mardi 20 décembre 2011

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Deux textes critiques

Exhumer pour ressusciter

Marion Robin à Pont-Aven

, Weiswald

Certes, ce sont les artistes qui font la critique, autant que la critique fait des artistes, toujours. Cela ne se fait pas — et ne s’est jamais fait — en levant ou en baissant le pouce. Il s’agit plutôt d’une forme de coopération. C’est dans ce sens que j’ai repris un texte d’Octave Mirbeau pour intervenir sur le projet de Marion Robin pour Pont-Aven et puis c’est pourquoi j’ai ajouté un « Making of » pour rendre compréhensible cette démarche. Le projet à désormais trouvé une suite, à Paris, où le papier peint est installé de façon perenne dans l’appartement « café au lit » (www.cafeaulit.de), visitable sur rendez-vous.

J’apprends que Mlle Marion Robin va repartir de Pont-Aven. Son intention est de vivre à Clermont-Ferrand, d’y construire sa vie, d’y retravailler à neuf à des choses qui la hantent. Le cas d’une femme fuyant le repliement m’a paru curieux et touchant. Mlle Marion Robin est une artiste réservée, qui ne se manifeste guère aux médias et que, par conséquent, le public connaît peu. Je m’étais bien des fois promis de parler d’elle. Hélas ! je ne sais pourquoi, il me semble que l’on n’a plus le temps de rien. Et puis, j’ai peut-être reculé devant la difficulté d’une telle tâche et la crainte de mal parler d’une femme pour qui je professe une haute et tout à fait particulière estime. Même si la résidence partagée avec elle m’a conforté dans mes convictions et m’a rapproché de son œuvre, j’hésite. Fixer en notes brèves et rapides la signification de l’art si compliqué et si simple, si clair et si construit, sans fard et si raffiné de Mlle Robin, n’est-ce point chose irréalisable, je veux dire au-dessus de mes forces ? Pour faire comprendre une telle femme et une telle œuvre, il faudrait des développements que m’interdit la parcimonieuse exigence d’une contribution à la brochure accompagnant son exposition ici, à Pont-Aven. Cependant, je crois qu’en indiquant, tout d’abord, les attaches intellectuelles de Mlle Robin et en résumant, par quelques traits caractéristiques, sa vie particulière et mouvementée, l’œuvre s’éclaire, elle-même, d’une vive lumière.

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vue de l’exposition de Marion Robin à Pont Aven
devant le papier peint de Marion Robin : Ses canards, 2011
papier peint
oeuvre dérivée de l’oeuvre inachevée de Paul Ranson Les canards, vers 1893
52cm x 10m / rouleau

Mlle Marion Robin est née de parents que l’on situerait dans les classes moyennes. Son père fait des études de biologie avec quatre spécialités : zoologie, biochimie, génétique et physiologie animale. Il travaille dans ce domaine pendant 20 ans, qui marquent, je crois bien, une période d’investissement personnel, de recherches et d’explorations. Il est d’esprit ouvert, moderne, bricoleur. Ses petites créations, une paire de tréteaux très stables, une machine qui lui permet de faire sécher et d’enrouler ses fils de pêche (il pêche à la mouche), ou encore une table à tapisser ont marqué le souvenir de Mlle Marion Robin. Sa sensibilité pour l’image photographiée trouve sûrement ses racines dans la passion du père pour la photographie, en particulier pour le kodachrome 25. Sa mère, aujourd’hui kinésithérapeute dans un hôpital public, spécialisée en pédiatrie, naît dans l’influence de l’esprit italien. En 1971 elle fait la connaissance de M. Robin, qui commence tout comme elle des études de médecine à la faculté de Clermont-Ferrand. Se rencontrent deux esprits qui résonnent, pionnier l’un, moderne l’autre. Ils décident d’abandonner la médecine, de se réorienter. Pas de patrimoine spectaculaire, ils achètent une maison à crédit quand ils se marient. Un nouveau point de départ : la naissance de trois filles. Mlle Marion Robin n’arrive pas seule, à un quart d’heure d’écart naît sa fausse jumelle, aujourd’hui libraire. Elles sont attendues par la sœur aînée, qui quant à elle fait des études de psychologie, de sociologie, et prépare un diplôme de piano. Mlle Marion Robin a donc, dès le berceau, l’exemple de ces deux forces morales où se forment et se trempent les esprits supérieurs : la lutte et le rêve.

