dimanche 30 juin 2013

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후쿠시마 - Fukushima

« Des prés volés connaissent-ils le printemps ? » — I/II

Un épilogue au livre de photographies de Chung Ju-Ha

, Chung Ju-Ha 정주하 et Suh Kyung-Sik

Sur la couverture du livre de photographies, il y avait une scène intitulée « Anxiety, No Safety » montrant des gens jouant sur une plage immense.

C’est en septembre dernier que j’ai rencontré l’homme pour la première fois. J’étais allé rencontrer mon vieil ami le Professeur Hong-koo dans un restaurant de Séoul pour le dîner. L’homme était là. C’était une personne aux cheveux gris, grande et taciturne. Après que nous nous fûmes salués, il m’offrit son livre de photographies. Le photographe s’appelait Chung Ju-ha. Il proposa de me dédicacer le livre mais il écrivit le nom de mon frère par erreur, ainsi que la mauvaise date. Puis il changea rapidement la date du 16 en 17 à l’aide de violents coups de crayon, écrivant par-dessus le chiffre. Son comportement candide et spontané fit sur moi une impression favorable.

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Sur la couverture du livre de photographies, il y avait une scène intitulée « Anxiety, No Safety » [1] montrant des gens jouant sur une plage immense. À première vue, il s’agit d’une scène parfaitement paisible ; il y a même une lycéenne en uniforme jouant dans une eau à hauteur de genoux. Puis, vous entr’apercevez trois énormes dômes derrière les gens. Ce sont les réacteurs nucléaires.

Le 11 mars, l’année dernière, ce qui fut désigné comme un tremblement de terre et un tsunami ne surgissant qu’une fois par millénaire frappa la côte pacifique du Tohoku. Le jour suivant, des explosions d’hydrogène se produisirent dans la Centrale Nucléaire de Fukushima Daiichi. L’incident critique que constitua la fusion des réacteurs à la suite des explosions força des dizaines de milliers de personnes à fuir leur ville natale bien que ni le gouvernement japonais, ni la TEPCO (Tokyo Electric Power Company) n’eussent donné l’intégralité des détails concernant l’incident. Le pire des scénarios d’accident finit par se produire créant de sérieuses inquiétudes, non seulement chez les Japonais mais aussi dans le monde entier. Le gouvernement japonais annonça que la situation était sous contrôle en soutenant que la « fermeture à froid » avait stabilisé la situation à la fin de l’année précédente. En réalité, les dizaines de milliers de personnes démunies, exilées de leur ville natale et sans refuge sont loin d’être en sécurité.

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Au moment des incidents nucléaires, la Corée du Sud exprima elle aussi de grandes inquiétudes concernant ce problème. Je reçus beaucoup de messages attentionnés très chaleureux de la part de ma famille et d’amis en Corée m’encourageant à fuir Tokyo pour la Corée du Sud. Mais ça ne dura pas longtemps. Après trois mois seulement, la Corée du Sud sembla perdre cet intérêt. L’attention portée par les gens aux situations incertaines et dangereuses n’est jamais très durable. Plus particulièrement, l’incident nucléaire eut lieu dans un pays étranger bien que voisin ; ce qui l’excluait des soucis immédiats de la Corée du Sud. De plus, l’impact d’une radioactivité invisible et encore insensible sur la santé ne prendrait effet que dans les années suivant l’exposition. C’est pourquoi la difficulté à imaginer et à nier les dégâts ne deviendrait une réalité que lorsqu’il serait trop tard pour aborder le problème.
Si la Corée du Sud n’apprend rien de cette crise, des incidents similaires pourraient se produire dans le futur et finalement constituer une catastrophe beaucoup plus désastreuse. Cette fois-ci, cela s’est produit au Japon mais la Corée du Sud pourrait très bien subir la même chose à n’importe quel moment, étant donné que le niveau de dépendance de la Corée à l’énergie nucléaire est très élevé, juste derrière la France. Le Professeur Han Hong-koo et moi-même sommes d’accord sur le fait qu’il nous faut dès maintenant combattre ce qui a été appelé « la mafia de l’énergie nucléaire » qui favorise l’apparition de nouvelles constructions nucléaires pour le profit ainsi que l’émergence d’un pouvoir militaire grandissant.

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À l’époque où j’ai rencontré le Professeur Han, il planifiait une série de campagnes « anti-nucléaires » à Séoul pour le mois de mars suivant et le photographe Chung Ju-ha avait accepté de participer à ces campagnes avec ses photos. Le livre de photographies Anxiety, No-Safety est constitué de son travail entre 2003 et 2007. Il avait pris des photos des réacteurs nucléaires déjà bien des années avant l’accident de Fukushima, l’ « anxiety » visible dans des scènes ordinaires dérivant peut-être d’un mauvais pressentiment.

