mardi 28 octobre 2014

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« Haus der Republik »

, Damien Valero et Jean-Louis Poitevin

Ces photographies prises à Berlin de 1989 à 2009 sont la trace de la destruction du Palais de la République ou « Haus der Republik ».

Ces photographies prises à Berlin de 1989 à 2009 sont la trace de la destruction du Palais de la République ou « Haus der Republik ».
Ce bâtiment ouvert en 1976 était le parlement est-allemand.
En 2002, le Bundestag s’est prononcé pour sa destruction qui a commencé le 27 février 2006 et qui a pris fin le 2 décembre 2008.
En réponse à cette destruction et suite à la chute du mur, l’Allemagne réunifiée a demandé l’ouverture des bureaux de la Stasi, la police politique est-allemande.
J’ai pu accéder au lieu et aux archives de la « Securitate ».
Cette série de photographies retrace ces évènements.
Le gouvernement allemand a décidé de reconstruire à la place du Palais de la République l’ancien Palais, détruit par les russes, symbole de la monarchie, en fait seulement les façades, l’intérieur devant être, lui purement contemporain.

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Lignes droites, angles droits et bifurcation de l’histoire

Déni

Ruine jeune qui n’aura pas eu le temps de vieillir par un verdict sans appel du vainqueur sur le vaincu, le palais de la république, symbole nécessairement haïssable pour la nouvelle Allemagne réunifiée, de sa moitié sororale abolie – comme si un de nos deux cerveaux avait définitivement pris le contrôle de l’autre et l’avait en quelque sorte neutralisé – est ici montré dans sa double réalité de cadavre encore frais prêt à fonctionner comme saisi dans l’instant qui précède l’arrivée des fonctionnaires et de ruine condamnée, en cours d’effacement radical et absolu.
Que ces images de Damien Valero constituent un moment d’archivage d’un instant ayant une fragilité de fantôme est une évidence. Mais c’est moins la mémoire qui ici est convoquée que les strates complexes du déni, saisi au moment de son effectuation.
Le déni est l’une des formes les plus radicales de l’action des maîtres à chaque moment de l’histoire en marche. Il consiste moins à effacer qu’à tenter de parvenir à faire croire à celui ou ceux à qui ce message s’adresse, c’est-à-dire à soi-même, ici au peuple allemand, le contraire de ce qui est en train d’advenir. Le déni consiste à faire comme si quelque chose, qui existe, est perçu, vécu, ressenti, ou du moins l’a été, n’existait pas ou n’avait pas existé. Parce qu’il n’aurait pas dû exister, du moins aux yeux de ceux qui gouvernent aujourd’hui. Par cette destruction politiquement assumée, volontaire et apparemment consciente, c’est moins le palais lui-même que l’on détruit que ce dont il était porteur, architecturalement et idéologiquement, un idéal social que l’on range dans le caveau familial sous la rubrique : « n’aurait pas du exister », rubrique qui devient en fait « n’a jamais existé ».

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Cette torsion, Freud l’a bien montré, est un mouvement de l’esprit, de la pensée, du psychisme qui échappe paradoxalement à son contrôle. C’est toute la difficulté qu’il y a à se figurer le déni, puisque, précisément, il est quelque chose qu’on parvient à ne pas se figurer lors même qu’on sait ou qu’on a su que cette « chose » occultée existe ou a existé.
C’est donc un oubli d’un genre tout particulier que cet « oubli-là ».
Pas quelque chose qu’on a laissé par mégarde sur la table du restaurant de la vie, mais quelque chose qui, en nous, demande, insiste, crie même, qu’il faut que cela n’ait pas lieu et donc n’ait pas eu lieu.
Mais « quoi cela » ? L’idée qu’un idéal, avec lequel on peut en effet ne pas être d’accord en particulier comme idéal, a pu et pourrait encore exister. Cet idéal est celui-ci : que l’homme n’est pas un être réduit aux acquêts de la consommation et à se soumettre la gestion économique de sa réalité et de ses pulsions.
On peut arguer que le socialisme fut un échec et il le fut tel qu’il a existé. Mais est-ce pour autant que ce dont il était porteur, les forces psychiques qui l’on fait lever, était une telle horreur qu’il faut en effet en abolir jusqu’à l’idée ?

