dimanche 26 avril 2015

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L’expression du vert

Poétique du territoire

, Brigitte Palaggi , Christophe Galatry et Olivier Domerg

« Le paysage c’est le monde. Le monde tel qu’il est. Le monde tel qu’il va. Tous les signes et stigmates sont là. Outre la beauté brute et têtue de la nature, l’irréductibilité, par exemple, de la Méditerranée, des Alpes ou du plateau de Millevaches ; outre la situation particulière de ces territoires, les balafres et strates inexpugnables des infrastructures portuaires et industrielles, l’avidité dévoreuse des zones d’habitat urbain ; il y a l’épreuve physique. Celle du regard. Celle de la marche. Le flux des sensations et de la pensée. Celui des images, des mots et des sons pour l’approcher, l’apprivoiser et en rendre compte. Tout ce "chant général" qu’on peut aussi appeler : poétique du territoire. »

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Christophe Galatry

Des ouvriers s’affairent aux travaux de finition de la ViaRhôna – une bande bitumée, d’un noir onctueux, épais, vient d’être apposée sur le revêtement précédent, tout de gravillons blancs. Deux camionnettes de l’entreprise Colas (On ne demandera pas ce qu’elles font là) ! Retour, rive gauche cette fois, au débouché de l’himalayenne, vers l’extrémité de l’île qui tient Conférence. Descendre aux bords du fleuve qu’ourle la ripisylve. Pique-niquer dans le bruissement graphique des roseaux, au premier plan. Écouter les oiseaux, ceux, invisibles, perchés dans les arbres et les formations d’arbustes, et ceux qui traversent l’espace ouvert du Rhône, corridor d’air et d’eau. Aviser, de chaque côté, les bancs de galets conquis par la renouée invasive, qui, si rien n’est fait, un jour prochain, recouvrira tout, étouffant la concurrence.

Nous sommes dans l’axe du château, roche morgue, noir d’ici, noir de suie ! Le temps s’éclaircit sous l’action du vent. Bientôt, nous emprunterons le chemin qui suit la berge, remontant droit vers le barrage. Nous verrons milans noirs et busards, aux vols spiralés, attendre leur heure, se jouant en virtuoses des courants ascendants. Frémiront, d’abord, les peupliers noirs, avant que d’autres feuillus n’en fassent de même, frissonnant pareillement sous le souffle enveloppant. Des galets s’entrechoqueront sous nos pas, percussions sèches et bruit blanc, en contre-point du vent (de ses instruments végétaux). Une aigrette ne se laissera point abuser par cette poésie de l’instant, tirant, par le trait crayeux de son vol, une rature nette et précise sur le vert des arbres et le vers de la prose (comme on le fera de la pause). Nous marcherons alors vers le Rhône, clopin-clopant, sur la grève caillouteuse et sonore, admirant la variété des fleurs inventives ; d’autres roselières délicatement oscillantes ; et piqué sur les îles du fleuve, un foisonnement vivace d’herbacées (Pour l’herbe, et pour la poésie, est-ce assez ?).

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Brigitte Palaggi

Nous gardons, à l’œil, la berge opposée, explorée l’autre jour. Les fleurs percent partout l’ancien lit de cailloux. Par endroits, on croirait le Rhône libéré, ou attestant d’une jeunesse nouvelle. On le voit courir, subitement empressé. On observe ses mouvements plus rapides et haletants, ô spectacle obsédant ! L’eau vive, remuante, cernant et tenaillant touffes rondes et îlots herbus. Debout, un pas en arrière, la luxuriante présence de la forêt rivulaire semble protéger son cours. Gaines de lierre, bas reliefs de ronces, nappes de vignes vierges, moult troncs et branches recouverts ; voilà bien l’expression du vert, aussi emportée et lyrique que le fleuve !

Rubaniers émergés, naïades marines, sagittaire à feuilles en flèche, et quoi encore ? Nous avançons, perplexes, ignorants que nous sommes, dans le monde profus de l’innommé ; voyant, sans reconnaître, la multitude du paître. Mais il n’y a rien, semble-t-il, ici, à brouter ? Ni iris faux-acore, ni menthe aquatique ? Nous n’avons pas appris et rien ne fut transmis. La honte est si grande que même cet aveu ne saurait l’adoucir ni la désarmer. Vous entendez pourtant, tout comme nous, le rythme de leurs énoncés ; la réserve de beauté de ces plantes-là ! La phrase se raccroche à ces roseaux phragmites, ci-après, dont on vous aura fait l’article. Mais, tant pis, citons les espèces typiques : la salicaire, l’eupatoire chanvrine, le plantain aquatique, les carex, les prêles... « Aux ignorants, les mains pleines » !… Car il se peut, qu’un botaniste, en ait tenu pour vous la liste, dans l’instant même de leur vision !

