vendredi 18 novembre 2011

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Lettre au tyran - III

III. Mutation de la conscience historique

Suite de Lettre au tyran - III

, Laure Reveroff

« Allez dire au roi que le bel édifice est à terre, Apollon n’a plus de cabane ni de laurier prophétique, la source est tarie et l’eau qui parlait s’est tue. »

Extinction de voix

Ce que l’oracle de Delphes a réussi à faire, dire qu’il allait se taire en parlant une dernière fois tout en constatant le caractère inéluctable de sa fin, c’est ce que la conscience historique est contrainte de faire à sa manière aujourd’hui. Elle aussi ne cesse d’annoncer partout sa disparition. Néanmoins, l’infinité des consciences individuelles qui la constituent ne peuvent, elles, guère faire autre chose que prendre acte d’un mouvement général qui les dépossède d’elles-mêmes sans pouvoir pour autant cesser d’espérer continuer d’exister.

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Chaque conscience historique individuelle est à elle seule un oracle de Delphes qui annonce sa fin et ne peut rien faire pour empêcher qu’elle advienne. Ce que le plus souvent elle ne réussit pas à cerner, c’est ce qui la contraint à émettre ce signal de « suicide » programmé, lors même que tout en elle ou presque dit encore qu’elle veut vivre. Elle voudrait que le monde continue à être un territoire accueillant lui permettant de jouer ses rêves de conquêtes sur les écrans de la vie dans les salles obscures du désir. Et elle doit faire face à une réalité de plus en plus contraignante, violente, implacable même qui transforme bien certains de ses rêves en réalité. Mais ce sont ses cauchemars. Elle est devenue la proie préférée de prédateurs sans scrupule, comme le sont tous les prédateurs qui voient dans ses atermoiements autant de signaux de faiblesse à partir desquels ils s’orientent pour affiner leurs attaques.

La conscience historique ne les identifie pas ou trop tard, car ses prédateurs sont eux aussi des consciences historiques, ou plutôt l’étaient. Elles sont simplement en train de muter, perdant quelques-uns des aspects essentiels les rattachant à ces cellules désormais condamnées et en acquérant de nouveaux qui leur permettent de croître en se nourrissant de leurs anciennes consœurs. Elles émettent pour cela des messages qui trompent d’autant plus facilement les consciences restées attachées à l’image idéalisée de leur territoire, qu’elles l’occupent avec elles.

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La mutation de certaines consciences est à la fois évidente, manifeste et visible, mais elle donne lieu pour la plupart des autres consciences historiques individuelles à un déni si marqué qu’il peut être compris comme un aveuglement volontaire. Ainsi, le refus de voir qui apparaît comme une manière de se sauver constitue le signe le plus manifeste, voire même un appel à être englouti par la vague mutante.

La conscience historique est aussi une entité conceptuelle qui n’est pas constituée de la somme improbable des consciences individuelles quoiqu’elle en soit comme l’impensable, et pourtant bien réelle projection mobile sur le ciel changeant de l’éternité blafarde du mensonge généralisé. En tant qu’entité conceptuelle, la conscience historique est une figure du passé.

Terreau riche de quelques millénaires de variations culturelles intenses, elle est, pour les nouveaux psychismes qui s’inventent, un sol en jachère duquel il est possible d’extraire des sucs nourriciers qui serviront à les faire croître.

L’évocation d’une voix émettant des messages permettant au dispositif général du psychisme individuel qu’est la conscience de s’orienter dans l’existence est plus qu’une métaphore, c’est la description précise d’un aspect majeur de son fonctionnement. C’est cette voix qui est en train de cesser d’émettre ses messages en chacun de nous. Elle a été chassée de notre conscience à la fois par l’obsolescence des voix extérieures émises en continu par les cubes noirs de toutes sortes. C’est aussi dans notre impuissance à transformer en décision et en actes les messages qu’elle émettait lorsqu’elle nous parlait ou plutôt parlait en nous que se trouve l’autre raison de son effacement.

En l’absence de cette voix et de la possibilité de prendre en compte ce qu’elle dit, c’est tout l’édifice de la conscience qui vacille.

La conscience s’est développée dans le psychisme humain comme une nouvelle fonction complexe devant en particulier permettre aux individus et aux groupes de prendre des décisions plus justes, plus conformes aux prédictions de la raison.

C’est sur ces centres nerveux de la décision que les voix du dehors émises par les boîtes noires à écran agissent le plus directement.

Les formes que prennent ces messages sont légions, comme sont légions les troupes du diable, mais leur contenu est unique : avant d’avoir peur de manquer, achetez !

La possibilité du choix ne s’opère qu’une fois acceptée l’évidence, c’est-à-dire une fois obtenue de la conscience, obéissance et soumission.

