lundi 28 mars 2016

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L’aube des fleurs

1ère partie

, Alain Wagner , Mark Brown et Virginie Rochetti

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Ce qui frappe en visitant-regardant le jardin "préhistorique" de Mark Brown, c’est ce que l’on n’y voit pas, c’est que l’on se promène dans l’idée de ce qu’il deviendra, qu’on circule dans une absence, un paysage fantasmé.
Un jardin est une idée avant tout, un devenir avant tout.
Quelle drôle d’idée qu’un devenir du passé. Car c’est bien de cela qu’il s’agit dans cette tentative de reconstitution des paysages des ères anciennes à jamais perdues.
Dans l’Aube des fleurs, Mark Brown essaie, dans une démarche à la fois scientifique et pratique, de retrouver un paysage d’avant "l’invention" des fleurs.
Un projet d’une poésie poignante.

Reportage video de A. Wagner dans le jardin botanique de Marc Brown en Normandie le 29/08/2015 de 14:27 à 16:47.
La forêt sera magnifique, il faudra y revenir un jour…

Une énigme résolue par les avancées de la génétique

En 1998, un article publié dans le Missouri Botanical Garden Journal révolutionna le monde des plantes et leur taxonomie. On y apprenait que le décodage des séquences génétiques, réservé jusqu’alors aux organismes simples, pourrait désormais tirer parti de la puissance de mémoire des nouveaux outils de calcul. Cette avancée technologique allait permettre aux scientifiques d’établir les génomes en travaillant sur des sections complètes de plantes ou d’animaux, et découvrir ainsi les relations existant entre les différents genres, espèces et familles. Aujourd’hui, des groupes génétiques font l’objet d’études exhaustives et un spectacle inattendu et fascinant s’offre à nous.

Au fil des siècles, les botanistes ont classé les plantes selon des critères purement visuels, s’aidant parfois d’analyses chimiques. Mais les choses ne sont pas toujours ce qu’elles paraissent. Actuellement, de nombreuses caractéristiques que l’on croyait déterminantes sont vues comme le simple fruit du hasard ou d’une adaptation (évolution parallèle).
Grâce à l’étude récente, généreuse et vraiment révolutionnaire de l’Angiosperm Phylogeny Group (APG), nous sommes sur le point de résoudre ce que Darwin appelait… une terrible énigme, à savoir, l’origine des plantes à fleurs, aussi appelées angiospermes : cela l’aurait fasciné !
Les angiospermes n’ont jamais été mieux compris. Et si leurs témoins fossiles sont incomplets (contrairement aux gymnospermes, c’est-à-dire les conifères, ginkgos, cycas, etc., dont les traces sont assez clairement lisibles), nous avons enfin une chance de voir à quoi ressemblaient les premiers paysages peuplés de plantes à fleurs, et suivre ainsi l’évolution des plantes depuis les forêts du début du crétacé où prospéraient métaséquoias, ginkgos, araucarias et autres conifères. Il est également possible d’imaginer la façon dont ces formes primitives s’inséraient dans les paysages d’alors en étudiant leurs biotopes actuels.

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L’Aube des Fleurs, un parc de paysages disparus

Depuis plus de 30 ans, mon travail de création de paysages, petits et grands, s’est progressivement orienté vers des flores naturelles indigènes, m’amenant de fait à l’observation des biotopes actuels des plantes vestiges qu’ils possèdent. L’envie de réunir à nouveau ces végétaux primitifs, d’après ce que nous montrent les témoins fossiles et les extrapolations de la science génétique, m’est donc naturellement apparue ; elle s’est vite transformée en passion et m’a conduit à la recherche d’un lieu où recréer des scènes disparues depuis des millions d’années. Ainsi est apparue l’Aube des Fleurs.

Un chantier en cours avec des vestiges de plantes primitives

Mon choix s’est porté sur un terrain des contreforts du Bois de l’Ailly, à Sainte-Marguerite-sur-mer dont j’ai cultivé petit à petit depuis février 2004 deux hectares d’un versant orienté au sud, descendant du plateau glaiseux de l’Ailly. Sur ce terrain régulièrement arrosé par la pluie, croissent spontanément des prêles géantes (Equisetum telmateia), fougères (Pteridium aquilinum, Osmunda regalis), langues de serpent (Ophioglossum vulgare), pins sylvestres et maritimes (Pinus sylvestris et P. pinaster).
J’y ai déjà planté (à mes frais) une bonne centaine d’arbres et arbustes.

