mercredi 1er mars 2017

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En hommage à Julian Jaynes

Seconde partie de l’entretien que nous a accordé Alexander Kluge

, Hervé Bernard et Jean-Louis Poitevin

Une telle occasion d’entendre parler de Jaynes ou plus exactement de vérifier comment sa découverte centrale est d’une efficacité remarquable pour penser ce qui nous advient est si rare qu’il faudrait claironner partout qu’elle a eu lieu !

En hommage à Julian Jaynes

Jaynes

Il est si rare d’entendre parler de Julian Jaynes, l’auteur de ce livre non réédité, La naissance de la conscience dans l’effondrement de l’esprit bicaméral ! Rien que pour cela, il importe d’écouter Alexander Kluge évoquer avec précision cet ouvrage et son auteur et surtout le faire en les tenant pour une source de réflexion digne d’intérêt et même porteuse de dimensions réflexives encore fort utiles aujourd’hui ! Une telle surprise majeure est une véritable source de réconfort !

On pourrait donc diviser le monde en trois parties fort inégales, l’une composée de ceux qui n’ont pas lu Jaynes et qui, leur en parlerait-on, le tiendraient pour un illuminé, une autre composée à la fois de ceux qui l’ont lu et le repoussent comme on repousse une idée absurde et de ceux qui l’idolâtrent, et enfin une troisième partie composée de ceux qui l’ont lu et sont capables à partir de ses thèses si pertinentes, de prolonger son analyse et de la faire servir à l’analyse du monde qui est le nôtre.

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Portrait de Julian Jaynes, DR

Alexander Kluge s’y emploie ici à merveille en essayant de lire dans les comportements qui sont les nôtres ou dans la situation globale qui est celle du monde dans lequel nous vivons, la pérennité de cette dualité. Fondamentale, originaire et redoublée à tant de niveaux de notre existence que la nier est la marque d’un aveuglement intellectuel assassin qu’analyse avec force Peter Sloterdijk dans le volume I de la trilogie des « Sphères » intitulé Bulles, cette dualité trouve chez Julian Jaynes l’une de ses formulations les plus radicales et les plus « pratiques ». En effet nos deux hémisphères cérébraux nous constituent et nier qu’ils jouent encore un rôle central dans notre perception du monde est une erreur qu’il importe de ne pas commettre même si comme le montre très bien Kluge par quelques exemples, il est possible de la voir se multiplier et être portée au-delà de ses limites par une polyphonie cérébrale, mentale, psychique même, susceptible de nous conduire dans des zones de la pensée peu ou pas explorées.

Une telle occasion d’entendre parler de Jaynes ou plus exactement de vérifier comment sa découverte centrale est d’une efficacité remarquable pour penser ce qui nous advient est si rare qu’il faudrait claironner partout qu’elle a eu lieu !

Chronique des sentiments from BERNARD Hervé (rvb) on Vimeo.

Nous et eux

Nous, les héritiers des images et du texte et de leurs relations complexes, nous sommes encore et toujours au moins à deux points de vue des proches de l’homme littéralement préhistorique dont Jaynes tente de décrypter le fonctionnement mental dans son livre. Le premier c’est que nous avons toujours deux hémisphères et que donc la différence de fond qui les distingue, ici que le cerveau droit entend et comprend le langage sans pouvoir parler et que le gauche sait parler mais est pris dans le clignotement sans fin des instants discontinus, n’a pas été abolie. La seconde, c’est que face aux gens de la Silicon Valley, nous sommes dans la même situation qu’un homme préhistorique face à un homme historique, disons qui manie l’écriture en plus de la parole.

Reste la différence qui en un sens nous rapproche encore de l’homme que nous fûmes tous, de notre ancêtre et nous en distingue peut-être le plus, non tant la conscience dont Jaynes montre à la fois l’immensité et les terribles limites, que la possibilité de voir se multiplier en nous le jeu de « répons » entre nos deux cerveaux.

Et ce jeu se joue inévitablement entre nos deux cerveaux, c’est-à-dire entre ce que l’on nomme le passé et l’avenir qui tous les deux cohabitent dans le cerveau droit, et le présent que nous sommes, sorte de Zébulon qui rebondit sur lui-même engendrant ainsi des déplacements limités qui sont autant de tentatives peut-être pleines d’espoir de s’orienter dans la pensée comme dans l’existence.

Collisions continuité et discontinuité

L’un des aspects de cette question peut aussi se formuler autrement. La pensée de Jaynes nous conduit en effet à interroger le jeu très particulier que les neurosciences explorent à leur manière, qui se joue « en nous » entre phénomènes continus et phénomènes discontinus. À moins qu’il ne faille voir dans la continuité que la traduction, nécessaire à la fois vitale et idéologique de l’infinité des processus imperceptibles et discontinus qui nous constituent, en des processus supposés continus et ainsi recevables par la pensée .

