jeudi 26 février 2015

Accueil > Les rubriques > Villes > L’hallucination du normal

L’hallucination du normal

« Archisculpture Collage » de Beomsik WON

, Beomsik Won et Jean-Louis Poitevin

TK-21 LaRevue, après avoir présenté quelques-unes des facettes du travail de Beomsik WON, sans les avoir pour autant encore explorées toutes, s’intéresse aujourd’hui aux travaux les plus récents de ce jeune photographe coréen déjà largement repéré dans son pays.

Puissance de l’image

Ses « archisculptures » sont des images de bâtiments impossibles, composés pourtant tous, à partir de bâtiments réels. C’est en particulier à Londres qu’il a trouvé son inspiration, mais l’enjeu dépasse cette seule ville et le travail se propage de ville en ville comme un virus incontrôlable. En effet, quelque chose se passe dans la « big city » qui emporte vers un ailleurs qui est en même temps présent ici, aussi bien les bâtiments de la ville, notre conception de l’habiter que notre manière de penser et de vivre nos rencontres.
JPEG
Beomsik WON, travailleur inlassable, photographie, isole et assemble, décompose et recompose, déconstruit et reconstruit. Il s’en prend au paysage urbain, devenu lentement autre que lui-même et afin d’en révéler à la fois l’essence et le drame, lui fait subir une métamorphose radicale.
JPEG
En effet, il va, après avoir fait subir à des bâtiments un traitement de l’ordre du jeu de lego, transformer le non-lieu existentiel de la « big city » en une accumulation post-industrielle tendant vers la sculpture, du type des accumulations que César ou Arman ont su créer en particulier dans les années soixante-dix. Ces « archisculptures » sont littéralement insensées parce qu’impossibles. Mais là sous nos yeux, elles apparaissent pourtant bien réelles, présentées pour ce qu’elles sont, des images.
JPEG
Ne pouvant pas exister, elles se présentent sous nos yeux comme des monstres architecturaux qui ne peuvent en effet tenir que par la magie de l’image. Comme on le verra encore mieux la prochaine fois lorsque nous présenterons les images de la série « antigravity », ces bâtiments réels et impossibles ne peuvent exister hors de cette puissance de concaténation singulière qui est celle de l’image.
JPEG
Ainsi un travail qui associe étroitement réflexion sur la ville, travail de montage et proposition artistique doit-il pour exister dans la pleine puissance du projet prendre aussi en charge une réflexion explicite sur le statut de l’image photographique ou du moins embarquer cette réflexion dans le processus même de la construction.

Descartes

Il n’est pas tout à fait étonnant que ce jeune artiste coréen aille chercher chez Descartes et d’une manière détournée chez Barthes, des sources et des éléments de réflexion. Voici ce qu’il note sur cette série et les intentions qui la portent à l’existence.

« René Descartes viewed as beautiful the order and coherency of structures designed by a single architect ; the purpose of the Archisculpture Photo Project, however, is to create architectural sculptures by collaging photographs of diverse architectural works from various architects. In this way, Archisculpture Photos are both similar and different to the organic romanticism of old cities built through the works of myriad architects, for they represent the artist’s subjective interpretation and decisions regarding various architects’ numerous designs. If a photograph has a "punctum," then clearly the architectural works used here will in certain ways be the artist’s "punctum" and their assemblage the Archisculpture Photo. These works may also locate and bring together structures with political, economic, or social significance, creating through the work’s "studium" the illusion of a metropolis. Like collectors who arrange and classify their acquisitions with great care, artists analyze selected city fragments gathered from here and there and with them create their sculptures. What exist now as disparate structures are reborn as beautiful sculptures which retain their diachronic or synchronic histories, or else encompass it all. As Russian film director Sergei Mikhailovich Eisenstein explained in relation to the montage technique, the collaging employed in this process creates through the collision of disparate elements stories that before remained beneath the surface. In essence, however, it is a photograph of a nonexistent, architectural sculpture. »