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Transformer le paysage, transformer le monde

Les Divinants donnent en pâture aux Rumineux l’image et l’idée qu’ils se font du monde. C’est un monde idéal où de magnifiques voitures roulent sur des routes vides et nues, où des femmes tout aussi nues et seules attendent dans des maisons vides et nues que des hommes, vêtus comme des Divinants les rejoignent. Dans d’autres scénarios, on peut voir des enfants ou quelques amis peupler des maisons et des jardins aussi aseptisés que la fosse d’aisances dont on nous montre, à l’heure du repas, l’inégalable pureté, même après utilisation.

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À qui s’adressent ces images ? Aux Divinants qui croient y retrouver leurs rêves devenus réalité ? Aux Rumineux, qui doivent y voir, sinon l’image du monde dans lequel ils vivent, du moins la forme du monde dans lequel ils vivront après l’instauration du règne millénaire. Aucune de ces deux engeances ne peut ignorer que le monde dans lequel elles vivent est tout autre.

C’est cependant du côté des Divinants que le décalage est le plus radical. Dans leur monde, il y a bien des voitures, mais elles roulent sur des routes encombrées par d’autres voitures et contrôlées par une infinité de radars et de racketteurs officiels. Les femmes n’attendent pas le retour d’un homme, mais se battent pour leur survie et celle de leur descendance. Et l’homme qui revient le soir est tout sauf la copie d’un Divinant. Quant au paysage dans lequel ils vivent, il ne ressemble en rien à une carte postale. De là à se mettre à imaginer que les Divinants viennent d’ailleurs, il n’y a qu’un pas que l’imagination peut franchir aisément.

« Ils avaient dû chercher à recréer le paysage de leur planète. L’idée qu’un monde entier puisse avoir cette allure l’amenait au bord de la nausée. Ce qu’ils avaient accompli relevait de l’affront pur et simple. La terre, c’était fait pour qu’on y vive et qu’on en vive, pas pour jouer avec. Ils n’avaient pas le droit de nous en prendre une partie pour la modeler à l’image de la leur. » (Robert Silverberg, La route de spectre city).

Pourtant, et c’est en cela qu’ils sont devenus des Rumineux, les hommes ont laissé d’autres hommes se mettre à leur voler ce qui était leur bien à tous. Ils ont fini par les laisser devenir des Divinants en les laissant modeler le monde à leur image à eux. Depuis, ces prédateurs impénitents ont appris à regarder la misère comme on regarde une souris avec laquelle on joue avant que de se décider à la croquer ou à la relâcher, vivante mais se traînant sur ses pattes arrières brisées, afin de pouvoir jouer avec elle encore, un peu plus tard.

Les images émises par les Divinants, sont censées être un miel pour les gorges profondes mais asséchées des Rumineux. Et elles le sont. C’est le décalage de plus en plus manifeste entre la promesse qu’elles incarnent et la réalité dans laquelle elles apparaissent qui rend perceptible le fait que les Divinants ont mis en place une stratégie générale visant à la transformation irréversible du paradis en enfer.

Une longueur d’avance

Il existe une différence essentielle entre les Divinants, décideurs que rien n’arrête sur le chemin de la victoire, et les Rumineux, consommateurs engrossés par la désespérance. Sont des Divinants ceux qui ont compris que la conscience était quelque chose dont il fallait se débarrasser. Sont des Divinants ceux qui ont compris combien il est pratique et efficace de faire en sorte que les Rumineux continuent de croire dans les pouvoirs « magiques » de leur si chère conscience, si belle et surtout si facile à tromper.

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L’enjeu aujourd’hui, c’est « elle », la conscience historique. La sauver ou la perdre, il n’y a pas d’autre enjeu, pas d’autre choix, sauf celui d’une mutation choisie et assumée. Cela ne s’est jamais vu. Il n’est pas impossible d’y croire.

Les Divinants ont une longueur d’avance parce qu’ils ont accepté de renoncer à « elle », mais d’y renoncer d’une manière particulière. Les dictats de la forme historique de la conscience sont légions. L’aspect principal qui la caractérise, c’est le blocage des centres de décision tant dans les consciences individuelles que dans les institutions qui les représentent.

Les Rumineux sont ceux qui continuent de croire en la validité et la puissance de cette forme psychique pour résoudre les problèmes auxquels ils sont confrontés. Un slogan récent résume bien cette ambiguïté : tout changer, rien lâcher ! Agrippée à son territoire, la conscience se fait tout simplement déchiqueter et broyer par les roues des chars de l’avant-garde de la construction-destruction marchande.

