jeudi 8 septembre 2011

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Genèse de la peur des images — II/II

Peur des images et nouvelle schize

, Jean-Louis Poitevin

Le schéma plausible du fonctionnement psychique bicaméral n’a pas été aboli par quatre millénaires de mutation psychique entraînée par l’invention de l’écriture et le développement de la pensée scientifique. Il survit et reste actif comme élément partiel du dispositif, c’est-à-dire au moins comme phantasme dans l’univers de la pensée ratioïde. L’écart entre ces deux approches du monde est source de la peur, celles des images en particulier

6. La voix et l’image

Si le bicaméralisme cher à Julian Jaynes fonctionnait surtout à travers des hallucinations auditives, les hallucinations visuelles existaient elles aussi.
S’il semble possible de dire que ni ce que voyaient les hommes de la préhistoire ni ce qu’ils ont pu inscrire sur les parois des grottes ne peut être appelé « image » au sens iconique, cela peut nous conduire à préciser la distinction entre deux sorte d’images, celles qui sont rendues possibles par le processus d’extraction et la naissance ou l’invention du cadre, et celles que, dans des états hallucinés, portés par des transes, les hommes ont matérialisées. Ce point de rencontre se « situe » entre la nuit du crâne et les parois de la grotte, si l’on suit en tout cas la thèse de Jean Clottes au sujet de Lascaux.

Deux hypothèses se croisent donc, celle indiquant que les premières images sont visionnaires et aniconiques, alors que les images iconiques sont, elles, rendues possibles par l’instauration du cadre rendu lui-même possible par le déploiement tempétueux du logos, qui n’est pas encore vécu comme puissance de rationalisation.

Ainsi les premières seraient les purs produits de l’hémisphère droit et les autres, les produits d’une relation de dépendance sinon de soumission, relation en train de se constituer entre hémisphère droit et hémisphère gauche, au profit du second, dès lors que les formes de la relation entre éléments hétérogènes pouvaient être reliées par des éléments repérables et répétables.

En d’autres termes, la conscience est la mise en place d’une domination de l’hémisphère gauche et de ses « lois » sur l’hémisphère droit. Dès lors, les émissions discontinues de messages plus ou moins violents et non rationnels sous formes de voix et d’images non iconiques issus de l’hémisphère droit vont, lentement et au prix d’une violence chaque jour réitérée, être l’objet tant d’essais de classification que de processus de rejets et en tout cas de dénégation.

Ce qui se passe donc c’est que les images visionnaires vont devenir, du point de vue nouveau dû à la prise de pouvoir du cerveau gauche, des facteurs de trouble. Ce sont elles, si l’on admet qu’elles sont des émissions ou des messages envoyés par le cerveau droit au cerveau gauche, qui vont faire peur car elles n’entrent pas dans le cadre justement.

On peut supposer que les représentations dans les grottes n’étaient pas liées à la peur ou alors pas au même type de peur. Il serait possible de distinguer entre deux peurs, qui certes se succèdent, mais une fois existantes ne cessent de cohabiter et de se chevaucher. L’une est liée au fait même qu’il y ait envoi de messages du cerveau droit vers le cerveau gauche. Cette peur est du côté de la fascination, de la stupeur et d’une sorte d’impuissance, de paralysie due à l’impossibilité d’identifier la source comme réellement intérieure, ni comme réellement extérieure et donc de ne pas pouvoir « y » répondre sinon en « obéissant » à l’injonction, à l’ordre, c’est-à-dire en oubliant sa peur. L’autre forme de peur, postérieure, est due au fait que les messages hallucinés sont incompatibles avec les nouveaux critères de rationalité. Elle est une peur panique devant l’impuissance à faire face, à répondre à l’injonction déjà perçue comme message.

Les images qui passent à travers et finiront pour certaines par s’installer dans le cadre, seront toujours suspectes d’être des émissaires cachés du cerveau droit. Elles ne deviendront moins coupables qu’au fur et à mesure que le discours rationnel réussira à légitimer leur existence comme auxiliaire dans les processus complexes de connaissance et dans les processus vitaux de reconnaissance.

7. La légitimation ratioïde des images

Deux moments marquent cette légitimation des images. Le premier est grec. Il est l’œuvre de Simonide Céos (556- 467 av. J.-C.). Marcel Détienne, dans son livre Les Maîtres de vérité dans la Grèce archaïque, évoque avec précision les deux phrases attribuées à celui qui fit scandale en étant le premier à faire de la poésie un métier et à composer des poèmes contre une somme d’argent.