Le Professeur Han en vint au fait et me demanda si je pouvais l’aider dans son projet de voyage à Fukushima pour un travail de terrain avec Chung Ju-ha.

Je m’étais rendu sur place au mois de juin précédent avec une équipe de production de la NHK TV (ndlr : « Nippon Hōsō Kyōkai Television », compagnie de production japonaise) en vue d’un reportage pour le programme TV « The Era of the Mind » (« L’Âge de l’Esprit »). Le 16 juin, je partis pour Koriyama après avoir fini un cours universitaire à Tokyo et arrivai vers 20 heures. Au premier abord, la rue dans la nuit parut paisible. Un groupe de lycéennes rentraient chez elles à vélo dans l’obscurité de la soirée. Je pouvais les entendre bavarder et glousser. La vue de lycéennes riant comme si aucune pollution radioactive sérieusement dangereuse n’avait traversé les rues me choqua profondément. J’eus même le sentiment que la frontière entre le réel et l’irréel avait été effacée. Les regardant, je me demandai : ces filles continueront-elles à être heureuses et en bonne santé à présent ou dans quelques dizaines d’années ?

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Le matin suivant, nous partîmes pour la ville de Minami-Soma. Sur le chemin, nous traversâmes Litate-Mura, la ville appelée « Zone du plan d’évacuation » à cause des hauts niveaux de radiation dans ce périmètre. Tandis que les voitures parcouraient toujours la rue principale traversant la ville, les maisons étaient désertées, sans le moindre signe de vie. Les champs nus bordant la route étaient asséchés. Nous avons croisé un vieux fermier de 75 ans qui tondait la pelouse sur la digue d’une rizière. Il semblait qu’il était la seule personne encore dans cette ville. Il marmonnait à propos de la solitude. « D’habitude, à cette époque, les grenouilles coassent trop fort, même la nuit, jusqu’à vous empêcher de dormir mais cette année aucune grenouille ne chante car il n’y a pas d’eau dans les rizières. C’est si morne et désert. »

Après un arrêt chez Sasaki Takashi, spécialiste de la pensée espagnole vivant avec sa femme à Minami-Soma, nous continuâmes notre chemin vers le sud sur l’autoroute 6, mais fûmes bientôt bloqués par un barrage de police. La zone délimitée par ce barrage, d’un rayon de 20 km autour de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, était interdite.

Le jour suivant, nous visitâmes l’école « Chosen [2] » (école pour les Coréens résidant au Japon) dans la périphérie de Koriyama. L’école avait envoyé les enfants vers une autre école « Chosen » à Niigata dans le but de les protéger d’un empoisonnement par les radiations, conformément aux souhaits de leurs parents. Ces élèves vivaient dans des dortoirs à Niigata et venaient voir leurs parents uniquement le week-end. Cela constitue certainement une pression financière et psychologique intense pour eux de vivre de cette façon. Je me demandais avec inquiétude combien de temps ils pourraient se le permettre.

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Le jour où nous avons visité l’école, les enfants revenaient de Niigata pour voir leurs parents. Nous y rencontrâmes une mère attendant son enfant. Elle expliqua qu’elle n’était pas coréo-japonaise mais qu’elle était mariée à un Japonais venant de Corée. Ainsi, son fils avait la double nationalité en Corée comme au Japon. Qu’allait être son avenir ? Le Japon avait colonisé Chosen dans le passé. La société japonaise se montre très hostile envers l’école Chosen. De plus, il allait désormais devoir vivre en tant qu’un des « Enfants de Fukushima ». Sa vie allait être sujette à discrimination sociale comme celle de ceux qui souffrirent uniquement parce qu’ils étaient à Hiroshima ou Nagasaki au moment de la bombe atomique.

Il se trouva que le Professeur Han regardait le programme TV dans lequel je passais et il me demanda d’être le guide de son groupe de visite de Fukushima. J’acceptai la suggestion avec plaisir. Les lycéennes de la couverture de Anxiety, No-Safety me rappelèrent les lycéennes de Koriyama. Le sombre pressentiment d’une catastrophe de Chung Ju-ha se concrétisa à Fukushima. Un autre Fukushima ne devrait jamais se reproduire, en Corée ou dans aucun autre lieu.

Le groupe dirigé par le Professeur Han et le photographe Chung arriva à Tokyo le 5 novembre. Quelques japonais, parmi lesquels le directeur Kamakura Hideya qui voyagea avec moi en juin, se joignirent à nous à leurs propres frais. Notre groupe d’une dizaine personnes monta dans un minibus et nous prîmes la route.

