mardi 30 juillet 2013

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후쿠시마 - Fukushima

« Des prés volés connaissent-ils le printemps ? » II (fin)

Un épilogue au livre de photographies de Chung Ju-Ha

, Chung Ju-Ha 정주하 et Suh Kyung-Sik

Je lus le poème une nouvelle fois avec cette question en tête.

La terre n’est plus nôtre. Des prés volés connaissent-ils le même printemps ?

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Sur l’étroit chemin entre les rizières
où ciel bleu et prés verts se rencontrent et se touchent,
je marche et marche sous le soleil comme dans un rêve.

Ciel et champs silencieux,
peut-être ne suis-je pas venu ici seul.
Toi qui m’a conduit, toi qui m’a appelé ici, réponds-moi, respire-moi.

Les vents me parlent à voix basse, agitent mon ourlet,
me poussant en avant.
Une alouette trille dans les nuages telle une jeune fille chantant derrière la haie.

Ô champs d’orge mûrissant, votre longue chevelure
est lavée par la pluie.
Etourdi, je marche.

Bien que seul, je presse le pas.
Un doux ruisseau coulant autour des champs arides
mène en bourdonnant une danse pour bébé pleurant sur l’épaule.

Ne vous pressez pas, hirondelle et papillon.
Saluez les pissenlits des prés inconnus
où une fille aux cheveux huilés les arrachait.

Mettez-moi une houe dans les mains.
Sur ce sol, aussi délicat qu’une poitrine rebondie,
je veux me lancer et travailler jusqu’à la sueur.

Tel un enfant au bord de la rivière,
mon âme se précipitant éternellement et sans faire de pause,
que cherché-je, où vais-je, réponds-moi.

Plein de l’odeur de l’herbe,
de rire vert en chagrin vert,
clopinant, je marche tout le jour, comme possédé par le démon du printemps.
Mais maintenant – puisque ce sont des prés volés et que notre printemps est volé...

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Sans la première ligne « La terre n’est plus nôtre. Des prés volés connaissent-ils le même printemps ? » et la dernière ligne « Mais maintenant – puisque ce sont des prés volés et que notre printemps est volé... », le reste du poème n’est rien de plus qu’une belle pastorale. Il n’y a aucune mise en cause de l’hégémonie japonaise et pas de description des chagrins et douleurs des gens. En vérité, ce qui cause le sentiment de perte et d’inanité, les souffrances et le ressentiment de ceux qui sont sur le point de perdre « leurs racines » dans un pays déshérité est, intensément et profondément, l’absence de leur reconnaissance.
« Des prés volés connaissent-ils le printemps » a été écrit en 1926. A cette époque, de nombreux fermiers étaient devenus des travailleurs itinérants privés de terres, déracinés par la spoliation japonaise à travers un prétendu « plan pour augmenter la production de riz ». C’est en 1928 que mon grand-père a fui au Japon. En tant que membre de la troisième génération, je suis né au Japon. La plus grande partie de la population coréojaponaise est d’abord venue au Japon pour la même raison. C’est pourquoi la poésie de Lee Sang-hwa est l’hymne du peuple Chosen sous la colonisation japonaise dans le passé et l’hymne des Coréens vivant au Japon sous l’impérialisme qui dure encore aujourd’hui.
Est-ce-le bon choix que de représenter Fukushima par ce poème ? Cela pourrait-il apporter le moindre résultat significatif ?
En lisant attentivement le poème avec cette question en tête, je fus assuré de voir l’efficacité potentielle de ce projet.

