dimanche 30 juin 2013

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"Infinity/Beyond Infinity"

Galerie Russiantearoom (RTR)

, Hervé Bernard

« La vraisemblance poétique devait l’emporter sur la véracité d’un simple reportage. » Delacroix à propos de la Liberté guidant le peuple.

« Le paysage, c’est du pays regardé, du regard montré, une bonne photographie, même si elle se veut documentaire est une métaphore. » Jacques Vilet

Les photographies de Pavel Banka ne se veulent pas des documents mais, leur poésie leur donne une véracité rare. La série Infinity/Beyond Infinity est une métaphore du paysage et c’est à travers cette métaphore que chacun reconnaît dans ces photographies les plages de son enfance. Elles sont une peinture, une description de la présence du paysage maritime ressentie comme une fusion de la mer et du ciel à l’infini et, aussi, là tout de suite, à nos pieds. Elles sont du paysage regardé, du regard montré, une présence d’un lieu imaginaire.

La majeure partie de ces paysages, à une exception près, sont tout en courbes et en horizontales. à l’exception de cette image où les verticales sont présentes, prises à travers un chemin-trace humaine. Pourtant la majeure partie de l’œuvre de Pavel Banka parle de la présence humaine.

Le paysage côtier vu de la terre est présent à tel point que les autres images de l’exposition deviennent, à leur manière, elles aussi des paysages maritimes, par contamination. Ces photographies comme les autres images de Pavel Banka nous font percevoir une nouvelle réalité, cette réalité invisible naturellement à la perception visuelle. Après voir vu cette exposition et le livre portant le même titre, ma vision des plages s’en est trouvée transcendée. Ces images décrivent un lieu, pas celui où l’on se perd de vue comme ces grandes étendues de sable des plages du nord de la France, par exemple, mais le lieu où l’on perd la vue sans pourtant avoir la berlue.

L’image est une croyance. Pavel Banka nous le rappelle. Nous voyageons avec nos paysages comme j’ai pu, personnellement, l’expérimenter lors d’un voyage aux États-Unis en me promenant sur les plages de Monterey. Sur ces plages, je me suis un instant cru sur les vastes étendues de sable du Pas de Calais avec, d’un côté une mer qui ressemblait à la Manche et, de l’autre, ces vastes dunes. D’autres ont vu ou verront dans ces photographies, des images de leur Normandie natale.

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Forest XVII
Extrait de l’exposition Infinitu / Beyond Infinity

Les images de cette exposition, comme toutes les images réalisées selon la perspective, sont un rideau. Cependant, contrairement à l’affirmation de Lacan, ici, l’image n’est plus ce lieu où se peint l’absence. Non, bien au contraire, elles sont le lieu qui nous autorise à affirmer comme Malevitch : « Je suis sorti du cercle des choses, de l’anneau de l’horizon qui emprisonne la peinture et les formes de la nature. ». Et, c’est là que, soudain, surgit le lien entre ces marines et les autres photographies de Pavel Banka. Dans les deux cas, on sort de la figuration pour entrer dans la présence absolue, qui n’est cependant pas présence d’absolu. En fait, nous pénétrons dans le monde de la représentation, la vraie, pas celui de la simulation, le monde de la représentation par la poésie.

Et nous entrons dans une image a-perspective qui dépeint une remarquable absence du point de fuite, ce point qui fabrique le rideau évoqué par Lacan. C’est pourquoi nous sortons aussi de l’anneau de l’horizon de Malevitch. Cette sortie ne fait de Infinity/Beyond infinity ni une victoire du soleil sur la nuit ni de la nuit sur le soleil, ce qui n’est pas rien en ces temps obscurs. Ces marines illustrent le mélange de la lumière, de l’air et de la mer. Elles sont un embrun de lumière.

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Sky XVII
Image extraite de l’exposition Infinity / Beyond Infinity

Appeau à réel ou à réalité ? Tout en nous sortant de la perspective, ces images fabriquées par le système de la camera obscura, nous offrent une réalité tangible de ces paysages. Il ne s’agit pas de reproduire de la réalité et pourtant les marines sont bien là ! Certes, mais pas dans le sens évoqué par les photographies de Philippe Plisson, peintre-photographe officiel de la Navale. Dans les photographies de Pavel Blanka, il s’agit de l’évocation du paysage maritime, c’est-à-dire du pays de la mer. En ce sens, ce ne sont pas des seascapes contrairement au titre donné par leur auteur. Ces images sont des marines où la mer et la terre sont là en l’absence de la figuration du combat de l’homme et de la mer. Cette absence en fait une œuvre qui pacifie les esprits.

Pourtant, ces photographies sont des images qui contraignent l’œil à les parcourir inlassablement, celui-ci ne se fixant sur rien : pas de visages, pas d’animaux ou d’objets pour focaliser notre regard ou pour le distraire de l’essentiel : la présence. Des images pour le repos de l’âme, mais pas celui des yeux. En fait, c’est ce parcours incessant qui nous apaise sans nous hypnotiser. Fondamentalement, si nous devions opposer ces images aux paysagistes américains et à leur mentor, Ansel Adam, plutôt que d’évoquer l’opposition net vs flou, c’est par cette impossibilité de se fixer sur quelque chose, quelque partie de l’image que nous les distinguerions du monumentalisme Adamien. De fait, ces paysages sont des paysages de l’intime.

Après une première visite de cette exposition, je n’ai pu m’empêcher de penser à Malevitch et plus particulièrement à La Travailleuse ou à l’Artiste (carré noir). Dans ces deux tableaux, l’enfant et le carré noir sont visuellement absents et pourtant présents symboliquement. Ainsi, l’enfant de La Travailleuse est là, en écho à toutes les Vierges à l’Enfant, ce tableau aurait pu même s’intituler La Madone des Travailleurs. Ici, la plage et la mer sont là. C’est l’horizon qui tient le rôle, prend la place de l’enfant Jésus par sa présence absente ou son absente présence. Cette absente présence est tellement là que le photographe a finalement choisi de mélanger dans trois de ses images le ciel et la mer, le haut et le bas en retournant chacun des négatifs pour les exposer deux fois sur le même tirage. Quand je dis finalement, c’est parce que ces trois images sont les seules de l’exposition à ne pas avoir été réalisées à la fin des années 90 et à nous être contemporaines.

Un paysage tout comme une image est une fiction. L’étymologie du mot fiction nous entraîne dans deux mondes où l’on fabrique : dans l’un pour créer, dans l’autre pour dissimuler. En effet, fingere, en latin, désigne à la fois le verbe façonner et le verbe feindre. La fiction est-elle un façonnement du réel ou plus exactement de la réalité ? La croyance en cette fiction est-elle en opposition à la réalité ? Le langage, tout comme l’image, qui est elle aussi un langage, sont une fiction de la réalité car, comme tout langage, ils façonnent, modèlent et modélisent la réalité. Les paysages de Pavel Blanka façonnent un paysage universel : le paysage comme une émotion, comme une mise en mouvement des sentiments. Ces images démontrent aussi qu’il existe des images fixes qui sont des images en mouvement.

Infinity / Beyond infinity marque la fin de l’illusion de l’infini, la fin de ce regard porté vers l’infini et qui tout en regardant au loin se tourne à nouveau vers le sol originaire, celui où l’on pose les pieds. En cela, ces images nous parlent d’aujourd’hui.

juin 2013

Galerie Russiantearoom
42 rue Volta 75003
Mardi-Samedi 14-19h
www.rtrgallery.com