Il pleuvait à Litate-mura. Dans le parking d’un foyer municipal où la police locale garait ses voitures, plusieurs personnes appartenant à des organisations non-gouvernementales mesuraient les niveaux de radiation. Sous une pluie fine et froide, le Professeur Han et moi écoutions les conversations de ceux qui portaient la combinaison blanche de protection. C’était d’une certaine façon une nouvelle scène irréelle.

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À Minami-soma, nous nous arrêtâmes à la plage de Gayahama. Une maison de retraite pour les anciens, dont le tsunami avait emporté de nombreux résidents, n’avait pas changé 5 mois après ma visite de juin.

Chung Ju-han, muni d’un long appareil photo tripode, descendait le premier du bus et était le dernier à remonter dans le bus à chaque arrêt. Il ne disait pas grand-chose et je ne pouvais dire d’après son visage s’il arrivait à avoir les photos qu’il voulait prendre.

Pour le dernier jour de notre voyage, nous partîmes pour Ryozen, dans la banlieue de Fukushima. Je n’étais jamais allé dans la région mais voulais visiter après avoir appris des choses à son sujet dans des articles d’actualités.

Nous prîmes une étroite route de campagne depuis l’autoroute et abordâmes une pente raide. Soudain, une petite vallée apparut devant nous. Les montagnes environnantes étaient couvertes de belles feuilles d’automne colorées. Des couches de nuages étaient suspendues de façon légère dans le ciel. Des feuilles rouges et jaunes dansaient avec la brise. C’était vraiment une scène merveilleuse.

Nous passâmes devant un bâtiment qui ressemblait à un élevage de volailles. C’était étrangement calme. Nous continuâmes notre route à travers le bassin. Bientôt apparut un pâturage. Plusieurs vaches y paissaient.

Nous descendîmes du bus pour nous promener en prenant des photos. Au bout d’un certain temps, une petite voiture vint s’arrêter dans un crissement de pneus. Un homme élancé de 25-30 ans sortit de la voiture. Il dit d’un ton brutal — mais pas agressif — : « Ne prenez pas de photos sans demander la permission. Nous vivons ici. »

« Oh, je suis désolé. » Je présentai mes excuses. « J’enseigne à l’Université de Tokyo. Ils sont coréens et nous recherchons les dégâts causés par l’accident nucléaire. »

« Je me fiche de la raison pour laquelle vous êtes ici », poursuivit le jeune fermier, toujours méfiant.

« Je n’en peux plus. Nous vivons ici. Vous, vous continuez à venir, à prendre des photos et ensuite vous vous en allez. En réalité, vous ne faites rien pour nous. »

« Vous avez tout à fait raison. Je vous prie d’accepter mes excuses. Nous allons partir. »

Je fis de nouveau une légère révérence polie. Il avait une bonne raison d’être en colère. Sept mois s’étaient écoulés depuis l’accident, mais il n’y avait eu aucune excuse officielle des responsables et aucune compensation n’avait été donnée. De plus, le Japon urbain avait déjà commencé à se désintéresser du problème tandis que le gouvernement ainsi que les hommes d’affaires s’efforçaient de relancer le fonctionnement des centrales nucléaires.

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Un éleveur de bétail des environs de la ville s’était tué en juin dernier. À cause de l’accident de Fukushima, les cargaisons de lait provenant de sa ferme furent bannies du marché. Après avoir jeté du lait tous les jours pendant un mois, il se pendit, laissant derrière lui les mots « Et s’il n’y avait pas eu de centrale nucléaire ? » écrits à la craie sur le mur de la nouvelle remise construite en recourant à un emprunt. Il laissa derrière lui une dette énorme, une femme philippine et deux jeunes enfants. Aujourd’hui, les gens qui soutiennent l’économie de la région viennent pour la plupart d’autres pays d’Asie. Dans un élevage de volailles industriel, il y avait vingt jeunes travailleuses chinoises. Il y avait aussi beaucoup d’immigrantes venues se marier. Étant donné que le travail de fermier ou de pêcheur est difficile et ne permet presque aucun congé, « il est impossible de trouver des épouses japonaises. » À l’heure actuelle, deux mille épouses philippines sont censées vivre dans la préfecture de Fukushima. Elles font certainement partie des victimes de l’accident nucléaire, mais elles sont oubliées et non comptées.

Qu’allait-il arriver à la veuve du fermier et à ses enfants par la suite ? Peuvent-ils continuer à vivre sur cette terre si belle mais pauvre ? Si ce n’est pas le cas, où et comment peuvent-ils survivre ?

