lundi 23 janvier 2012

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L’imminente levée du secret

, Jean-Louis Poitevin

Ces deux photographies de Noritoshi Hirakawa, Pleasure for blushful, et A leaf in the air, nous saisissent et nous retiennent, en nous montrant, non le secret mais l’attente qui est, en chacun de nous, absolument coextensive avec l’imminence de la levée du secret.

À quelque distance que l’on s’en tienne, l’imminence de la levée du secret qui sert de cadenas à l’infinité ressassante de nos existences ne cesse de se voir suspendue. Précisément parce que cette existence ne peut contrer la puissance d’attraction qu’exerce sur elle cette imminente levée.
C’est au pied de la lettre qu’il faut prendre cette affirmation selon laquelle cette levée du secret « se voit » suspendue, parce que c’est de se voir qu’elle est soudain saisie, c’est de se voir qui nous retient de faire en sorte qu’elle ait enfin, lieu.

Ces deux photographies de Noritoshi Hirakawa, Pleasure for blushful, et A leaf in the air, nous saisissent et nous retiennent, en nous montrant, non le secret mais l’attente qui est, en chacun de nous, absolument coextensive avec l’imminence de la levée du secret.
Car, non, ce n’est pas « moi » qui, ici, tente de savoir quelque chose. Si tel était le cas, il faudrait que ces images soient sensiblement plus documentaires, plus médicales, plus explicites, affirmant alors, qu’elles, ces images, celles que Noritoshi Hirakawa précisément ne fait pas, auraient quelque chose à nous dire au sujet du secret.

Ce qui fait d’un secret un secret, c’est qu’il ne peut et donc ne doit pas être dit. Dans le cas où, pour d’obscures raisons, il en vient à être connu, il perd immédiatement sa force d’attraction. Peut-être a-t-on appris quelque chose, mais ce supplément de connaissance ne remplace pas, jamais, la sensation sourde, diffuse, intense, que l’on vivait auparavant, d’être traversé par une force qui à la fois nous soulève parce qu’elle nous dépasse et nous cloue au sol tant quelque chose en elle nous fascine. C’est cette force que traque, de manière inlassable, Noritoshi Hirakawa.
Travaillées, ces photographies le sont, préparées et choisies tout autant, et toujours elles embarquent avec elles cette distance qui fait que nous devons dans le même mouvement nous sentir exister et nous sentir emportés.

Sociologue, Noristoshi Hirakawa le fut, et le reste en ceci que cette distanciation est le cadre dans lequel s’inscrit son travail. Artiste, il l’est en ceci que cette distanciation, il la fait exister comme suspens, celui par lequel se signe cette imminente levée du secret.
Ce que ses images nous présentent, c’est cette force obscure et irrésistible toujours en train d’advenir et que, pourtant, nous ne cessons de fuir. Toutes, elles s’inscrivent dans cet « espace » qui sépare notre désir de fuite de notre acceptation du suspens.
Au centre de ce mouvement de balancier translucide, de ce métronome apparemment indifférent qu’est le regard du photographe, il y a un signe, d’aspect changeant mais de formule constante. Ce signe marque le point de rencontre des contraires. Chez Noritoshi Hirakawa, ces contraires se nomment le plus souvent masculin et féminin, soi et autre et s’écrivent parfois jusqu’à la déchirure de soi comme autre.

Noritoshi Hirakawa a, on le sait, fait scandale, entre autres choses, pour avoir photographié à la verticale les zones précises où des gens se sont jetés dans le vide pour se suicider. Il a donc osé mettre en image l’imminence, pour nous spectateur, non du suicide ou de la mort, mais de ce que le futur suicidé, à cet instant où il n’est pas encore mort, a pu voir : l’image du point final d’une aventure restée incertaine. Sa dernière image. Non pas de lui, mais de ce qu’il a pu et dû voir, au moment de la fuite, celle qui précède le choc et l’abolition de tout, celle de la zone d’impact.
Après ? C’est ce qu’il y avait avant qui revient.