Leur importance pour nous aujourd’hui tient à la mise en relation directe sur une base d’équivalence ratioïde entre image et texte : « La peinture est une poésie silencieuse et la poésie une peinture qui parle », et cette autre phrase, « La parole est l’image (eikon) de la réalité » (op. cit., p. 188).
Simonide marque le moment où l’homme grec découvre l’image, et peut être considéré comme le premier auteur d’une théorie de l’image. En tout cas il est l’un des acteurs de cette mutation qui affecte la Grèce dès la fin du VIIe siècle période où « la statue n’est plus un signe religieux, elle est une “image”, un signe figuré qui cherche à évoquer pour l’esprit de l’homme une réalité extérieure », écrit Marcel Détienne (op. cit., p. 188).

L’appropriation par le christianisme de l’image comme élément essentiel aux processus de connaissance des fins dernières et de réassurance psychique face à l’inconnu de l’existence prolongera le débat autour de ce statut tel qu’il existait chez les Grecs. Mais dans ce prolongement, qui est aussi un recouvrement, l’image, devenue représentation du dieu, continuait à être perçue en fait non pas seulement comme « représentation » mais encore et toujours comme « présentification ». C’est ce que signalait déjà Jean-Pierre Vernant dans un texte de 1979, Naissance des images (Religions, histoires, raisons, Maspero, cité par Dominique Jaillard, in Les champs de la mimésis à l’époque classique, in La Peur des images, La part de l’œil, 2008) lorsqu’il écrivait que « l’acte de mimesthai, plutôt qu’une représentation, est une effectuation, une manifestation ».

Ce qui s’appelle déjà image, l’image donc, est ambiguë. En tant que manifestation privilégiée de l’hémisphère droit, elle est porteuse du danger métonymique, celui du contact direct et de la transmission directe d’une part de puissance « divine » vers le sujet représenté. Dès ses premières manifestations, suspecte d’être connectée aux voix divines, l’image est susceptible d’être à la fois le fruit d’une hallucination et un vecteur d’hallucination. Dans un univers qui se retrouve gouverné par des lois issues des injonction émises par l’hémisphère gauche et relayées par la conscience en train de se former, l’image devient vite un facteur de trouble, même s’il est difficile, aujourd’hui encore, de nier la puissance d’attraction qu’elle incarne, celle qui, liée à la puissance particulière de l’hémisphère droit, implique qu’il semble possible, à travers elle, de ne faire qu’un avec le dieu, avec le nom et la forme de « sa » présence vivante.

8. Les trois sources de la peur des images

Ce schéma plausible du fonctionnement psychique bicaméral n’a pas été pour autant aboli par quatre millénaires de mutation psychique entraînée par l’invention de l’écriture et le développement de la pensée scientifique. Il survit et reste actif comme élément partiel du dispositif, c’est-à-dire au moins comme phantasme dans l’univers de la pensée ratioïde.

Si l’on veut comprendre le lien qu’il est possible d’établir entre notre situation actuelle et la période qui a vu le passage de la préhistoire à l’histoire, il faut revenir un instant à ce qui alimente cette peur aujourd’hui, aux formes qu’elle prend.

Nous sommes obligés pour cela de recourir à la distinction entre images « iconiques » fixes, celles qui de la peinture à la photographie relèvent de la double problématique de la mimésis et de la présentification, et les images visionnaires qui sont des messages émis directement par le cerveau droit ou par la télévision. Ces images-messages permettent d’accéder à des univers perçus comme réels quoique non reliés à une situation matérielle leur correspondant. Abstraites donc, ces images connectent cependant le corps pensant à certains pans de la réalité. Elle le font d’une manière singulièrement non ratioïde, magique donc en ceci que ce qui est perçu ne provient pas de sensations induites par la réalité matérielle mais provient « d’ailleurs ». Ces images peuvent reconduire à la réalité ou simplement participer à la mise en place d’un écart vis-à-vis de la réalité. C’est dans ce retour et dans cet écart que se joue la possibilité même de la pensée de l’image et des peurs qu’elles inspirent.

Jean Clottes, dans son livre Les Chamanes de la préhistoire, évoque ces images visionnaires et montre qu’elles activent certes des éléments empruntés à la réalité mais qu’elles les mettent en scène d’une telle manière que ceux-ci restent déconnectés de leur contexte. Extraits du psychisme, ils semblent cependant non cadrés.

Les images actuelles qui se rapprochent le plus des images visionnaires sont celles qui sont projetées non pas sur mais bien « par » les écrans sur le monde. Ces images pénètrent donc dans les cerveaux pour lesquels elles sont perçues comme provenant du dehors. Ces mêmes cerveaux « oublient » qu’elles ont été réalisées par des hommes au moyen d’appareils inventés par des hommes.