Le slogan des Divinants pourrait bien être le même ! À ceci près que les Divinants savent deux choses. La première, c’est que ce sont les pauvres, et parmi les pauvres les plus pauvres qui, à condition qu’ils soient en nombre infiniment croissant, rapportent le plus. La seconde c’est qu’il faut, pour devenir Divinant ne pas avoir peur de renoncer à soi, c’est-à-dire de renoncer à se soumettre aux dictats que la voix de la conscience historique continue d’émettre en eux. En d’autres termes, il faut accepter de se désinhiber et surtout parvenir à le faire.

Être désinhibé signifie simplement savoir ne pas tenir compte des signaux émis par le dispositif de la conscience qui bloque les divers passages à l’acte permettant de s’adapter aux exigences d’une vie dérégulée et traduire cette nouvelle forme de confiance en soi par des actes qui viennent confirmer la validité de ce choix.

Simplement, une fois ce choix fait, on est devenu quelqu’un d’autre, c’est-à-dire que l’on a engagé son psychisme sur la voie d’une transformation profonde et irréversible. En d’autres termes, deviennent Divinants ceux qui acceptent de n’avoir plus de conscience.

Leur psychisme va devoir obéir à de nouvelles règles. Si ces règles sont nouvelles, elles prennent appui sur certains aspects et sur certains mécanismes déjà présents dans le fonctionnement de la conscience historique, mais contre lesquels celle-ci combattait.

C’est à l’extraction, l’externalisation et l’autonomisation de ces mécanismes ainsi qu’à leur instauration comme facteurs déterminant des choix à venir, qu’acceptent de se livrer les futurs Divinants.

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Pour eux, le cadre psychique ratioïde, éthique, et intellectuel qui fonde la conscience historique n’a plus de valeur. Pourtant un tel changement ne peut se faire d’un coup même si, tant d’exemples le prouvent, cela peut aller très vite dans certains cas et chez certains individus. Seule une désinhibition radicale et massive permet de lever les obstacles qui jonchent le chemin devant conduire chaque futur Divinant à la victoire qu’il doit remporter sur lui-même en détruisant la maison dans laquelle il a été élevé.

Ce qui caractérise les Rumineux, c’est de rester encore et toujours humains, trop humains. Chaque Rumineux voudrait peut-être faire partie des gagnants, mais il ne peut pas se décider à faire ce qu’il faudrait pourtant faire pour en devenir un ! D’autres s’y refusent simplement, ne voulant céder sur aucune des prérogatives qu’ils ont acquises grâce à l’exercice de la liberté que leur offre leur conscience historique individuelle.

L’enjeu est donc simple. Soit modifier son fonctionnement psychique et pour pouvoir y parvenir, se contraindre à devenir tout simplement insensible, imperméable à tout questionnement, implacable contre toute forme de faiblesse, et prêt à se pardonner tout acte excessif prouvant que l’on est devenu sinon déjà un vrai Divinant du moins un vrai désinhibé. Soit continuer de se lamenter ou même de résister à sa destruction programmée par cette armée de chars et de kamikazes que la post-histoire a lancé sans compter sur les routes de la planète depuis trois ou quatre décennies afin de contraindre les consciences historiques à capituler.

Nouvelle répartition des tâches

On ne devient pas un Divinant sans accepter de subir une transformation « intérieure » radicale et irréversible. Nombreux sont ceux qui essayent, mais tout le monde n’y parvient pas. La première question est : Comment y parvenir ? Le seconde : À quel prix ? Car cela coûte cher, en énergie psychique tout particulièrement.

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Certains des Rumineux qui se sentent « appelés » par un devenir de Divinant réussiront sans doute à gravir quelques échelons. Ils n’auront pas pour autant le droit de se prétendre tels. En général ils ne seront autorisés qu’à occuper des postes subalternes dont le profil général est pourtant à peu près unique, celui de garde-chiourme. C’est la seule fonction qui leur permettra avec l’assentiment des autorités divinantes, de connaître quelques-unes des joies d’une vie un peu désinhibée.

Les autres, ceux qui échouent ou ceux qui ne désirent pas jouer le jeu qu’on leur impose n’auront d’autre choix que de faire semblant de rêver aux rêves qui s’achètent plutôt que d’agir, laissant ainsi le champ libre à ceux qui ont osé.

L’espace social est donc à la fois stratifié et mité. Des Rumineux travaillant à devenir Divinants, c’est-à-dire en fait à les servir, il y en a simplement partout dans l’espace médiatique où ils distillent leurs ordres et leurs rengaines, dans l’espace économique où ils participent au pillage, dictent leurs prescriptions, imposent leurs contraintes, dans l’espace quotidien où ils surveillent les autres avec leurs caméras, dans l’espace social où ils se transforment en médiateurs ou en tampons.