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L’interrogation « connaissent-ils le printemps » est loin de n’importe quel slogan tourné vers l’avenir du type « le printemps finira forcément par arriver ». La saison du printemps vient bien avec l’éclosion massive des fleurs. Mais le printemps ne pourra jamais être le même printemps que celui qu’il a été auparavant. C’est un printemps empoisonné par les radiations. L’essence du message que le poème tente de transmettre est que nous sommes touchés de façon critique et qu’existe le danger que « même le printemps soit inaccompli ».
Même le gouvernement japonais et la TEPCO [1] estiment qu’il faudrait environ 40 ans pour fermer complètement le réacteur nucléaire endommagé. La radiation continuerait à se propager d’ici-là. Il est techniquement difficile d’éradiquer la contamination radioactive et cela demande une somme d’argent colossale. Certains experts suggèrent d’abandonner les sols contaminés et de planifier une délocalisation. La radiation est invisible et inodore mais peut nuire gravement à la santé et aux conditions de vie des générations à venir. Les conséquences néfastes sur la santé ne seront clairement évidentes que d’ici quelques années. C’est ce qui définit l’accident nucléaire.
Pendant ce temps, les dommages de la colonisation japonaise subsistent, touchant considérablement le peuple coréen à l’intérieur comme à l’extérieur de la péninsule coréenne aujourd’hui encore, près de 100 ans après « l’occupation ». Il y a peut-être ici un point commun.
Tandis que la poésie de Lee Sang-hwa chante la pleine beauté pastorale du printemps, au plus profond des coeurs, elle exprime l’amertume de ce qui a été « volé ». Le moment venu, le printemps visite les prés de Fukushima. Il pourrait paraître tout à fait semblable au printemps de l’année dernière. Pourtant, celui-ci a pour essence une blessure. A moins que quelqu’un ne mette en oeuvre des efforts extraordinaires pour y être sensible, cela ne serait pas facile pour une personne occupée par une vie quotidienne familiale et dense de concevoir cette blessure. Néanmoins, c’est impératif. Nous nous devons d’user de toute notre imagination pour voir l’agonie de ceux qui sont privés de leur vie ordinaire. Trouver des points communs entre Fukushima et le poème de Lee Sawang-hwa aiderait les Coréens à imaginer la douleur des habitants de Fukushima. Inversement, cela fournirait au peuple japonais l’opportunité de comprendre les profondes cicatrices et l’importante responsabilité de la colonisation de la Corée par le Japon. Ainsi, je crois que nous avons pris la bonne décision en faisant de la poésie de Lee Swang-hwa le thème central du projet.

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Chung Ju-ha m’a envoyé quelques photos du livre au Japon. Immédiatement, j’ai observé une nette différence entre ces photos et celles de Anxiety, No-Safety. Dans ses photos de Fukushima, pas une seule personne n’est visible.
Toutes les scènes sur les photos, de la cour de récréation d’une école Chosen à la plage de Gayahama, au mur de la maison d’une personne âgée, aux montagnes couvertes par les couleurs veloutées des feuilles d’automne à Ryozen sont si belles que c’en est presque douloureux, mais traduisent aussi le vide. C’est ce sentiment exact qui m’est venu quand j’ai traversé les prés détériorés. Le sentiment d’irréalité éprouvé dans la réalité que nous avons expérimentée est tangible dans ses photos. C’est sa réponse au défi d’un projet en apparence impossible de trouver le moyen de saisir un objet invisible : la radiation en images.
Considérez le concept « la présence d’absence et l’absence de présence ». C’est la tentative de répondre à la question, dans la seconde partie du 20ème siècle, de savoir si ou comment l’art peut endurer la destruction massive de la Seconde Guerre Mondiale et l’holocauste juif commis par l’Allemagne nazie qui a suscité la question « Comment l’art peut-il survivre après Auschwitz ».
Peu importe le mal que quelqu’un peut se donner pour représenter les sites effroyables de destruction et de massacres de façon réaliste, l’oeuvre ne peut garantir d’avoir un effet sur le spectateur. Au contraire, plus les images présentées sont cruelles et pathétiques, plus les gens sont susceptibles de s’en détourner ou de prendre leurs distances ; puis tendent à avoir recours à une vision enjolivée bien qu’elle manque souvent de bases solides. On peut voir cette même tendance dominer après l’accident de Fukushima.