Ce terrain présentait aussi d’autres qualités :

* Un climat tempéré et humide propre à la Côte normande.
* La présence aux environs immédiats de nombreux jardins et jardiniers réputés, qui témoigne de la qualité du site et amène également un public susceptible de visiter et soutenir notre projet.

* La proximité de Paris et Londres (Paris est à 2 heures de route et le ferry dessert Dieppe deux fois par jour avec correspondance facile pour Londres via Newhaven). Les botanistes désirant étudier et comparer la morphologie de ce groupe de plantes pourront donc le faire sans difficulté. L’hébergement des chercheurs est envisagé.

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Au commencement, l’eau

De nombreux botanistes estiment que les angiospermes sont issues de plantes aquatiques ou de berge ; les nénuphars (Nymphaea) sont les plus primitives des plantes à fleurs rustiques ; seul un petit arbuste persistant de sous-bois originaire des forêts humides des hautes terres de Nouvelle Calédonie est plus primitif. Et le fossile d’angiosperme le plus anciennement connu (trouvé dans des sédiments fins de Chine du Sud), Archaeofructus, est une plante aquatique dont l’inflorescence émergeait. Beaucoup d’autres plantes primitives, en dehors de ces angiospermes, aiment l’humidité, comme les fougères arborescentes (Dicksonia), les prêles, les osmondes, et les Taxodium, par exemple. Les premières monocotylédones (une ancienne division des angiospermes) sont toutes des plantes aquatiques ou de berge. Et les plantes du groupe des cornilles nageantes (Ceratophyllum), groupe-frère de ces plantes, sont complètement aquatiques. De nombreux magnolias sont des plantes de marécage. Les Saururaceae (Queue de lézard, Yerba buena, etc.) sont toutes des plantes de terrain humide ou semi-aquatiques. Le Nymphaea déjà mentionné, ses proches parents Nuphar et Brasenia, auxquels on ajoute parfois sa famille-sœur des Cambombaceae, sont tous des plantes aquatiques, exception faite d’une obscure espèce tropicale de Brasenia.

Les mares, essentielles

Le projet inclut par conséquent une suite essentielle de mares et de marécages en complément de la grande mare asséchée encore en place ; il en faudrait cinq autres afin de rythmer ce projet qui retracera l’évolution des angiospermes, jusqu’à nos jours. L’eau abonde sur le site du plateau glaiseux et s’écoule le long de la pente. Elle est retenue à diverses profondeurs par des couches d’argile. Main d’œuvre et machines sont néanmoins nécessaires à la réalisation de cette partie. Toute personne ou organisme désireux d’aider cette étape du projet, techniquement ou financièrement, sont les bienvenus !

Voir, toucher, humer, goûter et écouter in situ

Voir, toucher, humer, goûter et écouter ces plantes archaïques in situ : c’est ce qui est proposé aux botanistes et au grand public amateur de nature.
Les méthodes de recherches en génétique sont ainsi faites que les chercheurs ignorent souvent à quoi ressemblent les plantes qu’ils étudient ! Ajoutons à cela qu’il leur manque souvent le temps de visiter tous les jardins et sites naturels où poussent ces végétaux. N’est-ce pas le moment de leur offrir la possibilité d’observer ces plantes enfin réunies ? Le grand public, correctement accompagné et informé, y trouvera aussi son compte en découvrant une végétation d’avant la dernière ère glaciaire, réinstallée dans ce coin tempéré de Normandie : une occasion inédite de comprendre les processus de l’évolution.

Participer à l’Aube des Fleurs

Les végétaux sont la base de toute vie. En comprenant les plantes, nous comprenons aussi les insectes, reptiles, mammifères… nous-mêmes.
Cette aventure est faite pour être partagée par quiconque aime la nature, les plantes, l’évolution de la vie sur terre, quiconque possède un esprit curieux. L’Aube des Fleurs a déjà suscité des réactions et fait émerger des idées neuves. Les arbres croissent et prospèrent bien au-delà du temps d’une vie humaine : ce lieu se voudrait un cadeau pour les générations futures.
Merci à celles et ceux qui y ont contribué jusqu’à présent, et bienvenue à celles et ceux qui souhaitent me rejoindre.

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Huperzia Dentata

Sur le travail et un texte de Mark Brown, une interview de Virginie Rochetti réalisée et montée par Alain Wagner. 1ère partie