samedi 21 juillet 2012

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Îles à la dérive

Sylvie Bonnot

, Jean-Louis Poitevin et Sylvie Bonnot

“ Une île est un corps émergeant, un monolithe en constante érosion pointant de l’océan vers le ciel.
Ces îles déterminent une cartographie subjective. Leur immobilité minérale a pourtant été façonnée par les lames de fonds, la dérive au gré des courants, les tempêtes...
Il est ici question de la sculpture, du monument éphémère et du paysage. Cet ensemble d’images a été constitué au cours de 8 ans de voyages de recherche, de l’Australie Occidentale à l’archipel arctique du Spitzberg. Animaux de B. Burkhard, ciels de Watteau, de Friedrich, natures mortes de Chardin, sculptures d’U. Rückreim sont quelques uns des noms qui hantent ces images. ” Sylvie Bonnot

Reconduction

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Il y a dans le face à face volontaire d’un être humain avec le paysage, la reconduction d’une posture, mixte inévitable d’imaginaire et de réel, impliquant de regarder “pour” voir.

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Debout face au grand dehors peuplé d’êtres qui n’ont pas été faits de main d’homme - arbre, fleuve, montagnes océan, rivages horizon inaccessible - chacun ne cesse de réinventer ce moment et chaque “reconduction” rejoue à sa manière et le moment de la découverte et la sortie de l’aveuglement qui précède et l’illusion de savoir dans la banalité de l’oeil ouvert.

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Pourtant, ce qui se joue dans de tels instants, c’est ce qui en chacun bat en brèche l’évidence du travail constant de l’oeil.

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Il ne faut pas s’y tromper, quelque soit le sens dans lequel on joue avec ces deux mots, regarder et voir, l’un comme l’autre implique que le sujet qui regarde ou qui voit, soit né, ou plus exactement constitué comme sujet.
Et chacun s’y laisse prendre, à cette illusion où il est vis-à-vis de lui-même, plus encore s’il photographie, de penser qu’il est et l’auteur du regard et le destinataire de l’image et que c’était pour soi seul que cette montagne, ce rocher, cette fleur, cet oiseau, cet arbre, ce nuage étaient posés là en cet instant.

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Car c’est autre chose qui se joue, qu’on le veuille où non lorsque l’on se prend à rejouer la scène de l’individu solitaire face à l’apparition de quelque chose qui le dépasse, là-bas si loin, si près, entre l’horizon et la caverne de l’oeil : la plongée dans les instants qui précèdent la reconnaissance de soi comme destinataire des images du monde, dans cet étrange moment celui du frôlement de la sensation pure où les êtres du monde passent la frontière de l’objectif et pénètre dans la mémoire de l’oeil.

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Apparition

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“ Et, très haut, très loin au-dessus de ce vide noir, dressé à une vertivcale qui plombait la nuque, collé au ciel d’une ventouse obscène et vorace, émergeait d’une écume de néant une espèce de signe de fin des temps, une corne bleuâtre, d’une matière laiteuse et faiblement effulgente, qui semblait flotter immobile et à jamais étrangère, finale, comme une concrétion étrange de l’air. Le silence autour de cette apparition qui appelait le cri angoissait l’oreille, comme si l’autre tout à coup se fût révélé opaque à la transmission du son, ou encore, en face de cette paroi constellée, il évoquait la chute nauséeuse et molle de mauvais rêves où le monde bascule, et où le cri au-dessus de nous d’une bouche intarissablement ouverte ne nous rejoint plus.
- La Tängri ! dit doucement Fabrizio pâle comme une cire...” (Julien Gracq, Le Rivage des Syrtes)

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Nul ne voyage à la rencontre de ces apparitions inégalées qui ne porte en lui le désir de connaître une telle révélation, un tel moment d’extase, moment où l’immensité du néant accouche d’une apparition.

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En un sens, il n’y a pour qui photographie rien d’autre que le désir de ce moment-là, pouvoir faire face à une apparition qui pourtant vit déjà en chacun de nous et que chacun de nous semble attendre de toute éternité.
Notre double de rêve, notre double infigurable et que l’on reconnaît immédiatement bien que ne l’ayant jamais vu, tel peut-être une montagne, un iceberg, l’ombre portée d’un nuage sur l’océan calmé.

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Sylvie Bonnot parcourt la planète ou plus exactement se rend dans des contrées inhospitalières en quête de telles rencontres. Munie de son troisième oeil, elle peut travailler à conférer à ce regard qui voit et à ces visions qui semblent finir par nous regarder, une réalité indubitable.

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Loin, proche, là-bas, ici presque à les toucher, ces masses rocheuses ou ces morceaux de glace forment un chapelet d’où, malgré leur apparence souvent austère, les éclats du ciel semblent désirer s’accrocher. Mais là où quelque chose d’inédit prend corps avec les images de Sylvie Bonnot, c’est que ces îles, toutes, semblent être à la dérive.

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Sans doute n’est-ce là qu’une impression, qu’une lecture, qu’une interprétation et pourtant comment ne pas comprendre que c’est à une sorte d’adieu, de grand et lent glissement sur la vague du temps immobile, que ces images nous confrontent ?

Vagues du temps

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On dit la photographie entée dans le réel comme la lame du temps dans la chair de l’homme. C’est inévitable si l’on s’accorde à croire que le temps passe comme coule un fleuve. C’est un autre temps qui se montre si l’on regarde l’immensité avec un microscope, un temps fait de vagues inversées et c’est le pli même constitutif du regard, celui qui se forme entre l’attention à ce qui s’avance et la construction du perçu, à la révélation duquel, ici, on assiste.

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Il faut prendre la mesure de la différence de statut entre roche et glace, entre l’iceberg qui va fondre dans les heures, semaines, mois qui viennent et la roche qui, elle aussi, comment ne pas le savoir, disparaîtra, mais bien après que nous aurons, nous humains, quitté la terre.

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Rien d’autre n’a lieu finalement que cela, la naissance du monde et sa disparition. Rien d’autre n’est l’objet de toutes nos attentions que de tenter de vivre ce moment, puisque c’est la seule manière au sens strict de le connaître et, le vivant, de le retenir, de l’empêcher d’avoir lieu.

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La photographie tout entière est écartelée dans cette “contradiction” qui en est en même temps le coeur battant.

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Ces monstres solitaires auxquels Sylvie Bonnot nous confronte, au fond, c’est nous. Et ce qui passe de ces images à nous, quoique retenu sur l’image, c’est le mouvement de flux et de reflux que ces mers, ici d’un calme inépuisable, d’une fixité de glace, semblent pourtant repousser.

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Et souvent, déchirant l’image tout en unissant de sa ligne frontale le ciel et la terre, l’horizon. C’est là que poussent ces visions, ces îles et ces icebergs. C’est là que se perdra l’image.

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Entre-temps, dans ces photographies rapportées de lointains où nous n’irons jamais, nous voyons, immobilité jouée, le mouvement même de la disparition venir vers ses emplettes du côté de la nature comme il le fait du côté des hommes.

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Et, oui, nous le sentons, ces îles ne sont pas immobiles. Elles glissent vers le néant comme elles viennent à nous dans la magie de l’image pour mieux nous emporter dans leur inconsolable dérive.

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Voir en ligne : www.sylviebonnot.com