Partout, ils vantent la puissance irrésistible des chiffres et la magie implacable des images auxquelles ils ont accepté de croire et de se soumettre. La sublime beauté malade des décors où s’exhibent le luxe irradié, l’arrogance méprisante et la réussite hystérique est leur cadre de vie idéal. Pourtant, pour la plupart, ils vivent toujours dans des endroits moins reluisants. La promesse a des limites qu’il faut savoir accepter. La véritable dépense psychique pour les Rumineux, c’est celle qui leur permet de rester soumis.

Sur la terre de la désolation, même si officiellement c’est Noël tous les jours, on ne voit plus, en lieu et place du soleil, que l’ombre portée des caméras et des matraques, les menaces de maladie et de destruction, les conflits qui opposent des soi-disant conceptions divergentes du monde. Ce ne sont que des produits que vendent des psychopathes agréés, depuis toujours au nom des Divinants et qui agissent en étant protégés par la loi, celle des états, celle de la guerre, celle du marché.

Restés sages et obéissants pendant quelques décennies, les Rumineux occidentaux n’ont pas eu le droit de voir l’éclat des fusils et d’entendre le grondement des chars à leurs portes. Cela ne saurait tarder. À moins que la destruction économique ne suffise à autoriser le lancement massif de nouveaux plans de reconstruction.

La lèpre de l’histoire

« Si loin que le devenir ait commencé en arrière de nous, si infini que soit ce lointain, toutes les perspectives sont changées. Aucune génération n’a jamais vu se déployer sous ses yeux le spectacle à perte de vue que nous offre à présent l’histoire, devenue la science du devenir universel. Il est vrai que si elle offre ce spectacle c’est conformément à la dangereuse audace de sa devise : Fiat veritas, pereat vita ! » (Friedrich Nietzsche, Considérations inactuelles, Seconde inactuelle, Éditions Aubier- Montaigne, p. 253)

Friedrich Nietzsche savait déjà que l’histoire était devenue une maladie, notre maladie ou plutôt le symptôme de la maladie mortelle qui emporte aujourd’hui l’Europe. Au point que chaque fois que nous voyons paraître une ombre sur l’écran de nos songes, nous croyons avoir attrapé la lèpre, la terrible et insupportable lèpre de l’histoire.

Pour les consciences historiques, elle est ce qui les plombe et les étouffe, les enlaçant de ses tentacules innombrables. Pour les consciences désinhibées, elle est le danger majeur, car l’histoire, même la plus récente permettrait de montrer comment et dans quel but elles exercent leur domination. Pour elles, l’histoire est hantée par des faits qu’il leur faut à tout prix effacer, gommer, éradiquer, nier, détruire et comme cela est impossible, elles doivent, ces consciences désinhibées, réussir à les faire oublier et le meilleur moyen d’y parvenir est de les falsifier. Et le moyen de parvenir à les falsifier est d’en faire parler beaucoup par des gens incompétents, mal informés ou ignorants. Chaque phrase se déposera, filament de soie médiatique pure, et finira par recouvrir de sa brillance la matité brute des faits.

En tant que citoyens vivant à une époque et dans des pays censés incarner la conscience historique parce qu’ils en sont le berceau, nous avons accumulé des traces, nous avons poursuivi des recherches, mais nous n’en avons pas rendu publics les résultats et en tout cas nous n’en avons pas fait le support d’une transformation de notre manière de penser.

Pourtant d’un autre côté, c’est le contraire qui est vrai. À chaque trace que nous effaçons, à chaque fois que nous pensons avoir fait un pas de plus vers l’état d’oubli censé nous conduire directement au paradis de la désinhibition, nous recouvrons notre visage d’un voile supplémentaire et nous nous enfonçons dans la nuit du mensonge. Oui, quelles que soient les images émises par nos écrans, nous sommes redevenus des habitants de la caverne platonicienne, si tant est que nous l’ayons jamais quittée. Nous prenons les figures qui s’agitent devant nous pour des faits vrais et n’avons pas même l’idée de tourner la tête pour regarder ailleurs. Il est vrai qu’aucune source de lumière ne provient de l’arrière désormais puisque ce sont les écrans qui l’émettent. Pourtant, plonger nos yeux dans la nuit qui nous entoure constituerait à soi seul un geste salvateur.

Il n’y a rien à regarder dans la nuit, sans doute, mais c’est le geste de détourner le regard qui importe autant que de regarder la nuit. Une fois passés les premiers tremblements du trouble, ce geste se révèle salvateur. Il nous plonge dans l’inconnu, nous confronte à nos monstres et nous permet surtout de comparer la puissance des rêves à la consistance des faits et de comprendre qu’il n’y a pas à choisir entre eux mais à les passer au crible l’un de l’autre.