JPEG

Sens et fonction du collage

Sans revenir, ici, sur l’importance du collage dans l’art du XXe siècle, le rôle que lui font jouer ses inventeurs et ses utilisateurs, un rôle politique et critique de type ascensionnel qui cependant sera reconduit à une forme d’anonymat artistique par les tenants de la preuve ontologique par l’œuvre « faite main », il importe de constater que c’est par ce biais que Beomsik WON parvient à élaborer un « discours » capable d’associer une position critique à une invention plastique.
JPEG
La Corée est un pays dans lequel la ville a atteint ce que Rem Koolhaas a nommé de trois noms la bigness, la ville générique et le junkspace. Sans entrer dans une analyse détaillée de ces trois textes, retenons simplement cette phrase qui, rapportée au travail de Beomsik WON, l’éclaire de manière précise. Évoquant donc la ville générique et son style postmoderne, Rem Koolhhass écrit « Ce n’est pas la conscience, comme ses inventeurs originels ont pu l’espérer, mais un nouvel inconscient que crée le postmodernisme. » (Junkspace, Éditions Manuels Payot, p. 72).
JPEG
Il semble que cette phrase, Beomsik WON l’a entendue, l’a forgée en lui-même, et que son œuvre photographique est une tentative de révéler son existence et de décrypter cet inconscient. Et de quoi est-il fait ? De strates qui sont, dans la ville comme autant de couches sédimentées, mais si emboîtées les unes dans les autres qu’il est impossible de les voir pour ce qu’elles sont, une accumulation de « tromperies », celles que n’ont cessé de proférer ensemble architectes et politiques. Ces tromperies portent sur deux choses la viabilité de la ville et l’éthique de l’architecture. Or rien de cela ne tient. La ville générique est invivable et c’est d’ailleurs en cela qu’elle séduit. Elle est inégalitaire et violente et c’est en cela qu’elle excite. Et c’est parce qu’elle excite et séduit qu’elle peut à la fois montrer ce qu’elle est et rendre non vu par ses habitants ce qui la fait exister.
JPEG
L’accumulation de bâtiments les uns au-dessus des autres dans un ordre révélateur à la fois du rien qui les unit et de la force qui les fait tenir ensemble dans la ville, fait des images de Beomsik WON un révélateur de cet inconscient. Nous voyons en effet en quoi consiste le projet postmoderniste, faire de l’oxymore le territoire même des hommes. Il n’y a en effet aucun lien logique, mais pas non plus de lien affectif ou sensible, pas de lien pensable entre ces bâtiments. Et pourtant cet impensable existe. Ces images en sont à la fois la démonstration et la preuve.

Junkspace

Autant que les assemblages eux-mêmes, il importe de prendre en compte le « contexte » dans lequel Beomsik WON les inscrit. Le sol est littéralement abstrait et si parfois il y a des arbres visibles en arrière plan, des voitures minuscules ou des oiseaux inaccessibles, tout est fait pour transformer ces sculptures d’immeubles en « objets mentaux » d’un genre particulier, à la fois liés à la perception d’objets réels ou à un souvenir et en même temps purement abstraits au sens où ils sont des assemblages échappant et à la logique et à la raison. En d’autres termes, le contexte est effacé, aboli ou réduit à un strict minimum, qui fait que ces immeubles potentiellement immenses ont en même temps l’air d’objets « miniatures ».
JPEG
Si l’on s’accorde avec le déploiement pensé par Rem Koolhass, on est passé de la ville générique au Junkspace. Dans le Junkspace, « le sol n’est plus », « toute perspective est perdue », et vivant en lui vous constatez : « Il n’y a pas d’échelle de datation. Vous habitez toujours dans un sandwich ; « l’espace » est tiré du Junkspace, comme d’un bloc de crème glacée humide qui est resté trop longtemps au congélateur, en forme de cylindre, de cône, plus ou moins sphérique, peu importe... » (op. cit., p. 97-99).
JPEG
Il semble que la règle explicite qui gouverne les images de Beomsik WON, c’est-à-dire de l’inconscient inventé par le postmodernisme et la ville générique ressemble en tout à celles-là. Ne nous y trompons pas, le mouvement de déterritoirialisation est plus ample et plus radical encore. Cela n’a pas échappé à Beomsik WON. C’est pour cela qu’il a développé à côté de son travail sur les archisculptures des constructions en images qui vont remettre en question la fonction même du sol.
JPEG
Car c’est bien cela qui est en question dans cette approche artistique d’un problème vital et universel au sens où les mégapoles se trouvent aujourd’hui dans toutes les parties du monde et où d’ici peu plus de 80% de la population de la planète vivra dans des villes, le changement radical de la perception par la mutation de la manière d’habiter la terre.
JPEG
En transformant en sculptures à la fois réelles et fictives cette question, en en montrant l’immensité comme fait et comme élément visuel tout en le faisant par un procédé qui le miniaturise, Beomsik WON rend réellement accessible une part de l’impensable contemporain, celui sans lequel nous n’imaginons plus vivre mais que pour l’instant nous n’avons pas su penser.
JPEG