jeudi 24 janvier 2013

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Du Loukoum au Béton

Fances dal Chele

, Frances Dal Chele

La Turquie, culture séculaire dans un pays qui furieusement avance. Mais vers quoi ?

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Depuis 2007, mes images photographiques des deux facettes (les tissus urbains et la jeunesse) de mon corps de travail « du Loukoum au Béton » explorent les transformations vertigineuses, tant urbaines que sociales, de la Turquie contemporaine, pays de repères brouillés. Le déchaînement de préjugés et propos xénophobes au sujet de ce voisin sur le chemin de l’Union Européenne me pousse sur les routes anatoliennes, dans le corps d’un pays que je ne connaissais pas. Quatre agglomérations de la Turquie profonde sont le terrain de mes explorations : Kayseri, Konya, miracles économiques du centre de l’Anatolie, Trabzon, ville sinistrée sur la Mer Noire, et Diyarbakir, non moins sinistrée grande ville kurde du Sud-est. Au fil de mes séjours, la découverte de l’actuel état déstabilisé, en devenir, du pays et de ses citoyens, m’attachera à ce pays « entre-deux » et fondera mon engagement dans un projet au long cours.

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Pas si facile de négocier ce passage vers une nouvelle identité, surtout lorsqu’elle doit être forgée sur le terrain mouvant entre une modernité importée et une société encore ancrée dans ses valeurs conservatrices. Avec un vieux 6x6, pas mal de films, et quelques cours de turc, j’ai rencontré, en adoptant une démarche documentaire (avec sa nécessaire part de subjectivité), la Turquie d’aujourd’hui. Celle qui se mire fièrement dans les emblèmes d’une modernité empruntée au modèle globalisé. « Urbanisme de la photocopieuse » - la verticalité des immeubles standardisés remplaçant les vieux quartiers vivants et hétéroclites, de nouvelles zones résidentielles surgissant à la périphérie où flotte un sentiment de solitude. Espaces publics gagnés par l’hégémonie de la voiture. Maillage routier. Zones de travail identiques et anonymes, à la périphérie toujours.
Parfois, la présence d’un être humain dans ces lieux me paraît incongrue.

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La Turquie d’aujourd’hui est aussi celle des valeurs autres qui arrivent avec ces modèles de modernité venus d’ailleurs. En 2008, je reste stupéfaite devant les vidéo-clips des chansons pop turques. Images qui sourdent l’érotisme. Bouches pulpeuses, poses suggestives, vêtements ‘sexy’ qui dévoilent les corps. Liberté et épanouissement individuels, rapports libérés entre les sexes, consommation à l’occidentale : modèles très européens d’être et de faire, symboles de modernité donnés à désirer. Mais modèles encore inatteignables pour la grande majorité, dans une société où les codes et les mœurs évoluent plus lentement que l’urbanisme… Entourés de villes dont l’identité subit une mutation radicale, alors que dans leur propre vie, ils sont confrontés à un bouleversement de valeurs, comment font-ils ces jeunes gens, mes « Jeunes Turcs », pour recréer des repères ? Quels espoirs fondent-ils dans l’Europe et son Union pour les aider à se redéfinir dans une société traversée par les tensions entre valeurs traditionnelles et modernité importée ?

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C’est en intervenant sur les couleurs que je pose mon regard sur ce pays à la recherche de son identité rénovée et de ses nouveaux repères. Des couleurs légèrement grinçantes, volontairement surexposées et décalées. Couleurs-écho d’une Turquie s’éloignant chaque jour davantage de son identité d’avant, sans être encore installée dans celle qui est en train de prendre forme.

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Voir en ligne : Frances dal Chele site

Un travail photographique original sur la Turquie contemporaine et ses mutations, très éloigné des clichés touristiques habituels, réalisé entre 2007 et 2011.

Frances dal Chele, d’origine américaine, vit et travaille à Paris. Photographe-auteure depuis 25 ans, sa pratique photographique voyage entre documentaire personnel pour sensibiliser les consciences, et approche intuitive, pour suggérer l’énigme des lieux et des êtres.

Edition trilingue : français/anglais/turc
Avant-propos de Ahmet Altan, écrivain et journaliste turc.

Texte d’Armelle Canitrot, rédactrice photo et commissaire d’exposition française.

Éditions Trans Photographic Press : www.transphotographic.com