Nous pourrions alors sentir combien nous sommes la proie de forces qui nous font préférer, au-delà de tout, une sorte de confort. Le confort désigne cette situation matérielle générale de laquelle toute forme de danger majeur semblant écartée, il serait possible de laisser libre cours à un travail « à vide » de ses forces psychiques. Le confort devrait ouvrir en nous la forme du temps absolu où s’ébat l’imagination, où prend source l’invention. Mais « notre » confort a une autre fonction, celle de nous mettre dans un état de surseoir aux décisions essentielles concernant notre existence.

Toute décision est difficile à prendre et souvent à établir les données entre lesquelles choisir peut apparaître, sinon comme impossible, du moins comme désagréable ou stressant. Ainsi préférons-nous nous en tenir à ce que nous connaissons déjà et donc au monde de la marchandise et à ce qui nous y est proposé plutôt que de tenter d’inventer et de mettre en œuvre d’autres principes et d’autres choix que nous aurions nous-mêmes conçus.

Le confort est devenu aujourd’hui, non le synonyme d’un repos ouvrant la porte à des dépenses psychiques somptuaires et sans finalité, mais le nom d’une situation psychique dans laquelle nous nous sentons déchargés d’avoir à prendre des décisions. Pourtant, cette situation nous la « choisissons », à la fois par défaut et parce que nous la « préférons » à celles qui impliqueraient une réaction autonome et active de notre conscience.

Le confort en silence

Socialement et psychiquement, l’absence de décision constitue en réalité un choix. Ce choix engendre un état mental tendant à devenir permanent et dont la manifestation principale est l’acceptation de tout ce qui est dit et fait en notre nom sans que nous n’éprouvions plus réellement le besoin ou ne trouvions la force de le remettre en question. Ce pari pour le confort nous décharge finalement de l’idée même d’avoir à prendre des décisions autres que celles que nos emplois ou nos fonctions nous autorisent à prendre. En faisant ce choix, nous renonçons finalement à exercer notre puissance de décision. Toute fonction qui n’est pas utilisée finit par se perdre. On nomme renoncement le fait de perdre une fonctionnalité.

Un tel renoncement peut cependant être présenté sous un jour positif, comme une sorte de désinhibition. C’est qu’il s’inscrit alors dans un processus de désinhibition radicale présenté comme général et passant pour avoir, sinon la valeur de la liberté, du moins celle d’une libération. Il se trouve que les formes socialement reconnues de cette désinhibition dérivent d’actes compulsifs asignifiants mais reconnus socialement parce qu’ils sont efficaces pulsionnellement.

Ces actes ont presque tous des formes conciliables ou compatibles avec l’objectif essentiel du marché et du mensonge généralisés, le profit. Encouragés à travers des relais sociaux multiples, de tels actes permettent des décharges brusques de stress. Ils peuvent parfois prendre la forme de la contestation. Une contestation qu’il est le plus souvent possible d’organiser et d’encourager, dès lors qu’on ne l’autorise pas à dépasser le cadre de l’acceptable.

La base de notre « confort moderne » est le respect de certaines règles implicites. Pour qu’il continue d’exister, comme c’est le cas maintenant depuis plus d’un demi-siècle, il nous faut accepter ces règles sans pour autant toutes les connaître. Ces règles du jeu, dès lors que nous les acceptons, nous rendent complices de ceux qui les édictent. Longtemps nous avons pensé et cru qu’ils le faisaient en notre nom et que certaines de ces règles avaient aussi pour but de nous protéger. Nous le pensons toujours, et c’est la règle implicite la plus importante, même si nous sommes obligés de constater qu’un écart se creuse entre le contenu des promesses et les modalités de leur réalisation, entre l’ensemble des mises et la réalité des gains.

Voudrions-nous nous opposer à ces règles, nous serions dans la situation de celui qui est contraint de choisir de plonger dans son propre cœur le couteau de la désapprobation afin de se libérer de ce qui l’entrave. Il apparaît donc absolument préférable de se sauver en n’accomplissant pas un tel geste, fut-ce métaphoriquement, plutôt que de se sacrifier en l’accomplissant ne serait-ce qu’en paroles.

Notre confort n’a pas de prix et chaque jour, sous des formes explicites ou implicites, il nous est rappelé que nous ne devons pas envisager d’agir sans y avoir été préalablement invité par les agents de l’État ou les vendeurs officiels, sous peine d’enfreindre la loi et d’avoir par la suite à répondre de nos actes.

À force de nous taire, il ne nous apparaît même plus que nous ne savons ni ne pouvons plus répondre de nos actes comme de nous-mêmes.

Le mur de cristal du confort qui nous enveloppe est pourtant d’une extrême fragilité. La moindre fêlure apparaissant à sa surface est perçue par ceux qui l’auscultent comme le signe d’une menace. Ils savent que chaque fêlure peut se propager à une vitesse incontrôlable. Il leur faut donc, à ces urgentistes intervenir en permanence et, à des coûts logistiques élevés, lutter contre leur prolifération. Leur fonction est de les masquer ou de les faire disparaître par quelque moyen que ce soit, y compris un « tour de magie ».

