lundi 24 mars 2014

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Grilles du temps

Simple Present, un livre de photographies de Bert Danckaert

, Jean-Louis Poitevin

Simple Present, ce titre, pour un livre de photographies sur lesquelles n’apparaît aucun humain et dans lequel il n’y a aucun texte, constitue une véritable déclaration d’intention, un véritable programme et plus encore l’aveu d’une compréhension intime de l’image, des images, de leur puissance propre, de leur fonction exacte.

« Simple present » est un titre qui résonne à la fois comme un manifeste et comme un aveu pour un livre de photographies sur lesquelles n’apparaît aucun humain et qui n’est accompagné d’aucun texte. Il constitue une véritable déclaration d’intention, un véritable programme, mais plus encore, il est comme l’affirmation d’une compréhension intime de l’image, des images, de leur puissance d’ordre, de leur fonction rectrice, de leur force décisive.

Nous imaginons le temps, nous le rêvons, nous l’inventons chaque jour et nous tentons de nous adapter à un rêve qui n’a sans doute été rêvé par personne. Car le temps n’est pas cette donnée immédiate de la conscience dont Kant a voulu faire le fondement de notre condition. Il est au mieux un système de mesure social des actes et des intentions et la tentative de les situer sur des cartes à multiples entrées. Et chacune de ces images est un élément de notre contexte extrait et isolé de celui-ci, rendu ainsi visible par notre œil qui, sinon, se plait à les ignorer lors même que, pourtant, ces éléments servent de support à nos vies, à nos errances, à nos rêves.
Le temps, comme le montre Norbert Elias, est d’abord une invention sociale. Il ne devient temps physique que lorsque cette assise sociale est acquise et partagée. Le temps physique est une invention récente qui n’a d’ailleurs pas effacé les strates antérieures et l’activité qui la fonde, la mise en relations d’éléments discrets.
« La détermination du temps repose ainsi sur la capacité humaine de mettre en relation deux ou plusieurs séquences différentes de transformations, l’une servant d’échelle de mesure du temps pour l’autre ou les autres. Ce type de synthèse intellectuelle représente une performance qui est loin d’être élémentaire, puisque la séquence de référence peut être profondément différente de celle à laquelle elle sert d’échelle de mesure. » (Norbert Elias, Du temps, Ed. Pocket, p.90)

Ce qu’a choisi de photographier Bert Danckaert, il faudrait dire aussi de traquer à travers la planète et finalement de montrer dans ce livre « Simple present », ce sont des murs, mais des murs dont il élude autant que faire se peut le volume pour les présenter comme des surfaces. On pourrait se diriger du côté du tableau et constater que chaque image « est » un tableau. Cela ne nous conduirait pas très loin. On constaterait que, oui, en effet, ça peut ressembler à des toiles abstraites plus ou moins réussies. Et puis quoi ?

Ce qui importe, c’est que ces murs soient en effet des murs, c’est-à-dire en général sans ouverture et donc, pour la partie montrée, infranchissables. Ils nous font face ou nous leur faisons face, mais comme s’ils étaient une surface. Une surface peinte. Non, justement pas peinte, mais opaque, faite en matériaux durs mais surtout traversée de lignes.

Tout, ici, est ligne. Ligne le trottoir, ligne le tuyau qui zèbre le fond coloré, ligne les planches clouées, ligne les lignes au sol, ligne les pseudo gradins en parpaings, ligne les langues de feu sur une vitre, mais surtout ligne la ligne entre deux carrés couverts des lignes faites par les carreaux de faïence, les briques assemblées, les espèces de décorations innommables, et enfin lignes les lignes qui passent à travers les lignes pour en contredire ou renforcer l’effet.

