lundi 1er mai 2017

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L’œil et la blessure

Images de Dahmane

, Dahmane et Jean-Louis Poitevin

Dahmane est né en 1959 de parents artistes l’un et l’autre. Son père est l’un des maîtres de la gravure de son temps et un peintre important dont l’œuvre s’inscrit dans le sillage de l’École de Paris et sa mère, elle, développe une œuvre plus discrète qui l’influence tout autant.

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Les jambes de femmes…

Né l’œil ouvert sur la complexité et les beautés du monde, c’est cet œil qui devient chez lui le vecteur de sa rencontre avec la vie. Cet œil, dès ses quinze ans, sera couplé pour toujours à l’appareil photographique dont il apprend le maniement en même temps que la pratique du tirage noir et blanc.

Les images photographiques comblent pour un instant au moins ce gouffre de blanc qui envahit le regard quand la beauté s’estompe. Et quoi de mieux que le corps féminin pour combler ce manque et exprimer ce qui devrait exister en lieu et place de la grisaille quotidienne.

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L’œuvre de Dahmane naît du refus de renoncer à enchanter le monde.
À vingt ans, après un court passage dans l’univers de la mode, il devient dès 1983, le grand portraitiste de presse qu’il est aujourd’hui. Ainsi s’établit le double monde dans lequel il évolue depuis, un travail dans lequel il excelle et une production artistique dans laquelle il ne cesse de questionner l’appartenance du corps au monde.

Photographe urbain, il parcourt la planète et s’intéresse à ces paysages inhumains de trop de géométrie que les hommes ont créés. François Truffaut donna sa formulation exacte à ce qui, au-delà du fantasme, exprime la tension inassimilable entre corps et monde : « Les jambes de femmes sont des compas qui arpentent le globe terrestre en tous sens, lui donnant son équilibre et son harmonie. »

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Les villes appellent à une rectification permanente, à l’insertion poétique de l’exhibition de l’intime dans le lieu commun que hantent les corps vêtus et anonymes. Pendant plus de dix ans, il a fait poser ses modèles, nus ou presque, dans la rue. Le XXIe siècle lui ouvre la porte d’une réflexion renouvelée sur l’insertion du corps dans l’espace, grâce à la technologie numérique.

Alors tout devient possible. En utilisant d’anciens clichés, il fait vibrer leur inhumanité urbaine en y insérant l’éclat érotique de ses modèles. En inventant des situations impossibles mais excitantes dans la ville d’aujourd’hui, (un ouvrage par an ou presque depuis vingt ans) Dahmane s’impose, voyeur immobile par-delà bien et mal, comme le poète de l’origine humaine qui hante les plis du temps construit et qui ne sont des plis du corps que l’incessante métaphore.

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Exhiber la pudeur

Depuis toujours, l’œuvre de Dahmane déploie ses fastes de manière obsédante autour du corps féminin. Il faudrait dire plutôt que ses photographies déploient les fastes du corps féminin dans l’immensité acide et bavarde du monde. Dans cette omniprésence de corps féminins révélant tout ou partie de leur nudité, il y a à la fois un appel, un aveu et une provocation.

Un appel parce que de toujours l’enfant que fut chacun est happé par le souvenir impossible et pourtant bien réel du corps qui l’engendra. Chacun, homme ou femme, tente par tous les moyens de retrouver le chemin du monde d’avant, ce monde utérin dont chaque corps féminin est porteur.
Un aveu parce que dans sa totalité comme dans chacune de ses parties toutes supposées désirables, ce corps malgré lui est le sujet implicite du désir.

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Une provocation parce qu’il y a, en amont de toute morale, une pudeur que la nudité ne brise pas, mais au contraire accroît et c’est à reconnaître l’existence de cette pudeur incernable que nous conduisent les images de nus.

À la dimension inévitablement érotique s’ajoute dans ce carnet d’artiste une part d’humour. Cela est lié au fait que les images sont toutes des photographies anonymes que Dahmane a choisies et dans lesquelles il insère grâce aux possibilités offertes aujourd’hui par les logiciels, des images de femmes plus ou moins dénudées, réalisées par lui en studio.

Chaque image en son état final est le fruit de la rencontre entre des figures issues des limbes d’une mémoire autre, collective ou privée, puisqu’on rencontre des photographies qui évoquent directement l’Histoire, et d’autres la vie familiale la plus restreinte, et de nus réalisés aujourd’hui. Elle est donc traversée par une tension électrique qui naît de ces polarités antagonistes.
Dans ces décors à la fois réels et issus des rêves des autres, Dahmane accomplit une opération technique et magique. Par l’insertion de deux trames temporelles, de deux strates de vie incompatibles et qui ne pourraient jamais se rencontrer dans la réalité vécue et qui sont pourtant visibles sur l’image, il crée une nouvelle réalité.

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L’esthétique propre à ces images vient de ce qu’elles projettent le monde d’hier dans la trame d’aujourd’hui en le déchirant de la présence incongrue de corps éveillant à la fois le désir et le souvenir du temps inaccessible de la vie originaire.

La puissance d’évocation de l’insertion que pratique Dahmane tient en ce que la présence énigmatique d’un corps à la semi-nudité suggestive, aussi bien entre deux sœurs au milieu d’un champ de blé que dans les rues grises de l’Histoire, dans les rues de la banalité que dans une famille modèle, semble ne pas être perçue par les protagonistes qui de ce lointain nous regardent. Visible pour nous, invisible pour eux, ce corps dénudé déchire l’évidence du désir et strie d’une marque d’ongle verni la présence derrière nos paupières de l’image vraie qui existe, insaisissable à jamais.

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