dimanche 30 septembre 2012

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Dans le blanc des yeux du temps

, Lucie Noel Thune

Lucie Noel Thune est une artiste connue pour ses installations dans lesquelles le froid et le blanc jouent un rôle prépondérant. Elle réalise aussi des sculptures en cire blanche. Lors d’une résidence à Paris, elle a réalisé un ensemble de dessins sur des feuilles de papier-calque qu’elle superpose sur deux ou trois épaisseurs non sans avoir, en plus du dessin, déchiré délicatement à la main des zones entières de la feuille, laissant ainsi à la lumière le soin de dessiner elle-même de nouveaux contours, plus rugueux, plus inquiétants.

1. Le halo du blanc

Le blanc dans ses œuvres parle de la neige et du froid. Rien d’étonnant puisqu’elle est norvégienne et qu’il est inutile de nier ses origines surtout lorsque l’on développe un travail d’imagination mémorielle comme elle le fait avec ces dessins qui mettent en scène la densité feuillue d’un jardin imaginaire enlacé par le froid.

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Blomst-og-Bein

Jardin ! Ce simple nom résonne comme un programme et comme une promesse. Celui que dessine Lucie Noel Thune n’est pas le vert jardin des amours enfantines, ni celui du paradis, mais le jardin sauvage tel qu’il paraît lorsqu’il est pris dans les premières gelées. Alors tout est blanc, si blanc que cet état transitoire dans lequel tout est figé peut être perçu comme une porte ouverte sur la page du rêve, du grand rêve de la vie. Ce jardin hante sa mémoire. Mais ce qui fait qu’il est si vivant en elle aujourd’hui encore dans sa blancheur même, c’est d’être peuplé de souvenirs incertains.

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Souvent, on affecte de croire que les souvenirs se devraient d’être précis. Mais c’est là une approche par trop influencée par le roman policier. Les souvenirs, en fait, sont des masses floues qui charrient des éléments variables provenant de strates mémorielles diverses, non unifiées et à travers lesquelles nous allons sans être maître de notre chemin. Le jardin gelé de Lucie Noel Thune porte en lui, non tant le poids de tel ou tel souvenir, qu’il ne nous rend présent le halo trouble, blanc et épais, translucide et aux contours incertains de la masse floue qui constitue au sens strict le rêve. Et c’est en elle que nous aimons à nous replonger, tant elle nous permet de vivre dans le rêve et non de souffrir en revivant tel ou tel rêve.

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La puissance de cet ensemble de dessins tient à leur capacité de mobiliser l’essence du rêve. Par le jeu des tracés, des découpages à la main dans la chair du papier et celui de transparences, éveillées par la lumière qui se faufile entre les différentes surfaces, LNT parvient à faire vibrer ensemble à la fois ce qui est là, l’éternel présent du présent et ce qui n’est pas là, l’ombre incernable du passé.

2 Esthétique du double

Il y a des feuilles et des branches, il y a des fleurs et des grains, il y a des lignes qui délimitent et des lignes ouvertes, il y a des formes qui semblent pleines et d’autres qui se creusent, il y a des déchirures qui font trembler les ombres et des lignes noires qui semblent hantées par une symétrie que parfois elles réussissent à former et il y a de grandes plages qui, libres de toute emprise d’une forme, agissent comme une pause dans le grand souffle du monde.

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Liten-Blomst

Il y a parfois des équilibres magiques, souvenirs d’un monde d’ordre dans un univers et surtout ce treillis d’herbes sauvages. Mais dans les deux cas, ce qui compte, ce qui porte le dessin et ce qui constitue la trame secrète du rêve et du souvenir qui est ici le véritable sujet de ces dessins, ce sont les ombres et les ombres d’ombre, et les ombres que font les ombres d’ombre.

La dimension plastique de ces œuvres de Lucie Noel Thune est tout entière portée par ce qui apparaît comme une méditation lucide et profonde, une méditation sur le double, sur l’ombre qui se trouverait derrière l’ombre, c’est-à-dire sur les formes de l’oubli en tant qu’il porte et permet seul à la mémoire de se constituer.

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Et puis il y a la question des limites, celles des lignes, celles des formes, celles des déchirures. Dans ces dessins, la limite est littéralement mise à nu. C’est comme si le jardin était finalement vu en état d’apesanteur.

Ainsi ce que voit Lucie Noel Thune, car il s’agit bien d’une sorte de « vision », c’est que, de dessiner ce jardin aux strates translucides, c’est comme explorer la pensée, ses mécanismes secrets, ses rouages inconnus, ses zones d’ombre qui nous font à la fois si peur et nous fascinent tant.

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Stor-Blomst

En effet, à regarder et regarder encore ce qui se joue dans cette multiplicité désordonnée, c’est l’émergence possible d’une symétrie, d’une symétrie vague, indécise parfois, mais d’une symétrie quand même. En d’autres termes, ce qui tente de venir au jour à travers ces strates de blanc figé, à travers ces lignes et ces déchirures, c’est le double, notre double.

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C’est en tout cas, lui que l’on attend, lui que l’on finit par espérer voir surgir du fond trouble des strates qui se répondent, remonter entre les lignes à travers les déchirures, comme s’il allait enfin surgir du fond, mur ou table contre lesquels sont posés les dessins.

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To roser

Ce double, c’est le nôtre mais pas comme individu, pas comme personne, comme structure vivante en évolution constante. C’est cela qu’incarne ici ce jardin qu’il a fallu recouvrir en le gelant sous le voile blanc du rêve pour pouvoir tenter de voir, et, voyant, de comprendre. La méditation lente se mue en vision salvatrice et l’organique rejoint la pensée. La pensée en est le fruit et malgré tous ses efforts, elle ne parvient pas à oublier qu’elle est faite des fils de la nature et qu’en elle vit son souffle.

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détail

Dessiner, méditer, peindre, créer, c’est tenter de rejoindre sur la toile ou la page le souffle de la nature qui vit en nous à l’état de souvenir prêt à se réveiller et que trop souvent nous ignorons.

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valmue

Lucie Noel Thune a choisi de ne pas l’ignorer. C’est à la reconquête de ce blanc des origines inventées qu’elle nous invite et grâce à elle en regardant ses dessins nous nous tenons au seuil du jardin, prêts maintenant à faire le pas décisif qui nous reconduira du cauchemar de la nuit au rêve blanc du temps que nous osons enfin regarder droit dans les yeux.