vendredi 28 novembre 2014

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Démultiplier : sur les pas de Clérambault

Sur une proposition originale d’Antonio Guzman

, Eric Aupol

C’est avant l’entrée dans un espace, que l’on ne verra jamais, sur le seuil de ce que sera l’espace de la sentence et du destin, que sont pris ces corps, comme des pièces d’un jeu d’échec attendant le début de partie.

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Tombe de Clérambault, Malakoff, 50 x 70 cm

Vers 57 ans, je commençais à voir de mon œil droit les formes des objets modifiés de façon bizarre. Leurs contours n’étaient plus seulement imprécis, mais multipliés. Dans la nuit, tout point lumineux se changeait en constellation, les anses incandescentes des ampoules électriques semblaient au nombre de cinq ou six dans chaque ampoule... Dans le jour, surtout en cas de contrastes marqués entre clair et sombre, seuls les contours les plus lumineux des objets se dédoublaient, les contours clairs et irréels m’apparaissaient d’autant plus nets qu’ils trouvaient pour se détacher un fond plus sombre. (Souvenirs d’un médecin opéré de la cataracte)

Gaétan Gatian de Clérambault mourut en 1934 de manière dramatique : devenu aveugle, il se suicida chez lui, par arme à feu, devant son miroir. Une stèle islamique gravée rapportée d’un de ses nombreux voyages au Maroc a, comme il en avait exprimé le désir, été dressée il y a quelques années après être restée très longtemps dans les sous-sols du Musée de l’Homme, derrière sa tombe (et où se déroule cette ligne : « souvenons nous de l’assaut de la mort »).

La plaque de marbre blanc, gravée, à Fès, par un marbrier spécialisé dans la gravure des plaques funéraires musulmanes, évoque en contrepoint et comme image cet objet acheté de son vivant par le médecin, dans une anticipation pré-mortem. La phrase inscrite, extraite, comme toutes les citations retranscrites dans cette série, des Souvenirs d’un médecin opéré de la cataracte, m’est apparue emblématique de l’écriture de Clérambault. Une distance analytique, positiviste et scientifique, pour l’analyse de son propre corps, de sa propre maladie et aveuglement progressif. Une distance tournée aussi vers soi, dans le retrait et le refus d’une forme d’expansion, dans la précision et la « netteté » des termes et du style. La gravure blanche dans la pierre blanche devrait produire un temps d’adaptation de l’œil pour sa lecture, signalant physiquement l’organe occulaire au spectateur. Elle clôt également ce même livre, comme, là encore, une invitation à la dissection d’un œil (et d’un esprit), symptôme d’une forme de rigueur moderne, par la volonté farouche d’observer, d’analyser, d’archiver, de classer, d’écrire enfin, le symptôme et la culture.

Entré en tant qu’interne en médecine à l’Infirmerie Spéciale de la Préfecture de Police de Paris en mars 1902, il y est nommé médecin adjoint en janvier 1905, puis médecin en mars 1913, et devient médecin-chef en mars 1920. Dans ce contexte, au service d’admission d’urgence des aliénés, il voit quantité de personnes (environ 2 000 par an) faisant manifestement état de troubles mentaux et qui perturbent l’ordre public. Charge au médecin d’établir un diagnostic, puis de diriger, de gré ou de force, chacun(e) vers un établissement médical et psychiatrique. C’est ainsi que nombre de destins furent dans les mains de Clérambault, certain(e)s ne sortant jamais de l’institution psychiatrique et asilaire de l’époque.

Il fut surtout célèbre pour ses travaux de médecin-certificateur à l’Infirmerie spéciale Psychiatrique de la Préfecture de Police de Paris, où il rédige une œuvre ouverte, un rien gongorique, à la fois précieux et précis, au jour le jour, pendant presque quarante ans, de plus de treize mille certificats médico-légaux inédits, autant de diagnostiques d’internement asilaire correspondant à autant de patients en crise (hallucinés ou psychotiques) que la police ramassait en ville et lui remettait tout au cours de sa carrière. (Antonio Guzman)

Les portraits, réalisés dans un protocole précis – de dos, cheveux longs en arrière, le même élément de porte répété et multiplié dans chaque image – voudraient montrer la fragilité des corps en attente. C’est avant l’entrée dans un espace, que l’on ne verra jamais, sur le seuil de ce que sera l’espace de la sentence et du destin, que sont pris ces corps, comme des pièces d’un jeu d’échec attendant le début de partie. Corps en attente, à l’avant scène – il sera, dans l’ensemble de ce travail photographique beaucoup question de théâtralité, de représentation, de frontalité scénique –, juste un peu avant que quelque chose ne se passe, dans la potentialité d’un mouvement, d’une décision.

