mardi 6 juin 2017

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Disparaître — 1/2

Entretien de Géraldine Trubert, plasticienne, par Laëtitia Bischoff, critique

, Géraldine Trubert et Laëtitia Bischoff

Cet entretien a lieu à Saxnäs, en Suède, au niveau du cercle polaire arctique. En résidence à la Ricklundgården Foundation. Il a été enregistré le jeudi 16 mai 2017.

Grâce à ses différentes expériences géographiques, (Terre-Neuve, Bréhat, Islande, Écosse, Suède), le travail de Géraldine Trubert est d’habiter un lieu, caractéristique de son territoire – par son emplacement et son architecture – et d’éprouver son environnement – par ses évolutions et ses constructions. Elle y collecte et y manifeste in situ ses propres lignes en mouvement à travers le dessin, l’écriture, la photographie et l’espace. Son travail traite de diverses physicalités de l’interstice telles que le bord, le flottement, la nidification, l’horizon, la fenêtre, le toit et la paroi. (extrait de texte de présentation)

Cet entretien est l’occasion d’aborder le thème de la disparition moins comme une soustraction à un contexte qu’à une démarche en plein, un choix, une construction. Nous abordons également le « disparaître » comme une matière picturale, un rapport singulier au motif. Là où « créer » rime souvent avec « garder » ou « faire apparaître », ce dialogue permet d’ouvrir un nouvel axe de réflexion sur la pratique du dessin de paysage, en accord avec le travail de Géraldine Trubert.

— Laëtitia Bischoff : Récemment tu as créé une nouvelle série PAROI . Des dessins qui traitent à la fois de la disparition du motif et de phénomènes atmosphériques, peux-tu nous en parler ?

Géraldine Trubert : La série PAROI est pour moi un manifeste. À Bréhat en décembre 2016, lors d’une marche à marée basse, le brouillard est venu envahir la petite crique où je me trouvais. Ce moment de brouillard a fait éclater l’échelle du paysage, a agrandi l’espace. C’est à partir de cette expérience atmosphérique, dont je me suis détachée, que j’ai crée PAROI dans mon atelier à Lyon. Elle n’a plus de contexte, c’est un territoire mental. Comme dans une scène de théâtre où l’on bouge les décors, j’ai joué et inventé du paysage avec trois éléments : l’île, la paroi et le mât. Il s’agit d’ une grammaire. Dans cette série, la paroi raconte la fenêtre, la jetée, le mur, le plateau. Le mât, vertical, oblique ou plat, fait exister un plafond et un sol invisibles. L’îlot raconte un tas, un corps, une communauté, un ancrage, un arrimage.

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PAROI / 2017 série de 52 aquarelles sur papier 24 x 32 cm

Aujourd’hui, en résidence en Suède, le lac gelé me permet d’éprouver le paysage que j’avais « mentalisé » dans PAROI. J’y éprouve une sensation physique, non atmosphérique, cette qualité d’espace, d’être au milieu d’une surface blanche, immense dont je vois mais ne perçois pas les bords. La place que je fais dans mes dessins, je l’éprouve ici. Ce n’est pas simplement mon œil qui se projette sur une feuille de papier, ce n’est pas simplement mon corps dans un brouillard, j’ai la réalité d’un espace désiré depuis des années. Je pourrais relire les séries que j’ai créées, les dessins ont tous la recherches d’espaces vacants. Ici je vis cet espace.

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TOUS PETITS HORIZONS / 2016 série de 53 aquarelles sur papier 30 x 40 cm et détails

— Quelle est la différence entre la disparition et la fuite ? À toute fuite il semble y avoir un refuge ou l’espoir d’un refuge...

La fuite est une poussée, la disparition en est une conséquence. Quand je pars au bout du monde, il y a une forme de disparition par rapport à ma propre vie, la société, le cadre en place. Partir c’est se faire de la place, retrouver de la place. Disparaître à un endroit pour réapparaître dans des paysages immenses, revient à faire des opérations d’extraction. Cela met dans une disponibilité, j’y trouve quelque chose qui recentre, une forme de désaturation, comme dans mes dessins entourés de blanc. Ce n’est pas de la décontextualisation ou de la découpe de forme... il s’agit plutôt, de mettre du blanc tout autour, gommer autour. Cela rend les choses apparentes.

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BORDS (GÉOGRAPHIES) / 2012 93 dessins/ encre de chine sur papier 24 x 32 cm ou 30 x 40 cm

— Comment rattacher la disparition au paysage ?

Malgré les événements visuels, humains, animaux, expérimenter l’immensité crée de la spontanéité chez moi comme chez les gens qui sont nés là, qui ont fait le choix d’y habiter. Ils s’approprient de vastes paysages : baliser les chemins, signaliser une direction, signifier les pistes, de motoneige, de ski... des balises, cela parle de comment on se mesure au paysage, il y en a beaucoup ici. J’aime cette idée de mesure, d’outil car ce n’est alors pas un affront ou un rapport de force. On se mesure au paysage sans l’affronter ou le piller. L’unité de mesure amène cette nuance.