Juste au moment où nous allions quitter Ryozen, le ciel s’éclaircit. Dans la magnificence mystique, l’agonie humaine progresse de jour en jour. À l’intérieur d’un verger, un arbre chargé de kakis était encore étincelant dans le grand soleil de fin d’automne. On me dit que ces fruits n’étaient pas cueillis car ils ne pouvaient pas être mis sur le marché.

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Cela doit être un crève-cœur que de filmer cette réalité misérable. D’une certaine façon, on pourrait voir cette action comme perverse dans la mesure où cela risque d’être transformé en une marchandisation de la douleur et de la tristesse des gens.

Que pensa Chung Ju-ha de la plainte du jeune homme ? Comment refléterait-il cette réalité dans son travail ? Ces questions pesaient lourdement sur mon esprit mais je n’en dis pas un mot.

Quand Chung Ju-ha m’appela à la fin janvier de cette année, une vague de froid avait frappé le pays. Je le rencontrai à Shinjuku pour dîner ensemble. Il revenait de Tokyo d’un second voyage à travers tout Fukushima afin de filmer les scènes hivernales. Il s’apprêtait à partir pour Séoul le lendemain.

« L’horloge murale marchait encore. Il est possible que la batterie fonctionne toujours ou quelqu’un continue peut-être à la remonter. »

Il me montra une photo. Sur la photo, il y avait une horloge sur le mur de la maison de retraite de Gayahama. Je pouvais voir une ligne à environ un mètre cinquante du sol sur le mur. La partie du mur couverte d’une tache sombre sous la ligne révélait l’attaque du tsunami.

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Dix mois après l’accident et sept mois après ma dernière visite, tandis que les endroits où tant de vies furent emportées restaient en ruine, l’horloge sur le mur continuait à donner l’heure de façon aussi fiable que jamais. Malgré l’accident désastreux, le temps s’écoule en silence et les saisons se succèdent.

Quand nous nous rencontrâmes à Séoul en septembre dernier, le Professeur Han commença par évoquer l’idée de faire du poème de Lee Sang-hwa Des prés volés connaissent-ils le printemps ? le thème principal de l’exposition photographique. Il suggéra de capter le paysage naturel autour de Fukushima plutôt que le lieu de l’accident nucléaire. J’étais d’accord avec lui sur le fait que cela mènerait à des réflexions plus profondes sur la signification de l’accident que de simples images sensationnelles mais exceptionnelles. Je fus sincèrement touché par son désir sensible de lier le poème à Fukushima. Je comprenais également entièrement son but. Cependant, d’un certain côté, je ne pouvais me débarrasser d’une forme de doute.

Lee Sang-hwa était le chef de file de la poésie de résistance dans l’histoire moderne de la Corée. Il naquit en 1901 et vécut la colonisation de la Corée par le Japon en 1910. Il tenta de participer à la Marche du 1er Mars du Mouvement pour l’Indépendance en 1919 mais échoua car il fut découvert avant.

Dans le poème Problèmes coréens, il décrit la situation durant les années 1920 sous la « politique culturelle » trompeuse du Japon après la répression militaire de Mouvement du 1er Mars.

Là-haut dans le ciel
Construisons une fenêtre.
C’est étouffant..

Je suis sûr que tous les Coréens ressentirent alors les mêmes émotions que lui.
Plus tard, Lee Sang-hwa se rendit au Japon, assista au massacre des Coréens à l’époque du grand tremblement de terre de septembre 1923, puis revint en Corée. Il rejoignit la KAPF (« Korea Artista Proleta Federatio », c’est-à-dire l’ « Association Coréenne des Artistes Prolétariens ») en tant qu’un des membres fondateurs en 1925. Son poème Des prés volés connaissent-ils le printemps ? parut dans le magazine Gaebyeok (Grande Transformation) en 1926. Le magazine fut contraint de suspendre sa publication à cause du poème. Il mourut à Séoul le 25 avril 1943.

La proposition du Professeur Han de lier le poème de Lee Sang-hwa à l’accident de Fukushima me fit me demander s’il était approprié de comparer les deux. Au temps de Lee Sang-hwa, les champs de Chosen*, sa patrie, furent volés par l’Impérialisme Japonais. Et aujourd’hui les champs des habitants de Fukushima avaient été volés par leur propre gouvernement et le monde des affaires. Et si un parallèle entre les dégâts de l’occupation japonaise et l’accident nucléaire de Fukushima induisait d’autant plus en erreur les Japonais qu’ils doivent déjà prendre conscience de leur responsabilité dans la politique coloniale de leur pays ?

Je lus le poème une nouvelle fois avec cette question en tête.

à suivre…

Traduction d’Anne Hémion

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Notes

[1(Éditions Noonbit)

[2« Chosen » est la retranscription du mot japonais désignant la Corée.

Suh Kyung-sik est auteur et professeur à l’Université de Tokyo Keizai