À l’âge de seize ans et jusqu’à ses dix-huit ans, elle prépare un bac général économique et social. Comme beaucoup de ses contemporains à cette époque, elle ne fait rien de particulier, elle s’ennuie beaucoup. Et elle ne pense pas. Elle ne pense à rien, du moins, elle le croit, elle ne pense à rien qu’à ses passe-temps, ses petits jobs. Pourtant, dans le silence des nuits, dans l’intimité de son caractère réservé, inconsciemment, elle prend le goût du rêve et de l’infini. Elle n’a point conscience des impressions énormes, puissantes, variées qui, par un phénomène de perception insensible et latente, entrent, s’accumulent, pénètrent, à son insu, dans son cerveau, si profondément que, plus tard, entrée à l’École des Beaux-Arts de Clermont-Ferrand, lui viendra l’obsédante observation de ces espaces, de ces signes, de ces maisons et ces intérieurs. Grâce à l’école des Beaux-Arts de Clermont-Ferrand, elle trouve ses méthodes mais aussi de véritables mentors en Pierre Mabille, Roland Cognet et notamment Jean Nanni, spécialiste de la couleur. Elle voyage beaucoup : Bruxelles, Barcelone, Venise, et enfin, en 2006 le Québec. Petit à petit se lève en elle un être nouveau. Elle s’implique avec ses amis artistes dans l’association ALF. Ils utilisent un lieu, le 13 bis, pendant 5 ans, pour des expositions et des projets divers et variés, y expérimentent, échangent, évoluent. La passion l’envahit, s’accroît, la dévore. Tout le temps libre que son travail alimentaire lui laisse — elle est désormais surveillante dans un lycée —, elle l’emploie à faire son art qui devient sa préoccupation unique. Elle s’attarde à Paris, se passionne pour François Morellet, Daniel Buren, Felice Varini, Claude Rutault, Christophe Cuzin, Etienne Bossut. Elle décide d’aller plus loin, de s’approcher au maximum de ce processus de l’image qui dévore tout et qui, en revanche, ne rassasie jamais notre besoin de consolation. C’est cette recherche de sens, sa façon de s’instaurer, de fonctionner, qui l’amène à un mimétisme de l’espace physique et de ses constellations imaginaires. À l’encontre des effets d’anamorphoses, elle ne cherche pas à couper les fils qui tiennent le sujet face aux jeux de reconnaissance qui émanent des images, mais à les tordre, dans le champ même de l’image. Tout en travaillant l’espace, elle ouvre une brèche dans l’espace de l’image, où peuvent germer toutes les associations, toutes les histoires impliquées, toutes les forces symboliques qui tendent à faire apparaître ce fragile espace imaginaire comme étant stable et abordable.

En dépit de son apparente robustesse morale, Mlle Robin est une nature inquiète, réservée, intimidée parfois. Sensible à l’espace et aux vecteurs de pouvoir et d’influence sociale qui le déterminent, des choses confuses s’agitent en son âme ; des aspirations vagues et puissantes tendent son esprit vers des voies plus abstraites, des formes d’expressions plus hermétiques. Et sa pensée se reporte aux constituants de cette texture d’espace-temps qui fabrique nos repères, nos valeurs, nos traditions. Elle accepte la résidence aux Verrières à Pont-Aven. Ce Pont-Aven, village enchanté ou hanté, imbibé d’histoire, de mythe, d’autorité artistique. Là, elle n’y est plus dans ces petits intérieurs qu’elle explore en quête de leurs accroches imaginaires. C’est toute une ville qui se prête, volontiers, à faire découvrir ses courants imaginaires et emblématiques sous-jacents. Le séjour marque un progrès énorme.

Œuvre étrangement cérébrale, passionnante, inégale encore, mais jusque dans ses inégalités poignante et superbe œuvre analytique, car pour la comprendre, pour en ressentir le choc, il faut avoir soi-même connu l’analyse et l’ironie de l’analyse. Il y a dans cette œuvre une rigueur inquiétante et savoureuse de splendeur intellectuelle, d’imagerie romantique et auto-réfléchissante, de symbolisme révélé et subtil ; il y a des réalités âpres et des vols éperdus d’observation. Elle étudie ces réflexions, ces constellations de lieux et de liens qui imprègnent l’espace et notre regard, en répondant aux gestes et aux formes présents. C’est une façon de faire ressusciter, en exhumant, un « gestus » du lieu.

