lundi 28 mars 2016

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Gens à Pékin...

, Antoine Tricot et Jean-Louis Poitevin

Antoine Tricot a séjourné à Pékin en 2015 et en a rapporté quelques images.

Mais sur ces images, aucune vue de la ville, aucun bâtiment connu ou monument, aucun point de repère, aucune indication, sinon cela, Pékin. Et nous savons que nous pourrions être ailleurs, sans doute, et que nous sommes là, pourtant, ou si l’on veut, là-bas. Et là-bas, aujourd’hui, c’est ici, parce que partout la bascule se fait, lente ou brutale, entre des mondes qui s’éloignent, des plaques tectoniques qui se fuient. Et au milieu, arpentant les rues de la vie, des hommes, des femmes, des enfants, des gens, des corps.

Ce sont ces corps qu’Antoine Tricot a perçu comme porteur non d’un « message » mais d’un ensemble d’indications sur notre situation aujourd’hui dans la ville infinie.
En arrière plan, comme une strate de mémoire inévitable et bienvenue, de cette mémoire que nous permettent de nous inventer les livres, et qui est plus vraie souvent que celle qu’on croit être la nôtre, le livre de Lao She, Gens de Pékin et ses histoires aussi rugueuses qu’implacables.

D’image en image regardons-les, suivons-les, observons-les, ces gens de Pékin. Ils apparaissent, un par un, image par image et cette extraction constitue un révélateur plus puissant encore peut-être que des images qui auraient montré la ville, son agitation, son trafic et ses millions d’habitants. Ici pas d’identification mais une compréhension qui s’ouvre entre eux et nous, car tous nous sommes, en effet, dans le même bateau.

Dans ses notes, Antoine Tricot remarque :

« Lao She, dans Gens de Pékin, brosse le tableau d’individus en rupture. Ils observent du bord de la route les mutations brutales de la société chinoise des années 1930. Désemparés.
L’image d’Épinal nous donne cette image éternelle d’une Chine divisée entre traditions et modernités. En vérité, un écran qui nous reflète. »

Ce que l’on voit sur ces images, c’est moins cette division que le moment qui est le nôtre d’une désorientation. Car les gestes que saisit Antoine Tricot, sont des gestes du quotidien ou plutôt des attitudes de gens qui se déplacent, bras qui ondulent le long du corps, jambes qui s’avancent vers le prochain pas, mobylette ou scooter glissant sur l’asphalte, homme traversant le vide d’une place, la valise liée à lui comme son ombre ou sa chimère. Ce sont des gestes de personnes qui à un instant précis sont seules dans un environnement dont la foule est absente, du moins dans le cadre de l’image.

« Être seul dans un lieu public, c’est négocier son espace individuel, ce segment du collectif qui à la fois nous différencie et nous relie à la foule des autres individus.
Être seul dans un lieu public, c’est laisser émerger la possibilité d’une rêverie. C’est le lieu de l’imaginaire. Un temps de conversation avec soi-même. Un fragile équilibre entre intériorité et extérieur.
Et pendant ce temps, les regards se cherchent »

remarque encore Antoine Tricot.

Pourtant à bien observer ce choix d’images ce sont aussi et surtout les mains qui cherchent quelque chose et les yeux scrutent moins le regard d’autrui que les messages qui s’inscrivent sur leur téléphone portable.
Dans beaucoup de ces images, les gens de Pékin sont en effet aux prises avec leur téléphone portable. En d’autres termes, oublieux de la ville alentour, ils cherchent à obtenir des informations essentiellement relatives à leur orientation qu’elle soit immédiate ou qu’elle leur permette de prévoir un peu l’avenir tout proche. Car c’est cela l’enjeu majeur de l’usage du portable, trouver son chemin lorsque l’on est seul au cœur de la ville et que personne ne peut vous renseigner.

« Que cela soit bien clair, la démarche n’est pas nostalgique. Mettre en évidence la solitude dans l’espace public ne revient pas à regretter un quelconque Âge d’or de la sociabilisation. Un moment de l’histoire où les relations, non perverties par la technologie, auraient été illusoirement plus « naturelles ».

Cet Âge d’or n’existe pas. Nul ne peut dire si nos ancêtres avaient plus ou moins d’interactions sociales et si celles-ci étaient plus ou moins vecteurs d’ouvertures et d’imaginaires. Qui plus est, la technologie ne saurait être tenue responsable d’une évolution de la société qui est la résultante de choix politiques. »

écrit encore Antoine Tricot.

Loin des grands discours qui enferment la vérité possible dans le béton armé des bonnes intentions, ces photographies nous renvoient vers des corps dont l’anonymat et l’isolement à cet instant précis constituent le facteur de vérité le plus manifeste. Nous voyons des gens de Pékin dans des instants qui à la fois les incluent dans la ville « et » les isolent de ce contexte.
C’est donc le corps qui parle ici, le corps simple et banal qui constitue l’entité individuelle dans laquelle chacun est au monde, et ce qu’ils nous montrent, ces corps, c’est combien la grande famille humaine est embarquée dans cette aventure commune à tous : s’orienter dans l’existence et tracer sa voie comme un oiseau le fait dans le ciel, un poisson dans l’océan, un sanglier dans la forêt.

Et se promenant dans Pékin, l’œil aux aguets, Antoine Tricot entend aussi la voix de la littérature. Elle lui renvoye ces mots de Jules Supervielle :

« Je croise des hommes tranquilles
Qui connaissent la mer et vont vers les montagnes ;
Curieux, en passant, ils soupèsent mon âme
Et me la restituent repartant sans mot dire. »

(« Rencontres » in Gravitations)

Il y a aussi les mots de Lao She, dans Gens de Pékin qui résonnent en lui, que dit la voix d’une femme au début du texte « Le croissant de lune » : « Oui, je revois enfin le croissant de lune, froide faucille d’or pâle. Combien de fois, oh ! Combien de fois ne l’ai-je pas vu fidèle et immuable ? Il est lié pour moi à tant d’émotions, tant de scènes différentes : aussi à le contempler, je le retrouve, accroché de biais aux nuages, au fil de mes souvenirs, qu’il réveille comme le vent du soir effeuille une fleur qui voudrait dormir. »