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Brigitte Palaggi

Passage d’un avion, cris d’oiseaux inconnus (que vous penserez n’avoir jamais entendus). D’autres, plus familiers, mais difficiles cependant à identifier. Vous avez repris votre marche en direction du barrage, dont vous percevez déjà le lâcher d’eau, le jet, la cascade. Ô cet entrelacs des bras du fleuve autour des îles ! Cette couleur des galets dans la lumière ! Ces arbres magistraux qu’il faudrait distinguer : les saules blancs (à reflets bleus), les frênes communs, les érables negundo (vils colonisateurs), les peupliers noirs, les peupliers blancs (à couronnes larges), les robiniers renaissants ! Et à nouveau, les herbes folles, les fleurs regroupées ou isolées et les roseaux ! Et, pour contrebalancer cela, les sirènes de recul dans le chantier lointain, et les rumeurs du trafic reléguées par le vent.

Écrire, assis dans le lit du fleuve ou quasi, le cul sur une pierre, immobile, exceptés la main et l’œil. Le ciel a blanchi. Le vent siffle à vos oreilles. Un canard décolle tout près, effectue une large boucle et passe au-dessus de vos têtes. Il n’y a plus de poésie, il n’y a que des poètes. Et des non poètes. Et des poètes non poètes, dignes héritiers de FP. À moins qu’ils ne le fussent des FTP ! « Francs-tireurs et pires tarzans » ! Retrouver le chemin, peut-être de halage, qui longe le fouillis de la ripisylve. Bientôt, ça se referme devant nous ! Un sentier serpente dans les buissons, puis entre les troncs, sous le manteau de l’étroite forêt. Un tas de vêtements par terre, abandonnés. Les oiseaux n’arrêtent pas, occupant les étages. On débouche bientôt sur une lône étique. Derrière, se dresse la digue du canal, fortement talutée. À son faîte, la piste poudreuse vers laquelle on se hisse. Cormorans grégaires trônant sur des bois flottés. Cygnes embusqués devant une roselière (On ne mélangera pas black-plongeurs et altesses réticulées) ! Superbe vue, au loin, sur les cheminées : Cruas crache encore ses panaches suspects ! Que sont donc ces vapeurs aux allures compactes ? De quoi sont-elles faites ? Qui sait ce qu’elles rejettent ?

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Brigitte Palaggi

Si les centrales sont des sculptures ineptes, le refroidissement est leur tendon d’Achille. L’imbécile les voit telles des choses inertes, oubliant très vite le risque qu’elles font peser sur lui (et sur la Nature qui ne demandait rien) (Et sur la Démocratie sur laquelle État et groupes de pression s’essuient consciencieusement les pieds) ! « Vous m’en direz tant, mais que viennent faire ici ces remarques acerbes ? N’est-ce point hors objet ou bien hors de propos ? » Tatatata, puisqu’elles sont sur le Rhône, puisqu’elles pompent ses eaux, il faut bien qu’on en cause ! À moins qu’il y ait là quelque interdit ou quelque tabou, et que ce qui boue là-bas dans ces cuves, échappe à tout contrôle et à toute vision ?

La Photographe épuise, de la piste, le travelling, dans l’axe liquide de la dérivée (abscisses et ordonnées), où se croisent deux bateaux, un attelage – pousseur plus barges – et un paquebot de croisière fluviale. Les feuillages bruissent au sommet des arbres. Les chants d’oiseaux dominent encore clapot et rumeur de chantier (La Compagnie n’en a pas fini avec lui, optimisant l’exploitation de son débit). Des éclairs illuminent le ciel, côté Drôme, où le ciel s’était, entretemps, obscurci. Un rapace glisse au-dessus de la forêt, avant de virer, virer, et virer encore, tout en remontant, porté qu’il est par le courant. Quand sommes-nous tombés sur ce bijou, à la rime bancale et à la métrique sécuritaire, je ne sais ? Mais je vous le livre tel que, peint sur son panneau CNR :

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Christophe Galatry

Voir en ligne : la revue Poétique du territoire

Le chant du hors champ - Brigitte PALAGGI, Olivier DOMERG
175 pages
Éditeur : Fage
Année d’édition : 2008
Prix : 25€

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la revue Poétique du territoire
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Voir aussi :
Poetique-du-territoire-affiche
Poetique-du-territoire-depliant