Chaque image est ainsi un filet, et un filet ça doit bien servir à capturer quelque chose. Pourtant, ici rien de vivant, rien ou si peu, qui ressemble à un être humain, sauf des représentations dans deux des images, et une sorte de mannequin stylisé et plat dans une troisième. Aucune trace directe de vie, sauf un énorme tas de salades ou de choux. Rien que des éléments qui ne sont pas des décors mais qui, ainsi photographiés, semblent attendre que quelqu’un passe ou que quelque chose se passe. Mais quoi ? Que peut-il bien se passer dans un tel décor ? Qu’est-ce qui peut bien venir se faire prendre en photo devant cela ? En choisissant qu’il n’y ait personne, Bert Danckaert tente donc une opération qui consiste à extraire, au sens ici d’enlever, d’effacer, ce et ceux qui pourraient venir à passer devant ces murs.
Mais c’est en fait une extraction d’un autre genre qu’il met en place et en scène. Ce qui est extrait de ces images, c’est le contexte, le contexte en tant qu’il est extrait de son contexte, c’est-à-dire de lui-même.
Le contexte qui devient le sujet de l’image est un contexte décontextualisé.
Nous pouvons être n’importe où dans le monde et si Bert Danckaert a voyagé pour réaliser ces images, nous sommes au contraire confrontés à la puissance du rapprochement qui s’opère en nous entre chacune de ces images que l’on regarde les unes après les autres dans ce livre.
Quel que soit l’ordre selon lequel nous parcourons le livre, nous voyons des murs hors décontextualisés qui sont peuplés de lignes.
Alors que sont ces lignes dégagées de leur contexte ? Elles constituent de fait le véritable contexte, au sens de contexte abstrait commun à tous ces murs, de contexte « interne » ou intérieur » si ce mot peut avoir un sens ici. Ou alors disons qu’elles constituent la trame du contexte de tout contexte, la trame de l’univers urbain dans lequel nous vivons, car cela on le sait, de tels murs ne peuvent exister que dans des villes. Ils sont en quelque sorte l’un des aspects de « l’essence » de la ville. Ils sont la présentation visible de "l’essence" de la ville.
La surprise est là qui nous attend. Au détour de chaque image quand on feuillète le livre, et en chacune d’elle, dans sa surface, sur sa surface, « en » elle donc, c’est la ville qui nous saute aux yeux. La ville est le monde de l’agitation perpétuelle. C’est ainsi que nous la vivons. Et cette ville est composée d’une sorte de grille, une grille infinie, dont ces repères que l’on met sur le mur qui sert de fond pour les photographies anthropométriques ou tout autre image à caractère scientifique, peut donner une idée.
Ces murs photographiés par Bert Danckaert sont les grilles sur lesquelles les villes sont construites. Ces murs, rares malgré tout à se présenter à nous dans cette « pureté d’essence de la ville » sont des traces improbables mais visibles de cette trame sans laquelle la ville et partant nos vies, ne seraient pas.
Une image de carreaux jaunes, de carrelage jaune avec lignes rouges est sans doute la plus parlante. Cela ressemble à une sorte de papier millimétré agrandi à l’échelle d’un mur. Et nous, nous savons que nous passons, sommes passés, passerons devant ce mur un jour, et que nous le faisons en fait chaque jour. Nous savons que cette trame est l’une des infinies incarnations du système de mesure absolu qui constitue la mesure interne et intime de la ville.
Nous savons cela et nous découvrons que ce que nous appelons l’espace urbain n’est que la projection de cette trame. Si cela est juste alors le temps n’existe pas, pas encore, ou pas du tout. En tout cas pas sous la forme dont on tend à nous faire croire qu’il existe, celle des horloges.
Ces photographies nous montrent la toile de fond de la ville et cette toile de fond n’est ni espace, ni temps, mais grille à partir de laquelle il devient visible que nos déplacements comme nos vies sont des moments dans un film a-temporel, une vidéo qui passerait en boucle et dont la dimension serait ce « Simple Present ». Ces images nous disent quelque chose sur la ville et le temps qu’elle font exister ressemble moins à celui des horloges qu’à cet autre temps dont parle Norbert Elias lorsqu’il écrit qu’« en leur qualité de symbolisation de périodes vécues, ces trois expressions représentent non pas seulement une succession, comme « l’année » ou le couple « cause-effet », mais aussi la présence simultanée de ces trois dimensions du temps dans l’expérience humaine. On pourrait dire que « passé » « présent » et « avenir » constituent, bien qu’il s’agisse de trois mots différents, un seul et même concept » . ( op cit, p.96).
Le « simple present » que nous donne à voir et à éprouver les images de Bert Danckaert en constitue la preuve matérielle, physique et en quelque sorte « cosmologique ». Ainsi, comme le disait Villon, dans un tout autre sens il est vrai, « homme ici n’a point de moquerie » !

Bert Danckaert
SIMPLE PRESENT
Lannoo publishers, Tielt, 2013
www.lannoo.com
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