frontale, sans chichis, l’histoire de leur famille, de leur village, de leur mode de vie, à ses personnages, il nous les offre comme une trace de l’humanité qui va et vient sur les terres rouges des rives du fleuve, et qui se mêle tranquillement dans notre imaginaire à toutes celles que nous ont laissées nos propre ancêtres, qu’ils soient blancs ou noirs, qu’est-ce que ça peut bien faire.

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Quel vilain mot, en effet, qui ôte à celui qui en est affublé son identité et son sexe (il n’y a pas de féminin au nègre littéraire). On dit juste : travailler comme nègre. Du beau travail, en effet.

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Notes

[1* Orthographié ainsi, c’est aussi le nom d’un marabout-voyant qui fait sa pub sur Internet.

Courtesy galerie Les filles du calvaire

Promenade photographique dans les rues de saint-louis et de podor
du 21 mai au 24 juin 2011
galerie filles du calvaire

marielouiseetfils@live.fr - www.fillesducalvaire.com

Oumar Ly “Portrait de brousse” Filigranes Editions