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Le corps découvert jusqu’à la taille donne à penser une incarnation potentielle, celle que le médecin observait jusque dans sa dis-simulation.

L’étoffe posée en dessous de la taille, parfois élégante et travaillée, comme les nœuds décrits par le médecin lors de ses conférences sur le drapé à l’École des Beaux-Arts, et parfois presque informe, comme une violence symbolique faite au corps ausculté, et bientôt, sans doute, enfermé, au corps social et marginal. Le cheveu, fil qui traverse, sous diverses formes (cheveu, ligne, pli du tissus, lettre, trame) l’ensemble de la série, donne, comme la peau de chaque corps, une gamme chromique évoluant du blanc laiteux au brun foncé. Comme une charte de couleur, qui nomme et classe aussi.

Il s’agit de trouver une même tension dans ces hommes (aussi aux cheveux longs et de dos, un corps désexué mais parfois désirable) et femmes en attente, comme le patient est en attente de diagnostic, le modèle en attente de la photographie qui lui sera prise. Le regard est absent, le dos tourné en appelle au regard du spectateur, qui pourrait être le suivant (ou la suivante).

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Le classement des corps est un des grands projet de ce que fut l’époque moderne. Photographie, identité judiciaire et psychiatrie sont trois systèmes modèles du XXe siècle, travaillant de concert (Bertillon, Charcot,...), classant, archivant les types. La photographie, outil moderne par excellence, partageant elle aussi son statut entre art et science, fut bien sûr l’outil privilégié de cette obsession typologique et ethnographique. Les marges, surtout, politiques, sociétales ou ethniques dans l’empire florissant (la question coloniale, évoquée dans les portraits, me semble partie prenante de la volonté d’analyse. L’empire se construit sur la rationalisation et une utopie de progrès), furent les corps les plus sollicités (car les plus étranges ou incompris ?) pour tenter de rationaliser le monde et se prémunir, dans l’utopie de l’époque, du hasard et de l’accident, de ce qui échapperait à un contrôle et une analyse, à une théorie mécaniste des maladies.

La photographie comme outil de rationalité et rationalisation des corps, du temps et des espaces. Mais les tensions subsistent toujours à la raison. Enfin, ces études se veulent, là encore, comme une image-miroir des portraits de Clérambault photographe réalisés à Fès, où le corps disparaît derrière le pli et la masse du drapé, où l’analyse et la séquence prévalent sur l’exotisme, le sexuel et le romantique. La chair se fait presque absente, et la photographie offre une tension du mouvement dans les séquences du photographe.

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Résidence du Maréchal Lyautey, Fès, 50 x 70 cm

Le Maréchal Lyautey, officier pendant les guerres coloniales, premier résident général du protectorat français au Maroc en 1912 fût très proche de Clérambault, lui demandant de construire le service psychiatrique moderne du Maroc, assistant avec son épouse aux fréquentes conférences de Clérambault à l’Académie des Beaux-Arts sur le pli et le drapé.

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Portrait post-mortem de Clérambault, La Salpêtrière, Paris, 50 x 70 cm

L’écriture, le tissus (noué et dénoué dans un même temps), la lumière : encore une image manquante, un corps absent, un hommage par le biais du médecin photographe, une évocation personnelle et poétique de l’homme à la passion de l’étoffe, de l’écriture et de la parole.

La forme de l’étoffe évoque enfin les cours de Clérambault sur l’étude technique du drapé, et notamment la forme du « faux bouton berbère », dont Clérambault explique la réalisation (Noyau Inclus Ligaturé).