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Images et langue

Ce que montrent ces images de Damien Valero, c’est quelque chose qui a rapport avec notre relation actuelle à la langue, à notre langue, au fait même de pouvoir nommer ce qui est, ce qui fut, ce qui sera, en ceci qu’il montre le moment où l’idéal déjà réduit à néant se voit nié dans le fait même qu’il ait pu exister. Nous sommes ici sur la scène de la comédie qui est comme le révélateur de la tragédie dont elle est le succédané acceptable.
Abolir, détruire, nier, s’inscrire dans le mouvement du déni, c’est donc moins oublier ou faire oublier de force, comme on appuie sur « forcer à quitter » quand un programme rétif empêche notre ordinateur de fonctionner, que tenter de faire avaler à quelqu’un en l’occurrence finalement toujours soi-même, quelle que soit l’extension de ce « soi », ici le peuple allemand réunifié, quelque chose dont on dit qu’il ne va pas pouvoir digérer.
Le déni, c’est le geste complexe de se boucher le nez et de mettre sa main sur ses yeux pour ne pas voir ce que l’on va avaler, et que l’on sait devoir avaler pour que, précisément, il disparaisse de notre vue. Mais cela se retrouve alors « en nous » ! Et nous devons finalement tenter de le digérer au risque d’en tomber malade sans pouvoir nous soigner puisque nous ignorons ce que nous avons avalé et en tout cas de vivre avec.

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Et ce que nous avons avalé, ce que nous avons tant de mal à digérer, c’est à la fois la perte d’un mot, socialisme, la perte d’une idée globale, celle que les conditions d’existence des hommes sont les mêmes pour tous et qu’il est donc possible de partager un peu de cette « communauté de fait », la perte d’une forme élaborée de vivre ensemble considérée comme possible sans que ne soient mis en branle de manière constante et absolue les mécanismes de la soumission, et enfin la perte d’une forme de construction de l’espace social qui exprime et réponde à cette intention, donne existence à cette « communauté de fait ».
Les images de Damien Valero déclinent donc essentiellement l’abolition du rêve constructiviste et socialiste du partage des émotions dans le cadre défini par le jeu de la ligne droite et de l’angle droit, qui sont les matériaux abstraits et concrets de la modernité architecturale.
Ce que l’état allemand a accompli comme déni, c’est celui d’une pensée qui tentait ensemble, en un paradoxe qu’elle n’a pas pu assumer jusque dans ses conséquences ultimes, les exigences de la raison et celles des forces non ratioïdes à l’œuvre dans le psychisme. Mais il le fait au nom d’une raison qui se croit supérieure à celle qu’il abolit et qui n’est que la raison du vainqueur. Par ce déni cependant, cette raison du plus fort se trouve, à son tour, ne pas pouvoir prendre en compte consciemment une partie significative des forces qu’elle utilise pourtant en vue de s’assurer de sa victoire.
Le fait de faire reconstruire une façade du bâtiment antérieur, un château royal, est bien l’aveu de ce déni et la manifestation du double bind qui est à l’œuvre dans cette affaire, ne pas pouvoir reconnaître le déni en affichant pourtant qu’il a bien lieu puisque l’on substitue à la fois la royauté à la république et la modernité à une postmodernité, sans autre but que de faire régner consommation et contrôle.

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L’absolu de l’attente

En montrant cette destruction aussi à travers des images de la structure au nom de laquelle on a en effet tenu à jeter les mots avec les souvenirs, des images des bureaux de la Stasi donc, Damien Valero révèle combien ceux qui détruisent ne sont pas moins dans le déni que ceux dont ils détruisent à la fois concrètement et symboliquement les œuvres. Les images ici en mettant en scène l’occultation de certains mots à travers la destruction de certains lieux, jouent un rôle important, celui de dire que l’attente dans laquelle sont figés ces lieux à travers ces images est non seulement la structure de l’image mais celle de la mémoire et l’oubli.
Il y a en nous une force qui attend, une force qui ne s’en laisse compter par rien, ni personne et qui ne mourra pas, même si l’on détruit les symboles par lesquelles elle se manifeste à tant de personnes.
Voilà donc ce que ces images nous montrent, un jeu complexe entre structure psychique ici vide ou vidée de ses acteurs et réalité ici vidée de sa signification. Ce double vide, écho du double bind, est ce qui permet au déni d’avoir lieu. On peut arguer que puisqu’il n’y a rien à voir, on peut donner le coup de pelleteuse et de balai qui réduira un rêve à néant.

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Ces images disent le contraire. Elles évoquent l’insistante banalité, non pas du mal, mais de l’attente, nom profane pour dire l’espérance peut-être ? Elle disent, elles montrent, elles mettent en scène, elle dévoilent, elles révèlent, elles caractérisent un geste psychique à peu près infigurable. Et en effet dans leur terrible banalité, elles disent, un peu, de cet infigurable. Il suffit pour cela de les regarder.