jeudi 24 janvier 2013

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Hystériser l’image

Alexandrine Boyer

, Alexandrine Boyer et Jean-Louis Poitevin

Dans sa dernière vidéo, "Rue François Lehmann", Alexandrine Boyer poursuit, avec un dispositif simple, son investigation des relations que l’on croit évidentes et qui ne sont qu’énigmes, entre l’image et le son, l’évidence supposée du visible et l’intenable ambiguïté des bruits. Les bruits sont presque accordés à l’image et l’image se révèle presque accordée à elle-même. À ceci près que ce « presque », une vague fêlure dans le glacis des certitudes, signale l’existence d’une faille sismique majeure. L’image ne se contente pas d’être fixe ou mobile. Sous nos yeux, elle se met à trembler.

Sont-ce nos yeux qui palpitent ? Est-ce notre attention qui se relâche ? Y a-t-il un piège qui est en train non pas de se refermer sur nous mais de s’ouvrir devant nous risquant nous engloutir ?
Ici, le rideau se lève à la fin. Est-ce que cela signale un retard à l’allumage de notre machine perceptive ? Il semble bien plutôt que ce soit autre chose qui se joue. La présentation d’un phénomène connu mais dont on n’avait pas imaginé trouvé une forme au cœur même de l’image, c’est-à-dire de la connexion entre le visible et le regard, l’existence d’une hystérie de l’image.

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Il y a une différence de potentiel entre ce qui se donne à voir et le regard qui s’en empare. Sans doute, peut-on postuler que ce qui se donne à voir en fait ne se donne pas puisqu’il n’y a pas à priori d’idée dans l’arbre, la fleur, le fleuve, la montagne, la maison, la chaise, d’être là exposé à un regard, à des regards, et encore moins d’intention de le faire.

La structure intentionnelle est tout entière humaine. Elle a pour fonction de permettre à cet être perdu dans l’univers et confronté à une nature inhospitalière, de se forger des repères et de contenir les forces incommensurables qui s’y manifestent.
Le regard est le vecteur central de cette structure intentionnelle. Fenêtre s’ouvrant sur le monde, le regard n’embrasse ce qui vient à lui qu’en s’y opposant. Il ne peut faire autrement que résister à la démesure spontanée de ce qui est là, dehors, s’il veut pouvoir le rendre supportable avant de l’intégrer.
Ces manifestations de l’immensité, ces aléas des vents, ces battements de la houle, tout ce qui vient du dehors, et la ville fait aujourd’hui partie de ce dehors, se tient face au regard sans cesse au bord de l’hystérie. Là est la source non tant du beau que de la sensation, qui ne « pense » que par l’établissement de mesures subtiles entre des d’intensités différentes, celle du regard et celle du monde étant la première et la plus incernable.
Tout regard donc, résiste à une force et oppose un cadre, une limite à l’ubris des forces qui constituent et agitent le monde. Il peut aussi et il doit métamorphoser ce non-sens en quelque chose d’acceptable par la machine réceptrice. Mais, le regard diverge de la perception. Il met en place une attention portée à des détails à des choses qui n’entrent pas directement dans le grand mécanisme de défense. Le regard devient ouverture à des « perceptions inutiles » chères à Paul Valéry en ce qu’il peut leur conférer une valeur en les extrayant de leur contexte.
Comme ces perceptions inutiles sont instables, le travail du regard est à la fois de les trier et de les stabiliser. Et, ne tenant compte que de ces formes stables, nous oublions, nous occultons, les moments en ayant précédé l’établissement. L’intention, cette attente que nous projetons sur le monde, finit par nous faire nous comporter comme si nous étions certains que nos attentes allaient être comblées.

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Conduire l’intentionnalité à ses limites pour la retourner sur les processus qu’elle met en branle et qui la déterminent, voilà ce que les images d’Alexandrine Boyer nous font expérimenter. C’est là que se révèle ce statut refoulé de l’image, son hystérie, entendons le fait que par nature, elle tremble, hésitante qu’elle est au moment de sa formation, moment qui dans le feed-back que nous propose cette œuvre devient celui de sa restitution.
Si elle hésite, cette image, c’est qu’elle n’est pas seulement composée d’éléments visibles mais de beaucoup d’autre choses, de sons, de voix, de mouvements divers et de pièges d’une simplicité enfantine qui s’interposent entre le regard et le visible.
Alexandrine Boyer parvient, à partir d’un dispositif simple, à rendre à ces éléments, échos affaiblis des grandes forces que l’on a vues hanter le visible originaire, une fonction que l’image « convenue » ne cesse de leur ôter.
Elle nous dit que l’image « est » hystérique comme le vent est invisible et ou comme la paupière ne cesse de clignoter « dans » le regard.
L’enjeu est cependant plus important encore, c’est pourquoi on ne peut réduire cette hystérisation de l’image à la simple remise à plat des mécanismes de la surprise que révèle la fin de l’œuvre. Ce n’est donc pas une vérité, elle serait en ce sens si banale, qu’elle nous dévoile en ouvrant les volets de l’occultation devant le regard oublieux.
C’est à une différence entre deux aspects de la pensée qu’elle nous confronte.
« Si par exemple – et celui-ci ne serait certainement pas infidèle à l’esprit de Benjamin- le concept abstrait de Vernunft (raison) est reconduit à son origine dans le verbe vernehmen (percevoir, entendre), on peut penser qu’un mot de la sphère de la superstructure a été restitué à son infrastructure sensible, ou, à l’inverse, qu’un concept a été transformé en une métaphore – à supposer que métaphore soit entendu au sens originel, non allégorique de metapherein (transporter). Car une métaphore établit un lien qui est perçu de manière sensible dans son immédiateté et n’appelle aucune interprétation, tandis qu’une allégorie procède toujours d’une notion abstraite et invente ensuite quelque chose de tangible qui permet de se la représenter en quelque sorte à volonté. L’allégorie doit être préalablement expliquée pour pouvoir prendre un sens, il faut trouver une solution à l’énigme qu’elle présente, de sorte que l’interprétation souvent laborieuse des figures allégoriques fait malheureusement toujours songer à la solution d’une devinette, même si cela ne demande pas plus d’ingéniosité que dans le cas de la représentation allégorique de la mort par un squelette. » (Hannah Arendt, Walter Benjamin, Ed Allia p. 32-33).
La tension entre la vraie fausse énigme du rideau levé et le réel et sensible tremblement des images porté par un bruitage savant, entre une allégorie révélante et une métaphore incarnée, constitue la véritable forme de l’hystérie de l’image.
Ce n’est donc pas le tremblement qui hystérise l’image, ce ne serait alors qu’une sorte d’allégorie à peine masquée, mais bien la différence de potentiel entre l’attention portée par le regard à ce qu’il découvre, fasciné qu’il est toujours au moins un temps quel que soit la chose qu’il regarde, et celle de la pensée toute tendue vers ce qu’elle espère, la découverte de l’énigme censée signer sa toute puissance sur le regard même.
En renvoyant le regard à ses sources, aussi instables que mouvementées, les images hystérisées de cette " Rue François Lehmann " libèrent la pensée pour d’autres taches que celles de la reconduction de mystères éventés et confèrent à cette « hystérie » une puissance libératoire pour le regard même.

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