samedi 23 novembre 2013

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De jour et de nuit et de nuit

2012 Vidéo en boucle

, Jean-Louis Poitevin et Stéphanie Raimondi

Pour cette vidéo dont le titre suggère un cycle enrayé, Stéphanie Raimondi a filmé un objet cinétique et magique.

En boucle !

Dans ce mouvement infini de la boucle - mouvement immobile de l’éternité relayé par le trouble de l’hésitation incessant du vivant à se tenir debout face à l’univers - nous voyageons de la nuit à la nuit à travers le jour, pas pour sortir jamais de la nuit ébouriffés dans la lumière du jour, mais pour intensifier la perception magique du détour qui gît dans le retour à la nuit.

Sur l’écran, un astre inconnu, à la fois fixe et mobile rappelle, si l’on veut, une lune imaginaire, prototype de l’astre absolu dont rêva Mallarmé.

Dans cette vidéo de Stéphanie Raimondi, douze demi-lunes entament donc une ronde progressive. Au commencement, on ne perçoit que du noir, des nuances de noir. Puis, clignotement intermittent, des apparitions blanches viennent interrompre l’unanimité nocturne de ce bal sans figurants. Une, puis deux, puis trois. Le noir cède du terrain jusqu’à ce que, miracle de la répétition, ivresse du mouvement, le blanc, vainqueur, perde à nouveau la face et que le noir revienne, porte ouverte sur le rêve qu’aucune lumière ne peut empêcher d’exister.

À cela s’ajoute, malgré la justesse de la rotation de cet astre improbable, une légère arythmie, un dandinement de canard, celui peut-être du « time out of joint ». Notre œil ne cesse de tenter l’ajustement, espérant en vain corriger l’ellipse qui danse et conjurer le tremblement dont l’image est porteuse et qui hante la pensée.
« S’il y a un espace réel ou virtuel de la pensée, alors il doit y avoir aussi du son à l’intérieur, car tout son cherche à s’exprimer comme vibration dans un milieu spatial » écrit Bill Viola, dans Le son d’une ligne de balayage, paru dans Chimère 11, au printemps 1991.

Le son participe aussi de l’intensification de la nuit. Il creuse l’espace de ses vibrations de plus en plus saturées, jusqu’à atteindre une sorte de pic d’intensité au moment où l’on croit être parvenu au blanc complet. Cet aveuglement de pacotille confère pourtant une dimension puissamment cosmique à cet astre égal en tout à une maquette d’atelier.

C’est alors que se révèle toute la puissance de la boucle. En effet, par l’inversion lente du processus, nous sommes renvoyés non pas en arrière mais dans un monde sans autre, celui dans lequel ce qui revient est approfondissement de ce qui était et ce qui était est approfondissement de ce qui a été voulu identique. Et il faut aussi compter sur la roublardise de l’esprit qui trouve dans cette reprise indéfinie une porte ouverte sur son propre arrière-monde vers lequel aussitôt il se projette, relançant la nécessité de la reprise et faisant de la boucle la forme parfaite d’un mouvement à la fois mobile et immobile, et de la vidéo le vecteur d’une image mobile de l’éternité, donc.