Ce mur de cristal forme autour de chaque conscience historique une peau protectrice qu’elle oublie le plus souvent tant elle est transparente. Il en va tout autrement lorsque cette peau commence à se desquamer et que se forment des arêtes coupantes envahissant ce vêtement de lumière.

L’oubli et la mort

Chaque conscience historique individuelle se sent en droit de se demander en quoi il lui faudrait remettre en cause ce confort dont elle a tout lieu de croire qu’il est le fondement de sa liberté.

Devenue le dispositif dominant permettant de réguler les relations complexes entre ce que le cerveau conçoit et projette, et la réalité qu’il perçoit, la conscience ne pourrait exister sans trier en permanence dans les informations qui lui parviennent, sans recourir à l’une ou l’autre des formes multiples que prend l’oubli.

L’oubli affecte aussi bien les faits, l’histoire, les conditions même de l’existence que les formes de la pensée. Il participe activement du processus de transformation permanente de l’individu et du psychisme qui s’opère à travers le jeu complexe entre essais et erreurs qui donne lieu à des validations par récompense ou sanction.

Les décalages qui existent entre mémoire individuelle, mémoire sociale et mémoire culturelle suffisent à eux seuls à expliquer l’existence de plusieurs formes d’oubli. Néanmoins, la forme d’oubli la plus surprenante reste celle qui affecte le vécu de chaque conscience rapporté aux conditions réelles de son existence. L’oubli se mue alors en occultation.

Pour cela, il faut qu’un processus discontinu se transforme en un processus continu. L’oubli des conditions originelles ayant rendu possible une situation semble être la condition majeure déclenchant l’activation dans le psychisme des processus liés à la récompense. La récompense, d’événement ponctuel, gratifiant et jouissif, se mue en une forme continue non plus de jouissance mais de reconnaissance au sens où la perception reconnaît et au sens ou la reconnaissance est une forme de la légitimation.

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Nous sommes donc reconnaissants ou plutôt nous devons nous sentir reconnaissants du fait que l’on nous permette de vivre dans une situation générale basée sur une absence de « punition ». Le confort n’est pas autre chose que le sentiment d’être délivré des formes majeures ou mineures de la crainte et de la peur, la plus prégnante d’entre elles étant la sanction que chacun encourt lorsqu’il se comporte de manière inconvenante avec les règles en vigueur dans son environnement économique et social.

La contrepartie de cette levée de la peur est l’acceptation sans réserve des règles du jeu et celle tout aussi nécessaire bien sûr de la sanction en cas de manquement.

C’est pourquoi la base du « confort moderne » tient en ceci que nous devons nous rendre complices de ceux qui se sont proclamés être les seuls capables de nous le procurer. Car nous les avons adoubés, légitimés, reconnus, encouragés, par tous les moyens que nous avons mis à leur disposition. Et cela depuis tant de siècles.

Épine plantée au fond du cœur, ce confort est devenu pour la conscience historique, la source de ses douleurs et la cause de ses angoisses.

Comme il est impossible d’ouvrir sa poitrine avec le scalpel du doute et de plonger dans son propre cœur le couteau de la désapprobation, il finit par paraître toujours préférable de se sauver en n’accomplissant pas un tel geste, fut-ce métaphoriquement, que de risquer de se sacrifier en l’accomplissant, fut-ce en parole.

C’est pourquoi aucune protestation ne vient déranger la consommation silencieuse d’un bonheur acheté sans réduction. Quand le cœur lâche, le cri qui aurait pu nous réveiller - il arriverait trop tard - s’étouffe dans notre gorge, vérité masquée s’évanouissant sous les oripeaux de la mort.

La part maudite de l’histoire

Tous les crimes et les massacres perpétués au cours du XXeme siècle ont réussi à faire oublier ceux qui ont rendu possible l’accession d’une frange restreinte d’humains au stade ultime du confort. Tous ou presque ont pourtant été commis au nom de notre bien-être. De tous, sans exception, nous avons profité. Le prix à payer a été un aveuglement psychique fort réel qui semble devenu incurable.

Pour ouvrir la porte de la mémoire ou réactiver certains questionnements, il n’est pas nécessaire de rappeler tous ces crimes et tous ces massacres. En évoquer un ou deux peut suffire.

Si la première puissance mondiale, ou du moins celle qui veut encore faire croire et se faire croire qu’elle l’est, a pu parvenir à une telle domination sur la planète durant un petit siècle, c’est qu’elle avait pu se constituer, comme tous les grands empires de l’histoire, un capital de départ. Les États-Unis ont commencé avec rien ou si peu, mais ils ont vite su faire fructifier leur seule véritable richesse, celle dont aucun autre pays ne disposait plus vraiment alors en telle quantité, ses esclaves, autrement dit, les Noirs importés depuis peu sur son territoire, lors même qu’ils massacraient en masse les Indiens qu’ils ne pouvaient soumettre.