Je vais dans des endroits aimés de ceux qui les habitent, dont ils sont émerveillés. Je me souviens dans la cliffhouse à Terre Neuve, on voit passer les baleines. Cela fait partie du quotidien, les habitants restent tout de même émerveillés, ils ne sont pas blasés, il n’y a pas de lassitude. C’est une façon de célébrer son paysage.

— Lorsque tu dessines, te mets-tu à la disposition du motif ? Pour l’équilibre des forces, n’y-a-t-il pas à toute apparition sur feuille, son pendant de disparition ?

Un élan, qu’il soit dans la marche, le trait, ou le voyage, fait exister le vacant, l’espace blanc. Ce n’est pas propre au dessin. Le champs de forces révèle une absence de focus, un « entre ». Cet « entre » se vit aussi avec les saisons. Mes résidences se déroulent entre deux saisons, je me suis aperçu qu’ici on l’appelle « winterspring ». Que cela soit en Suède, à Terre Neuve ou à Bréhat, le territoire est essoré, il n’est pas dans sa pleine activité ni dans sa pleine opulence naturelle. Il révèle alors quelque chose de squelettique et laisse apparaître sa structure. Basique et aride.

Je suis moins attachée au motif, qu’à la relation du sujet à son espace. Quand je dessine une cabane, je questionne où elle va se poser. Elle n’aura son histoire que par la façon dont elle a d’être sur un sol, ou de flotter ou de laisser supposer qu’elle flotte. Pour dessiner une topographie, je mets le paysage en creux et fais apparaître des structures, des balises, des architectures, des bouts de planche. Comme dans les cartographies de constellations du ciel, un motif apparaît pour que le contexte réapparaisse de façon mentale chez le spectateur. Cela aussi parle des champs de forces.

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SOUCHES NIDS FLOTS ET AUTRES DEMEURES / 2014 30 dessins / crayon sur papier 21 x 21 cm

— La feuille de dessin, qu’a-t-elle de commun avec le ciel ? Avec la mer ? Avec le lac ?

Quand le ciel est gris et bas, j’ai toujours l’impression qu’il y a une feuille de calque. Le rapport entre matière et lumière raconte déjà le ciel gris et les jours de brouillard. J’adore travailler avec le calque pour cela. C’est déjà un matériau qui raconte du paysage.

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MÉTAL ET BÉTON / 2015 7 impressions sur papier fine art contrecollés sur dibon - 1m10 linéaire (9 x 12,5 cm / format) — édition en 3 exemplaires

La mer est un plan, le lac, une surface. Je joue avec cela. Quand je dessine le lac gelé, c’est un mélange de points de vue. J’ai les pieds sur le lac et je regarde le lointain, c’est le premier point de vue. Il y a aussi une vue en plongée depuis cette maison sur une colline au-dessus du lac. Puis dans ma tête, j’ai la cartographie du lac, en vue aérienne. Le quatrième point de vue est la feuille comme couche de glace. Je me rends compte qu’il faut que je change cela car le lac a déneigé (rires).

La ligne récurrente, à force de traverser la feuille, fabrique la surface et l’épaisseur, alors j’ai l’impression de convoquer les lignes de niveaux d’eau des cartographies pour raconter une topographie en mouvement. Maintenant que tout dégèle, nous sommes dans l’interstice, le montage contrarié des saisons. Les rapports sont de 90/10, entre sol/ciel, gelé/dégelé, lignes/surfaces, courbes/droites. Je vais découper le papier et faire émerger les îles et les flaques d’eau.

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SURFACES – 2017 encre sur papier - détail

— Je pense souvent que le point de départ est ce qu’il y a de plus volatil, ce qui disparaît très vite. Que penses-tu des points de départ ?

Le point de départ n’est pas un point c’est déjà un mouvement. Je parlerais d’amorce. L’amorce est un seuil, c’est l’espace juste avant d’entrer ou de sortir, là où les choses s’ancrent ou disparaissent.
Cela me fait penser que l’homme est un point de pivot par essence parce qu’il marche. Le point de pivot, voilà ce que je recherche : ce qui est auto-porté tout en ayant besoin de contact avec le sol, ce qui voudrait apparaître mais qui disparaît.

— Quel monde habites-tu ? As-tu fait le choix d’en quitter un ?

Quand j’y réfléchis, j’habite un monde en archipel, et cet archipel est en train de se resserrer en triangle, mon poème géographique. Si j’ai quitté un monde, c’est le monde de la sédentarité exclusive. Si j’ai quitté un principe c’est la ligne, je suis dans un plein, un réseau, une arborescence.

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SURFACES – 2017 série de 85 aquarelles – 12,5 x 12,5 cm