La fibule tient par transfixion ; notre dispositif tient par ligature. Posez deux étoffes plat à plat ; poussez votre index sous l’étoffe inférieure et liez, en retirant votre index, le chou d’étoffe à double épaisseur que votre index avait soulevé : les deux étoffes resteront solidement unies. Pour que le chou ne puisse glisser dans son collier, nous remplirons la cavité, avant de lier, par une bille ou tout autre corps rond que la ligature enfermera. L’ensemble pourrait être appelé, en raison de son aspect, un faux bouton, et, en raison de sa structure, un noyau lié ; mais la définition complète serait : chou d’étoffe à deux épaisseurs, avec noyau et ligature. (Recherches technologiques sur le drapé)

Le Maristane Sidi Frej à Fès était le plus célèbre et le plus important des maristanes du Maroc. Sa naissance, son apogée et sa dégradation sont étroitement liés à la grandeur et à la décadence de la dynastie mérinide. Les Mérinides ont suivi en cela l’exemple des Almohades et ont doté le Maroc d’une « chaîne » de maristanes répartie dans les grandes villes marocaines, entre autres à Fès, Meknès, Salé, Rabat et Safi. Il est situé au cœur de la plus vieille partie de la médina de Fès, à proximité du sanctuaire de Moulay Idriss, Saint-Patron de la ville, entre le souk El Attarine et le souk du Henné. Le maristane était composé d’un rez-de-chaussée comprenant 18 chambrettes, et d’un étage qui en avait 22. Le rez-de-chaussée était fait pour l’hospitalisation des hommes et l’étage au-dessus pour celle des femmes, ainsi qu’un jardin attenant pour la promenade des malades et les concerts de musique andalouse qui leur étaient donnés chaque semaine. La gestion du maristane était assurée par un administrateur aidé de secrétaires et contrôlé par un Nadir des Habous qui supervisait l’utilisation des biens qui faisaient vivre l’institution. Il est pratiquement certain que plusieurs « spécialités » médicales étaient pratiquées dans le maristane dont « la médecine interne », l’orthopédie, l’ophtalmologie et la psychiatrie.

Au temps de sa splendeur, le maristane Sidi Frej a très probablement servi de modèle pour la construction du premier hôpital psychiatrique dans le monde occidental. En effet, le Père Gilbert Jofre était venu à deux reprises en « Afrique » pour racheter des prisonniers de guerre chrétiens à la fin du XIVe siècle. Les rois Mérinides avaient alors pour capitale Fès, et c’est très probablement avec eux que les négociations avaient lieu. Le maristane Sidi Frej étant situé en plein centre de la médina, il est impossible à un visiteur qui passe même très peu de jours dans la ville de ne pas être au courant de l’existence de cette institution, qui par ailleurs représentait un élément de fierté de la ville. Le père Jofre créa une association qui construisit le premier asile pour aliénés à Valence, en Espagne, en 1410. Ceci représente un excellent exemple du « transfert de technologie » sud-nord de la fin du Moyen Âge. Par la suite, les Espagnols ont construit des hôpitaux psychiatriques dans les principales villes d’Espagne, en Amérique centrale, et dans les autres pays d’Europe.

À partir du début du XVe siècle, le sultan mérinide Abou Said Othman Il a commencé à vendre et à hypothéquer les biens du maristane pour équiper son armée, et ce malgré les protestations de la population. Le maristane est tombé progressivement dans la décrépitude et a alors été transformé petit à petit en asile pour aliénés. Léon l’Africain avait travaillé pendant deux ans comme secrétaire au début du XVIe siècle au maristane Sidi Frej, et la description qu’il faisait de l’hospitalisation des malades mentaux n’était pas des plus flatteuses. La situation a continué à se dégrader au fil des siècles et les témoignages que nous avons de l’état des lieux en 1906 par Salmon et Michaux-Bellaire, ainsi que celui du Dr. du Mazel en 1922 sont catastrophiques. À l’image du reste, l’assistance aux malades physiques ou mentaux s’était détériorée dans les maristanes, au point d’en faire plus des prisons que des lieux de soins. Le maristane Sidi Frej a ainsi fonctionné jusqu’en 1943, date à laquelle il a été partiellement détruit.