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Pleasure for blushful
Noritoshi Hirakawa,
Courtesy Galerie In Situ Fabienne Leclerc, Paris.

Avec Pleasure for blushful et A leaf in the air, sexe féminin et sexe masculin, image de soi et image de l’autre, regard sur soi et regard de l’autre, corps entier et corps en pièces détachables se font face dans une danse immobile. Dans l’expression des visages, pas de tension, mais, rugueuse, une question. Elle n’est posée à personne en particulier. Elle se pose, simplement.

La poétique des photographies de Noritoshi Hirakawa vibre à l’aune de la dimension anonyme de cette question. Pas toi, ni moi, pas nous non plus, juste, miroir-ci, miroir-là, le bruit de tambour du réel diffracté.

L’un montre l’autre. L’autre montre que l’on est plus qu’un. Les deux disent l’impossibilité de vivre sans en passer par cette diffraction, cette réflexion, cette destitution.

Ici les sexes ne sont l’objet d’aucune fascination mais des manifestations de ce signe, toujours déjà inscrit sur la feuille de l’attente. Ils sont la signature du contraire.
Ici, pas de double dans les miroirs, pas de questionnement sur soi, pas d’agressivité envers l’autre, juste la césure d’un quadruple cadrage.

Il y a celui que dessine la photographie, celui qu’entaille le miroir, celui que porte le regard de chacune de ces femmes dont on ne sait ce qu’il retient et qui nous emporte dans leur interrogation, et le nôtre. Ce dernier regard est enfermé dans le labyrinthe de possibles qu’il croit accueillir, qu’il repousse, qu’il tente d’accomplir et dont il doit nous libérer pour nous permettre de continuer à vivre.

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A leaf in the air, 2002
Noritoshi Hirakawa,
Courtesy Galerie In Situ Fabienne Leclerc, Paris.

Le cadrage est ce découpage dans le continuum incernable de la vie qu’opère n’importe quel regard mais que seuls l’appareil photographique et le miroir rendent manifeste.

Pourquoi tenter de l’oublier ? Parce qu’il serait insupportable de vivre avec cette césure au cœur à chaque instant, insupportable en deux sens, parce que trop douloureux et trop intensément beau.
Si timidité il y a, blushful signifiant à peu près timide, elle n’est pas celle de l’homme auquel on tend un miroir reflétant l’organe de son affirmation, ou celle d’une femme n’osant aller vers son destin, mais celle de chacun en ce qu’il est prisonnier de l’attente.

Pour que la levée imminente du secret puisse advenir, il faudrait donc pouvoir avant tout en finir avec le secret. Cette opération mentale est celle que cherche à déclencher en nous la distanciation inhérente aux images que réalise Noritoshi Hirakawa.

Cela seul pourrait permettre de plonger dans l’immensité de ce temps suspendu. Beauté du geste, et, n’en déplaise aux moralistes, beauté du saut ultime, non pour ce qu’il dit d’une vie, mais pour ce qu’il dit de la vie. Car un tel saut se fait (aussi) « dans » ce temps écartelé, « pour » le faire exister dans son écartement maximal, celui d’où partent, celui où reviennent, et le regard et le désir et la beauté et la chance.

C’est là ce que nous savons. C’est là ce que nous n’osons accomplir, timides que nous sommes. La levée imminente du secret est arrimée à ce savoir-là, celui que nous ferions advenir dans l’écartement maximal des jambes du désir, des signes contraires, du temps maquillé, du pied qui se détache et part à l’aventure. Si nous osions ! Et nous pouvons oser. Nous le devons. C’est ce que nous murmurent, au creux de l’oreille interne, ces images-là.

Exposition de Noritoshi Hirakawa,
Conscience, Réalité
12/01-03/03/2012
Galerie In Situ Fabienne Leclerc, Paris