En occultant le rôle des appareils dans le processus de perception, les hommes ouvrent la porte à une triple dérivation. Ils ne font pas attention au fait que ces images parlent et que, parlant en tant qu’images, elles s’adressent au cerveau droit. Ils ignorent que, de ce fait, elles mettent à distance l’action régulatrice du cerveau gauche. Ils ne font pas plus attention au fait que ces images offrent aussi une plongée non discursive dans la réalité et au fait que leur multiplication tend à remplacer dans le fonctionnement psychique et intellectuel les connaissances issues de l’univers discursif.

Ces images mobiles et parlantes entrent de facto en conflit avec les images produites dans notre culture de manière ratioïde. Ces images sont liées avec les textes qui jusqu’ici étaient les vecteurs essentiels de l’explication du monde et de la dispensation du savoir et qui constituaient le vecteur majeur qui permettait aux hommes de s’orienter dans l’existence.

La peur des images est due au trouble qu’éprouvent les structures dominantes du dispositif de la conscience face à la remise en cause de leur domination au profit de structures qui, organisées autour du langage réticulaire et de la production d’images mobiles, semblent s’adresser directement au cerveau droit.

Ce trouble induit une première peur dans la conscience, celle d’être dépossédée de sa puissance propre par une partie d’elle-même, à laquelle s’ajoute une seconde peur engendrée par la réception directe des images visionnaires elles-mêmes et leur impact sur le fonctionnement psychique.
Si l’on en croit les témoignages divers relatifs aux états de transe par exemple et aux moments où des individus vivent des hallucinations auditives et visuelles, de tels moments sont difficiles à supporter. C’est ce dont témoigne par exemple un personnage possédé cité par Bertrand Hell dans son livre Possession et chamanisme, « Même une maladie vaut mieux. Mieux vaut tomber malade que d’être possédé » (p. 180). Ces images et ces voix, ces présences qui envahissent l’individu sont des puissances réelles et réellement dangereuses pour le psychisme. Il y a quelque chose de cette puissance dans les images émises par les écrans en ce qu’elles relèvent plutôt de l’ordre des images visionnaires que des traductions mimétiques de la réalité, et cela malgré les « apparences », car nous ne cessons de croire qu’elles en sont pour l’essentiel, sinon une copie conforme de cette réalité, du moins en assurent une présentation convenable. En ce sens, elles sont donc liées au registre de la soumission plutôt qu’à celui d’une perception active relevant de la conscience et médiatisée par le langage.

Elles leur ressemblent aussi en ceci qu’on semble et qu’on est incapable de leur échapper. Cette seconde peur est à relier à une forme de peur archaïque, celle qui existait devant la manifestation incontrôlable du divin, du dieu ou de l’esprit, entité qui avait la capacité de briser la vie et en tout cas le psychisme de celui qu’il visitait, mais aussi celle de l’aider et de le sauver du danger dans lequel il pouvait se trouver.

Il existe un troisième registre de peur engendré par les images actuelles. Cette troisième peur est liée au fait, pour la conscience, de se trouver comme tétanisée sans pouvoir réagir, de voir sans pouvoir faire quelque chose pour répondre ou s’opposer à ce qu’elle voit. C’est la peur induite par cette fascination que fait naître en chacun la perception de la dépossession de ses moyens d’action. Le psychisme, c’est-à-dire le dispositif de la conscience comme système général permettant de décider et d’agir, de passer à l’acte et de contrôler ses actions, se retrouve littéralement surinvestit et bloqué en même temps. Cette troisième peur affecte la vision générale et globale du monde que produit la conscience.

Dans un monde dominé par ces images, le psychisme est en train de se saisir en train de se transformer mais impuissant à agir sur cette transformation. Il voit que ce qui jusqu’ici lui servait à se contrôler et à assurer le contrôle de ses actes ne fonctionne plus. Il est incapable de prévoir ce qui va lui arriver comme individu et comme élément de l’espèce. De plus, les informations qu’il ne cesse de recevoir sont contradictoires.
Pour le dire d’un mot, la publicité lui envoie des messages de bien-être en configurant une image analogique crédible du monde, mais son expérience concrète lui montre et lui démontre le contraire. Il peut choisir de croire ou non ce que lui dit la publicité. Dans les deux cas, ce qui est en train de se produire, c’est l’apparition d’une faille radicale dans le fonctionnement des relations entre hémisphères que la conscience a instaurées.