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Quartier du Maristane Sidi Frej, Fès, 100 x 75 cm

C’est un Maristane imaginaire, une reconstitution photographique d’un espace-emblème de tout lieu asilaire et de l’imaginaire qu’il développe, mais aussi la collusion, bien réelle, dans un espace ancien en réaménagement à quelques pas de Sidi Frej, de temporalités contradictoires, racontées par la matière, par la lumière et ses traces, par les lignes tirées à chaque encablure des ouvertures / fermetures / passages, pour marquer dans l’espace un double mouvement de regard. Perspectives et contre-perspectives renvoient à une dualité fictive de points de vue : le premier va vers le seuil, « l’horizon », vers l’autre pièce, dont la porte souligne une possible répartition du corps dans ce marquage, un tiers deux tiers, comme le cadrage d’une « bonne » image. Ce corps présent absent, en écho aux corps de dos photographiés, est une marque de la métrique, de la mesure de la distance, de la clarté perspectiviste : le corps doit rentrer dans la cellule, l’ouverture est mesurée pour (un dernier coup d’œil). L’autre point de vue reste celui du regardeur, vers l’œil de celui qui observe et dirige, répartit et cadre. Photographe, psychiatre... L’espace est aussi une image du dispositif photographique, de la camera obscura à la chambre photographique, et enfin un écho lointain, une correspondance avec les studios de la préfecture de police, ou le sol marquait à l’adhésif toutes les indications de placements des « bertillonnés », et les zones de profondeur de champ, de netteté donc.

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Quartier du Maristane Sidi Frej, Fès, 75 x 100 cm

De 1915 à 1917, deux convalescences passées au Maroc conduiront Clérambault au Maristane de Sidi Frej, où, avec le soutien du Maréchal Lyautey, il construira les prémisses de la psychiatrie « moderne ».

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Page tableau, Paris / Fès, 50 x 70 cm

Trois textes en cartel accompagnant les photographies :

Les délires de la cataracte qui éclatent chez les intoxiqués peuvent avoir partiellement pour cause la terrible contention d’esprit que nous impose la solitude surtout quand nous ne sommes pas habitués à penser.
L’obligation de se tenir soi-même compagnie est une épreuve à laquelle nombre de cerveaux ne résistent pas.
Ainsi, labilité du pouls, comme marque d’émotion latente.

Trois études d’un drapé, entre nature morte et gisant (un corps pourrait apparaître sous le drapé), rehaussées de trois extraits d’écriture de Clérambault. L’écriture, qu’elle soit littéraire ou simplement diagnostique fut essentielle chez le médecin photographe. Les extraits choisis, tirés de Souvenirs d’un médecin opéré de la cataracte, mettent en exergue une forme de solitude et de retour sur soi, d’intériorité, d’isolement du monde aussi. Réunis de prime abord par une sorte d’automatisme, écriture et image permettent une association ouverte, créant une nouvelle image, une autre temporalité assez indéfinissable, un principe de libre association, comme le serait un moment de séance psychanalytique (!). Le mot, chez Clérambault comme chez son élève Lacan, annonce l’image.

La lettre comme l’étoffe appellent l’arabesque, la courbe, le pli et le fil, un récit qui se déploie de façon parcellaire et elliptique.

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Objet - outil, Paris / Fès / Dunhuang, 40 x 30 cm

Une indexation imaginaire d’objets évoquant la mesure, le classement, l’écriture (le diagnostique), le pli, dans un potentiel de fonctionnement et d’association, photographiés dans une précision et une netteté quasi « hallucinatoire ». Chaque prise de vue se veut comme la possible extraction d’un catalogue technique, objet sur fond noir, prise de vue frontale, une chromie légèrement bleue, froide, renvoyant à cette rigoureuse distance de l’œil analytique, l’hygiène médicale, une neutralité à peine déplacée.

Une dernière pièce est en attente de réalisation : trois cartons format 20 x 20 x 20 cm, en faïence. Le modèle de carton est un modèle entre le carton d’archivage et de déménagement, régulier et cubique (longueur = largeur = hauteur). Le blanc de la céramique signalera de nouveau la chromie des objets-outils, et dans un même temps, la matière des interstices du carton (veinure, trame, alvéoles) sera précise dans ses plis, en contrepoint « matiériste » de l’aspect clinique de l’objet.

Eric Aupol
Démultiplier
Sur une proposition originale d’Antonio Guzman
Samedi 8 novembre 2014 > Mardi 30 décembre 2014

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