Sans l’exploitation massive et continue d’une force de travail non rémunérée, rien de la puissance économique industrielle des États-Unis n’aurait pu voir le jour. Chaudière poussée au maximum, on retrouvera cette exploitation et son principe à l’œuvre dans les camps de la mort. Elle aura cependant atteint là un seuil puisque les nombreux corps sacrifiés l’auront été pour une productivité psychique infinie mais pour une productivité réelle quasi nulle.

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Néanmoins, des leçons ont été tirées de ces expériences grandeur-nature faites sur des cobayes humains en quantité suffisante pour que soit découvert un certain nombre d’axiomes qui sont utilisés depuis de manière endémique à travers toute la planète.

L’esclavage a pris simplement de nouveaux visages, celui de pauvreté, celui de la multiplication des conflits, celui de l’exploitation des sous-sols qui « obligent » à affamer les populations qui ont eu le malheur d’y naître et d’y vivre, celui des camps de réfugiés, celui de territoires entiers transformés en camp de concentration. Tout cela entre autres choses bien sûr.

Il en est allé de même pour la puissance économique de l’Europe qui s’est constituée sur des massacres et des génocides d’une ampleur impardonnable dont nul n’a eu réellement « connaissance » que bien des siècles plus tard. Mais tout cela est si loin dans le temps que chacun se sent comme absout de cette encombrante mémoire. Au-delà du rappel des quelques faits et de quelques déductions plus que légitimes, c’est le mécanisme même de la transformation d’un oubli en aveuglement qui est ici en question.

L’histoire est le lieu d’un conflit sans cesse renouvelé entre les puissances de la mémoire et les forces de l’oubli. Plus exactement, il s’agit d’un conflit permanent entre des modes et des nivaux de connaissance et de reconnaissance. Il y a d’une part les éléments susceptibles d’être ordonnés dans une histoire officielle et ceux qui, rendant simplement compte du monde tel qu’il est, de sa complexité, de ses rapports de force réels, forment une autre histoire, à la fois moins linéaire et cependant plus précise et souvent plus juste.

Notre société se caractérise par un conflit d’une rare violence et qui ne cesse d’enfler sous nos yeux, entre ces mémoires et les oublis qui les accompagnent. Dans la situation particulière qui est la nôtre, les forces en présence sont suffisamment inégales pour que l’existence même d’un conflit soit occulté et que la version officielle concernant la marche du monde apparaisse comme allant de soi. Par exemple on tente ainsi de légitimer le fait que les formes contemporaines de la gouvernance dépendent des règles qu’impose la puissance économique des pays riches et donc d’imposer comme un credo universel le fait que toutes les autres formes de gouvernance seraient rétrogrades ou anecdotiques, antidémocratiques ou terroristes et en tout cas à combattre voire à abattre.

L’Europe, Potosi et l’argent du Cerro Rico

Ville la plus haute du monde, située à 3900 mètres d’altitude en Bolivie, Potosi est l’endroit d’Amérique du Sud le plus lié par l’histoire à l’Europe. C’est dans cette ville en effet, que se trouve ce qui fut du XVIe au XVIIe siècle, la plus grande mine d’argent du monde et d’où l’Espagne a extrait la part la plus importante de ce métal précieux qui lui a permis d’entretenir et de faire durer au-delà de toute raison, une monarchie féodale, arriérée et aveugle à tout ce qui n’était pas elle.

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C’est en 1971 que paraît en Espagne et en Amérique du Sud un livre qui va pour la première fois révéler aux anciens colons et à tous les peuples amérindiens, pour la plupart soumis d’ailleurs à cette époque à des dictatures sanglantes, et aujourd’hui à celle des compagnies qui exploitent leur sous-sol, ce que fut réellement cette colonisation espagnole. Potosi en fut, durant près de deux siècles le centre réel et une source de richesses qui a pu sembler infinie à la cour d’Espagne et à ceux qui vivaient d’elle. Afin d’évoquer ce moment à la fois grandiose et absolument tragique, il est ici nécessaire d’évoquer quelques passages de ce livre majeur d’Eduardo Galeano,Les veines ouvertes de l’Amérique latine, paru dans la collection Terre humaine des Éditions Plon.

« On prétend qu’à l’époque de l’apogée de la ville de Potosi même les fers des chevaux étaient en argent. En argent aussi les autels des églises et les ailes des chérubins dans les processions : en 1658, pour la célébration de la Fête-Dieu, les rues de la ville furent dépavées, du centre jusqu’à l’église des Récollets, et entièrement recouvertes de barres d’argent. »

Cela faisait déjà un siècle que l’on avait découvert les filons d’argent du Cerro Rico, l’immense et sublime montagne pyramidale aux couleurs changeantes dont les tons rouille au coucher du soleil seraient dûs au sang des indiens qui y moururent en si grand nombre durant ces décennies. À ses pieds, la ville s’est développée selon le schéma géométrique classique des villes coloniales.