Les images émises par les écrans, malgré leur caractère d’images visionnaires ou justement à cause de lui, présentent aussi des aspects dramatiques au sujet de l’état du monde qui contredisent l’image générale, médiatisée par les pouvoirs politiques et économiques, d’une réalité acceptable et rassurante. Ainsi, le besoin d’équilibre dont a besoin la conscience et qui est fourni par l’adaptation de ses croyances à l’image analogique et rassurante, se trouve mis en cause. En elle, ce sont désormais plusieurs types d’images visionnaires qui se livrent un combat sans merci, certaines donnant des informations de plus en plus troublantes et violentes, contredisant les informations que les autres images, devenues elles aussi visionnaires, émettent sous forme de messages rassurants.
Il y a donc un double conflit entre les images visionnaires et le monde ratioïde, images iconiques liées aux textes et dépendantes d’eux et, à l’intérieur du champ des images, entre des images toutes « devenues » visionnaires mais émettant des messages contradictoires.

9. La nouvelle schize

On assiste aujourd’hui à la remise en cause du lien de domination de certaines des fonctions du cerveau gauche sur certaines autres du cerveau droit. Cette remise en cause est engendrée par une sorte d’inversion de polarité entre ces deux univers psychiques et à une rupture de l’équilibre, si l’on peut parler d’équilibre, tel qu’il s’est établi depuis l’invention de l’écriture. Comme celle qui a permis le passage du régime bicaméral à celui de la conscience, cette inversion est rendue possible par la plasticité du cerveau. Ce à quoi nous assistons, c’est à la remise en cause de la puissance de réconfort de notre image mentale globale, établie ou gérée par notre cerveau droit. Les informations que la conscience engrange depuis un demi-siècle sont en effet à ce point « impensables » et contradictoires qu’une double schize se forme dans le fonctionnement psychique.

La première réintroduit une forme de séparation là où il y avait plutôt liens et relations, et la seconde traverse les fonctions attribuées au cerveau droit et se manifeste par le conflit qui oppose images visionnaires rassurantes et images visionnaires terrifiantes.

On se retrouve donc dans une situation qui est en partie comparable à celle que connaissaient les hommes bicaméraux, comme les hommes qui vivaient avant et encore au temps de l’Iliade. En tout cas, ce que l’on peut apprendre d’eux peut nous permettre de mieux comprendre certains aspects de la crise générale que nous traversons.

À cette époque, les dieux n’étaient plus toujours bons et justes. Ils commençaient même à « se tromper », entendons que les hommes commençaient à être capables de voir que ce que disait un oracle pouvait contredire ou être contredit par ce que disait en eux la raison. La raison n’était pas encore la forme dominante d’organisation du psychisme. Les « informations » émises par les textes n’étaient pas encore susceptibles de permettre à la réassurance psychique de type ratioïde de fonctionner à plein régime, c’est-à-dire de rassurer les hommes quant à leur place dans le cosmos. Les informations émises par les images n’étaient plus capables de calmer toutes les angoisses de manière satisfaisante et globale.

Aujourd’hui, les dieux ne sont plus capables du tout d’assurer et de rassurer sur l’avenir, et les informations de type ratioïde sont quant à elles soit trop dramatiques pour être acceptables telles qu’elles apparaissent, soit incompréhensibles, c’est-à-dire impossibles à prendre en charge par les individus isolés comme par la communauté, c’est-à-dire par le dispositif général de la conscience.

Il faudrait alors peut-être dire au sujet de la peur qu’elle est en nous et hors de nous comme un effet implacable et inévitable du destin, que les images que nous avons inventées semblent devoir désormais se tramer hors de notre contrôle.

Les dieux sont incapables de nous aider, cela nous pensions le savoir. Ce que nous découvrons, c’est que nous ne pouvons plus nous aider nous-mêmes, en tout cas pas en recourant au seul dispositif de la conscience. Notre tâche est de tenter de modifier ce dispositif une fois de plus, mais, si l’on peut se risquer à cette formulation, il nous faut le faire de manière consciente.

Cette situation, inédite dans l’histoire, constitue une situation de type double bind.

Si les héros étaient des êtres qui pouvaient encore faire appel à la puissance des dieux pour leur venir en aide, nous ne pouvons faire appel à rien ni à personne pour nous venir en aide, les appareils eux-mêmes étant à la fois des émetteurs de paroles et d’images contradictoires et les vecteurs mêmes de la mutation psychique. Comment, englués dans cette forme dépassée du psychisme, inventer des éléments de « réponse » pouvant nous permettre d’échapper à cette absence d’appel ? C’est à l’évidence en misant malgré nous et malgré tout sur les images que nous auront une chance d’inventer la réponse.