mardi 27 mai 2014

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Images de l’autre mémoire

, Dominique Mérigard et Jean-Louis Poitevin

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Dominique Mérigard nous offre avec Prémisses, un livre d’images personnelles, familiales, intimes, qui nous plongent cependant dans un trouble qui n’est pas tant lié au sujet, sa fille, et quelques-unes de ses amies, durant les quinze premières années de sa vie, qu’à la quête même dont ces images témoignent.

Tourments de l’âme

Dominique Mérigard nous offre avec Prémisses, un livre d’images personnelles, familiales, intimes, qui nous plongent cependant dans un trouble qui n’est pas tant lié au sujet, sa fille, et quelques-unes de ses amies, durant les quinze premières années de sa vie, qu’à la quête même dont ces images témoignent. Ce qu’il cherche, ce qu’il traque, c’est l’image impossible, celle qui manquera toujours, celle qui, si elle pouvait exister abolirait toutes les autres, celle qui, si elle venait à paraître, comblerait le regard d’une plénitude incomparable.

Cette image est impossible.

Dominique Mérigard le sait qui termine ce livre en montrant l’envers, carré noir sur fond noir, pourrait-on presque dire, de chacune des images de ce livre toutes réalisées avec un SX70, un polaroid, donc. Et cette image impossible témoigne à la fois pour les autres, dont le livre montre la face visible, acceptable, recevable, évocable, et contre elles, parce qu’aucune ne peut ni ne doit prétendre s’emparer « réellement » de son sujet.

L’ombre de la relation père fille, désirable et désirante, qui plane ici, dit une part de la vérité de chaque image, au sens de n’importe quelle image faite ici ou ailleurs par lui, par d’autres, par n’importe qui, à savoir qu’une image, en fait, ne fixe rien, ne retient rien. Elle n’est ni saisie ni capture, ou alors, au second degré. Elle n’est pas non plus enregistrement, ou alors au second degré. Elle est accueil de l’impensable passage d’un être sur la terre.

Le polaroid aide à cette perception décalée des clichés qui engluent la perception des images photographiques depuis si longtemps. Il permet, par son imprécision fondamentale, de comprendre qu’une image est en fait l’inscription sur un minuscule carré de papier préparé, comme on dit piano préparé, d’un processus d’apparition. Ce qui est retenu capturé saisi, ce n’est pas la chose, mais ce qui fait que la chose émerge dans le visible apparaît au monde, entre dans la présence indicible du temps qui ne passe pas.

Apparemment, ici, c’est tout le contraire. Dominique Mérigard montre des images de sa fille s’étalant sur les quinze ans qui séparent sa naissance de son premier grand séjour d’un an loin de sa famille, moment qui marque une rupture telle qu’il signe la fin de cette « série ». Et pourtant, de mains en visages, de porte en ciel, de fil à linge en paysage miniature, de bord de mer en manège ivre, de nuages en arbres, d’éclaboussures en ombres portées, d’instants prélevés au cœur d’instants en étirement des gestes dans la stridence du présent, les images qui littéralement composent ce livre, récit sans auteur sinon le regard, narration sans sujet sinon, pourrait-on croire, les années en embuscade qui épient la transmutation des corps, offrent une plongée dans ce qui rend l’image non pas vaine, mais désirable et impossible.

Non pas désirable parce qu’impossible, car ici, la loi du tiers exclu n’a pas droit de cité, mais désirable et impossible, désirable comme corps étranger et pourtant « sien », car sa fille est chair de sa chair, et impossible au sens d’insaisissable et de non possédable.

L’image photographique, en particulier immédiate et unique comme le sont celles faites avec des polaroids, est la forme devenue commune du tourment de l’âme. Car l’âme, qui l’ignore, ne désire rien tant qu’être possédée et non pas posséder. L’image, ici, ne cesse donc de fuir entre regard et reflet. La photographie qui orne la couverture de ce livre en témoigne qui dit le cadrage décalé, extirpant l’objet de son contexte, mais aussi de lui-même et l’incernable effet en retour du regard sur soi de l’autre en impossible regard de soi.

On a longtemps cherché à contraindre la photographie à signifier la réalité alors qu’elle n’est que fuite compassionnelle, non pas devant le temps qui passe, car il passe aussi, oui — est-ce cela qui importe ? — mais devant le danger qu’il y aurait de retrouver la violence de vivre dans le souvenir du vécu.

L’autre mémoire

Les strates se mêlent, celles de l’enfance du père, restée sans image, celles de l’enfance de sa fille constellée d’images à la réalisation desquelles elle a participé. Les états affectifs se croisent et forment une toile de fond invisible mais sensible qui de l’enfance à l’adolescence, font varier la distance entre l’œil et l’objet visé. Cadrer, c’est penser, mais penser aussi c’est tenter de tirer hors du cadre ce qui s’y trouvait. Mais ce n’est plus le même cadre, car l’un n’est pas seulement la métaphore de l’autre, l’un est le double mortel de l’autre. En viendraient-ils à coïncider, comme deux fragments de matière et d’antimatière, ils s’annihileraient.

C’est dans l’écart entre les deux cadres celui que fournit l’appareil et celui qui englobe la scène dont un fragment est appréhendé que se met en branle ce que l’on nomme la mémoire. On ne se souvient peut-être jamais de rien, sinon du fait que quelque chose a eu lieu. En fait on recompose indéfiniment. Car de toute façon, ce qui a lieu est toujours un phénomène composite et composé, stratifié, multiple, incertain et fragile.
Il y a ici une adéquation rare entre fragilité du sujet, l’enfance, et fragilité de l’image en tant qu’image. Il y a aussi une adéquation particulière entre cadrage et décentrement. C’est ce qui fait la force de ce livre, de parler de l’inadéquation irrémédiable entre vue et vision à partir de la compréhension de l’impossibilité de toute adéquation dans l’image et par l’image, entre elle et elle, entre elle et son sujet, entre l’autre et soi.
La mémoire est donc ce processus incertain d’engrangement non pas d’images ou de souvenirs précis mais de situations inadéquates et c’est l’effort que fait l’esprit pour se réapproprier ce qu’il sait lui avoir échappé et dont il se met à reconstruire la possibilité qui fait que la mémoire est d’une autre nature que le souvenir, qui lui, finalement n’existe pas.

Ces images de Dominique Mérigard offrent une sorte de trame, narrative si l’on veut. Quel récit peut dire le temps, ce bug incessant sur l’écran incernable entre rétine et cerveau ? Ces images souvent floues, souvent troublées, souvent apparemment anecdotiques – choses fragmentaires, situation probables, gestes incompressibles – offrent un recours possible au souvenir éternellement moribond, celui de rejaillir dans la lumière, autre que lui-même. C’est alors qu’il est vivant comme ombre et comme spectre, vivant comme il ne l’a jamais été, vivant comme souvenir d’un état qui, d’avoir échappé, revient, boucle ravissante de la chevelure de l’enfant du temps et de la vie. C’est lui qui insiste, persiste et signe et dit : je suis le temps qui ne passe pas, je suis la mémoire de rien, je suis le sens de la vie qui n’en a pas, je suis l’ombre de la lumière qui brûle et la lumière de l’ombre qui tue.

Voir en ligne : www.merigard.com

« Prémisses »
Editions fligranes
www.filigranes.com
Parution : 03 Octobre 2013
ISBN : 978-2-35046-257-8
Format : 215 x 220
96 pages