Sur un mur célèbre de Pont-Aven, elle remarque l’étrange force d’une enseigne faite à la main, celle de la Pension Gloanec. Réalisée avec une police de style art nouveau, avec un avant-goût breton et un après-goût moderne, cette enseigne en dit long sur l’esprit de la maison qu’elle décore. Quasi immédiatement, Mlle Robin y voit une cristallisation de l’état d’âme de Pont-Aven, une forme de condensé en signes de ce qui forme l’image et le phantasme de cette ville. Elle décide donc de recopier cette police et de compléter l’alphabet, et de faire d’une particularité intime du lieu, d’une identité repliée une forme courante.

Et puis, elle découvre, au musée des Beaux-Arts de Quimper, ce tableau séduisant d’un autre maître de l’école de Pont-Aven : M. Paul Élie Ranson. « Le Coq, Les Lapins, Les Canards et les feuilles » sont des projets de papiers peints mis en route par Ranson, dans un esprit d’arabesque et d’ornement largement symbolique, suite à la correspondance avec ses confrères, les peintres M. Albert Besnard et M. Maurice Denis. En fait, c’est le producteur de papiers peints londonien Arthur Sanderson & Sons qui avait lancé le projet d’inviter des artistes contemporains à élaborer pour lui des maquettes pour papiers peints. Ranson répond en utilisant un langage hautement symbolique, épuré, de lignes claires. Hélas ! Ceci n’est pas apprécié par l’éditeur qui lui, cherche à répondre aux goûts répandus de son époque, habituée aux ornements floraux, surchargés, insignifiants. Les papiers peints n’ont jamais vu le jour ni les intérieurs de nos hôtels et appartements. Mais c’est justement la pureté de ce tableau qui parle à Mlle Robin. Elle est appelée par ce tableau, par son génie compositeur, son rapport à l’espace habité, sa dimension à la fois symbolique et modeste. Fascinée par la précision employée par Ranson, elle reprend le tableau, le retrace sur ordinateur, tout en gardant l’exactitude des tracés et des raccords. Puis elle se met à la recherche d’un papiériste peint qui sache produire un tel bijou, à l’identique et selon les exigences de son premier créateur. Pure chance ou destin ? Après d’intenses recherches, elle trouve un autre papiériste peint en Angleterre pour enfin produire ce papier peint, cent douze ans après que Ranson en eut le dessein. Mais quelle transposition ! Faire remonter dans le temps un objet considéré comme pure décoration, le remettre à sa véritable place — qui est celle de l’expression artistique — mettre à disposition d’un public érudit ces hiéroglyphes de l’époque moderne et par ce geste tenir la glace à la figure ridée de Pont-Aven, ceci n’est point une simple appropriation artistique, c’est un coup allégorique, qui marque la différence entre hier et aujourd’hui, entre identité et histoire. Telle est l’œuvre qui commence la nouvelle série des œuvres allégoriques de Mlle Robin. Je ne puis malheureusement pas m’étendre davantage sur cet art qui me plairait tant à étudier dans ses différentes expressions : l’intervention, l’installation, la photo. Mais j’espère que cette brève description suffira à révéler l’état d’esprit si spécial de cette artiste, aux hautes visées, aux nobles vouloirs.

Il semble que Mlle Robin, parvenue à cette hauteur de pensée, devrait acquérir une sérénité, une tranquillité d’esprit, du repos. Mais non. La réflexion ne se repose jamais ; elle grandit et s’exalte à mesure qu’elle se formule davantage. Et voilà que l’envie lui revient de cette ville où s’égrenèrent ses premiers songes. Elle voudrait revivre, avec ses amis, quelques années, parmi les choses qu’elle a laissées d’elle, là-bas. Où qu’elle aille, Mlle Marion Robin peut être assurée que notre piété l’accompagnera.

J. Emil Sennewald, Octave Mirbeau*

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Octave Mirbeau devant Francis Baudevin
reprise du papier peint de Francis Baudevin (tiré de TinTin) dans une photo de Octave Mirbeau

Voir en ligne : café au lit

*« Cover » (reprise) de l’article « Paul Gauguin », publié par Octave Mirbeau dans L’Écho de Paris le 16 février 1891. La version originale : http://www.scribd.com/doc/2343119/Octave-Mirbeau-Paul-Gauguin-, consultée le 8 mars 2011.

Ce texte a été publié dans la brochure accompagnant l’exposition de Marion Robin à Pont-Aven. Mes remerciements aux Verrières et au CIAC pour leur aimable soutien.