« Entre 1503 et 1660, cent quatre-vingt-cinq mille kilogrammes d’or et seize millions de kilogrammes d’argent arrivèrent dans la métropole andalouse. L’argent transporté en Espagne en un peu plus d’un siècle et demi représentait le triple des réserves européennes. Il ne faut pas oublier que ces chiffres officiels sont sous-évalués. »

En fait, cet argent ne servira pas à accroître la puissance de l’Espagne. Tout au contraire, cette monarchie féodale, celle de Charles-Quint, puis de Philippe II, s’est enlisée durant cette période dans un aveuglement semblable à ceux qui sont à la source de grandes maladies psychiques. « La couronne était hypothéquée. Elle cédait à titre d’avance presque toutes les cargaisons d’argent aux banquiers allemands, génois, flamands et espagnols. »

Huit millions de morts

C’est ainsi que l’argent de Potosi a servi à fonder le capitalisme européen et à assurer le confort dans lequel nous vivons aujourd’hui. Sans lui, le développement économique de cette région du monde n’aurait pu avoir lieu.

L’aveuglement de l’Espagne fut si grand qu’elle fut la première nation à autoriser l’envoi d’esclaves noirs en Amérique avec la bénédiction de l’église catholique apostolique et romaine afin de compenser une main d’œuvre locale en voie d’épuisement. Comme le note toujours Eduardo Galeano « en trois siècles, la riche Potosi anéantit, selon Josiah Conder, huit millions de vies humaines. Les Indiens étaient arrachés aux communautés agricoles et acheminés avec leurs femmes et leurs enfants, vers la colline. Sept sur dix de ceux qui partaient vers les hauts déserts glacés n’en revenaient jamais. »

Durant cette période, l’Espagne se perdait dans des combats d’un autre temps. Elle développa l’inquisition, tuant ou renvoyant de son territoire tout ce qui constituait une force progressiste, tant au point de vue économique que technique. « La défense de la foi catholique devenait un masque pour lutter contre l’histoire ». Et cette lutte contre l’histoire, l’Espagne l’a perdue au profit d’autres pays européens, des Allemands et des Anglais en particulier.

Potosi fut cependant durant près de deux siècles une ville à nulle autre pareille, plus peuplée que Paris ou Londres à la même époque car elle était le centre d’une activité économique internationale qui allait du Chili pour son blé et sa viande à l’actuel Pérou et à Lima, alors principal centre administratif des colonies espagnoles.

De tout cela rien ne reste. « Hélas, le seigneur de la Vraie-Croix n’a rien pu faire contre la décadence de Potosi. L’épuisement des filons d’argent avait été interprété comme un châtiment de Dieu sanctionnant les atrocités et les péchés des propriétaires miniers. »

Ni Dieu ni les hommes ne purent s’opposer à cette déliquescence et c’est de cette époque que date la découverte de cette « loi » économique qui ne s’est jamais démentie depuis qui veut que « les régions les plus marquées aujourd’hui par le sous-développement et la pauvreté sont celles qui, dans le passé, eurent les liens les plus étroits avec la métropole et connurent des périodes de prospérité. »

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Évoquer aujourd’hui Potosi, c’est s’interdire d’ignorer cette part de l’histoire. C’est aussi d’une certaine manière voir littéralement de ses propres yeux ce pli de l’histoire qui, en rapprochant un passé lointain du présent, révèle les liens qui les unissent. C’est surtout accepter de lever le voile sur quelque chose de plus profond encore, sur cette part d’oubli inhérente à l’histoire et ainsi accéder à une zone non consciente qui structure néanmoins la pensée européenne depuis lors.

De nos jours, Potosi est une ville pauvre de Bolivie : « Celle qui a donné le plus au monde et qui possède le moins », m’a dit une vieille dame de l’endroit, enveloppée dans un interminable châle d’alpaga, alors que nous bavardions devant le patio andalou de sa maison bi-séculaire. Cette ville condamnée à la nostalgie, tourmentée par la misère et le froid, reste une plaie ouverte dans le système colonial américain : « une accusation toujours vivante » écrit encore Eduardo Galeano.

Évoquer un tel sujet ici peut sembler un geste de peu d’importance. Immense est pourtant le rôle symbolique d’un tel exemple, et il y en aurait tant d’autres à évoquer, dans le processus mental qui tend à privilégier le travail de la mémoire sur les pratiques habituelles de l’oubli et du mensonge par déni.