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Quels moyens une personne peut-elle prendre pour représenter la réalité en réaction à cette tendance ? « Présence d’Absence » peut être une réponse.
Les oeuvres exemplaires sont celles de l’artiste moderne français Christian Boltanski. L’une d’entre elles, appelée « Canada », montre des vêtements usés suspendus à un mur. Une autre montre de vieux vêtements éparpillés sur le sol.
Ces vêtements hors d’usage « représentent l’absence ». Qu’est-il arrivé à ceux qui ont un jour porté ces vêtements ? Qui étaient-ils ? Où sont-ils ? Nous, les spectateurs, venons et ressentons un malaise et une insécurité vagues et indescriptibles provoqués par l’imagination du destin des propriétaires disparus.
« Canada » était le surnom d’un entrepôt dans le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau. Non seulement les gardes nazis mais aussi les prisonniers appelaient l’entrepôt « Canada ». Les vêtements et les bijoux pris aux victimes et aux détenus étaient stockés là-bas. Il y avait d’innombrables victimes juives, donc les gens surnommaient cyniquement la remise « Canada » pour signifier des « ressources infinies ».
L’exposition photographique de Chung Ju-ha est littéralement « la présence d’absence ». Vous allez ressentir une certaine anxiété et un malaise ambigus devant des photos splendides de paysages ressemblant à des images de cartes postales-souvenir. Des scènes sans hommes, masquant les graves blessures existant derrière. Qu’est-il arrivé à ceux qui ont autrefois vécu dans ces lieux ? Où sont-ils partis ? Essayez d’imaginer les souffrances et l’agonie de chaque individu parmi les victimes de Fukushima, guidé par les oeuvres de Chung Ju-ha et la poésie de Lee Sang-hwa. Un an après l’énorme tremblement de terre et l’explosion nucléaire, un autre printemps vient naturellement à Fukushima. Mais le printemps n’est pas le même, celui-ci est volé.

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L’Asie de l’Est, comprenant la Corée, le Japon et la Chine est la seule région dans le monde ayant une telle concentration de centrales nucléaires. L’effet d’un accident nucléaire dans un pays ne s’arrête jamais aux frontières du pays mais cause des dommages sérieux et à très long terme aux pays voisins.
Le mandat du président Lee Myeong-bak arrive à échéance à la fin de cette année. Ce dernier représente les intérêts de la mafia dans les centrales nucléaires en Corée. Le peuple coréen est à un carrefour décisif avec cette opportunité de se défaire de la dépendance à l’énergie nucléaire et de se frayer un nouveau chemin vers un avenir plus paisible et plus sûr.
Au Japon, les personnes au pouvoir cherchent une occasion de reprendre l’activité des centrales nucléaires en harmonie avec le désir des cercles industriels. La contre-attaque menée par la mafia de l’énergie nucléaire gagne du terrain. Les Japonais font face au défi de lutter contre la tentative de leur propre gouvernement de voler leur printemps ainsi que leurs champs. Quand le peuple coréen avait appelé le peuple japonais à combattre l’impérialisme de l’Ouest par solidarité avec la Déclaration d’Indépendance du 1er Mars, peu de Japonais s’étaient manifestés. Par conséquent, les colonisations ont continué et la guerre du Pacifique s’en est suivi. La guerre a causé d’énormes dégâts, même au peuple japonais, parmi lesquels le bombardement atomique.

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Aujourd’hui, nous les Coréens, demandons au peuple japonais de ne pas reproduire ce passé qui avait fait souffrir les autres ainsi qu’eux-mêmes en obéissant aveuglément aux ordres du pays. Nous devons les encourager à atteindre une indépendance spirituelle détachée des intérêts du pouvoir national. Une nouvelle ère de solidarité entre le peuple japonais et coréen apparaîtrait.
L’accident nucléaire de Fukushima peut-il aider les deux nations à comprendre leur souffrance respective à travers un effort efficace d’imagination ? Pouvons-nous partager une rancoeur commune envers ceux qui ont causé ces maux tels que les chercheurs de profit liés à l’énergie nucléaire, les conglomérats, les experts soumis au gouvernement et les médias qui en sont les porte-parole ? Le défi est lancé.

traduction Anne Hémion

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Notes

[1**Tokyo Electric Power Company