En évoquant le projet qu’il avait avec Adorno d’écrire un livre sur les relations entre images et son dans le cinéma, Kluge nous conduit à repenser les relations entre carte et territoire pour le dire d’une formule devenue cliché.

L’exemple qu’il utilise, celui d’images par exemple d’Obama montant ou descendant de son avion au son d’une musique de Puccini, met en perspective le fait que chaque instant de notre vie relève de près ou de loin d’une sorte de rituel ou de cérémonie. Plus encore, la discrépance entre image et son est un facteur de déploiement de nouvelles perspectives et donc une manière de s’opposer à l’enfermement de la figure de la subjectivité dans les limites imposées d’une « légalité » organisationnelle forgée par l’état, les médias et la troisième nature, à savoir le monde de l’industrie qui nous contraint à exister pour et par les marchandises qu’il produit.

Est continu donc ce qui continûment nous emporte hors de nous au point que cette extériorité devienne le cœur de notre monde intérieur. Est discontinu l’ensemble des procédés et procédures qui manipulent l’information dont le statut est d’être émise de manière discontinue. Notre existence se joue dans cette ambiguïté indépassable qui fait de nous les otages d’un jeu dont nous prétendons pourtant être les maîtres.

Nouvelle forme de subjectivité

Pour Kluge, cet entretien est l’occasion de préciser les contours de ce que l’on pourrait nommer une nouvelle forme de subjectivité.

Et cette émergence ne peut se produire qu’à une double condition : une opposition constructive aux voix des sirènes de la troisième nature dont les médias sont l’incarnation et une reconfiguration inévitable de la forme sujet dans ce mouvement même d’opposition constructive.

L’enjeu n’est autre que de procéder à une décolonisation de notre libido, cette force majeure en nous qui à la fois est susceptible d’obéir aux voix charmantes et charmeuses des sirènes et qui en même temps est toujours en quête de chemins nouveaux pour échapper à toute forme d’enfermement. Nous ne sommes rien sans cette libido, mais en la laissant se soumettre aux voix du dehors avant même d’avoir pu lui fournir l’écoute « intérieure » nécessaire à sa traduction active dans notre vie, nous nous immolons nous-mêmes sans le savoir sur l’autel infini de la marchandise.

De la chronique comme modalité du recueillement

Mais, comment parvenir à constituer, à rendre visible, lisible, cette nouvelle forme de subjectivité ? Outre les opérations constantes de reconnexion entre zones et entre expériences révélant ou mobilisant ces zones psychiques que la libido mobilise et recouvre à la fois, il s’agit pour le créateur qu’est Kluge d’en montrer les affleurements, d’en dessiner les contours, d’en rendre visible et lisible la possibilité d’existence même.

Pour cela, il existe un moyen. Comme les frères Grimm ont recueilli les contes, il s’agit de recueillir dans une fresque infinie, en une chronique permettant de faire exister une continuité non idéologique et néanmoins praticable, les éléments discontinus dans lesquels quelque chose de l’ordre de cette nouvelle subjectivité est à l’œuvre.

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Pallas Athéna par Klimt

Reconnecter les accents irrécusables et irréductibles de la libido avec les sensations qui à travers notre corps nous relient au temps long de l’espèce, à notre cerveau bicaméral en particulier et à son fonctionnement inchoatif, recourir à des zones cérébrales en friche comme celles liées à l’olfaction, se déconnecter par contre du flux des voix du dehors qui nous asservissent en nous contraignant à les suivre malgré nous et malgré tout ou à considérer que notre subjectivité n’est que le réceptacle dont surgit en nous le désir d’acheter et de soumettre l’autre, tels sont certains des moyens que convoque ici Alexander Kluge.

Devenir un chœur antique formé des voix multiples de la non-renonciation, du non jeté à la face de l’aliénation et du oui lancé à la vie, sur le fond de ce non imprononçable, tel est la voie qui nous permettra de distinguer entre les voix des sirènes de la marchandise et les voix autres qui stockées en nous depuis des millénaires demandent simplement à être réactivées mais aussi accueillies et recueillies. Sans doute alors se dessine pour nous un devenir qui ressemblerait à la fois à un conte et à une aventure qui nous conduirait de l’autre côté du miroir et nous permettrait de revenir de ce côté-ci sans craindre de devoir sacrifier sur l’autel du néant les biens immatériels dont notre esprit est habité.