vendredi 28 novembre 2014

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Dans la lagune (Papadiamantis, Venise) et autres impromptus

, Joël Roussiez

La lumière baisse dans la lagune car dans la nuit noire ses brillances s’enfuient…

Dans la lagune (Papadiamantis, Venise)

Me promenant dans la lagune avec ma barque de transport, je passais devant la basilique Santa Maria Della Salute et dans les feux du soir, je poussais à la rame doucement pour ne pas déranger les eaux. Je prenais mon temps sous le ciel déjà brumeux, de rares canots filaient en vrombissant et d’autres se dandinaient aux attaches contre les piquets irréguliers dont les ombres dansaient. La brume venait s’installer avec la nuit et toutes sortes de volutes se formaient en silence modelant des figures de fantômes. L’Ange de la mort sur un cheval étique passait furtivement ainsi que la belle agitant l’éventail au balcon, Diane entourée de ses chiens ou le veneur du comte suivaient l’ombre fugace des chiens…, une fontaine coulait sur la place où j’accostais et le son de chute de l’écoulement se mêlait au clapotis des eaux… Et dans la brume qui envahissait la lagune, j’aperçus la queue du cheval étique qui s’ourlait avec élégance avant de se dissoudre. Le veneur menait ses chiens derrière et se noyait aussi dans le ciel vaporeux d’où semblaient naître des chants imperceptibles… Je regardais tour à tour ma barque qui dansait et les canots qui rentraient, j’attendais une cargaison de caisses que j’écoutais venir par le canal Morizo juchée tant bien que mal, à ce qu’elle m’apparut, sur une barge que poussait un hors-bord vieillot. « Ohé ! », « Hé ho », « Bonjour ! », « Salut ». Le jeune homme qui se présenta « Sergio ! » s’en alla boire un verre à l’auberge Basato tandis que je déchargeais. La lagune est maintenant déserte, des ombres y circulent pourtant comme des traînées de suie ou de goudron esquissant des figures de choses dont les traces densifient l’obscurité. La lune s’est levée sur la lagune déserte, la fontaine déverse son eau dans le sarcophage de pierre épaisse qui sert de vasque, le son est englouti de manière continuelle comme le serait celui d’un ruisseau entre deux rocs. Sur les eaux calmes, des montagnes s’avancent, se déforment et s’estompent à l’approche du quai. Les étoiles se lèvent, une à une les voici, elles dansent fébrilement sur le miroir des eaux. La lumière baisse dans la lagune car dans la nuit noire ses brillances s’enfuient… Je m’enfuis, je pousse sur les rames devant l’église Santa Maria et le sillage que laisse ma barque de transport disparaît dans la lagune, loin derrière moi sous le ciel endormi et dans l’eau épaisse qui recouvre ses plis.

La chaumière des bois (R. de Beaujeu)

Lié sur son tronc, le chevalier Héron se trouvait malheureux d’être ainsi humilié sous les yeux de la Reine qui se tapait les cuisses. Ne s’était-elle pas assise sur son orgueil ? Enfin le soir vint, deux hommes portèrent une sorte de civière où fut étendu le chevalier qu’on conduisit ligoté, et donc bien ankylosé, jusqu’à la chaumière de l’un d’eux. Le froid tombait dans la forêt silencieuse où se propageaient les bruits de craquement de leurs pas et ce petit quatuor marchait sans dire un mot. Que dire à une reine ? On parvint au seuil, la Reine entra la première, elle visita la chambre et tâta le beau lit et les dentelles. « Qu’on apprête un repas pour celui-là et pour la Reine, et qu’on le porte au lit »… Et voici comment le chevalier devint l’amant de la Reine : tu es ma reine, disait-il. Tu n’es pas mon roi, répondait la Reine, et tous deux consommaient ainsi le plaisir d’être différents.

Je n’offre pas mon visage (Neidhart von Reuental)

Tu avais de jolis yeux et de bien belles dents lorsque tu es venu mais vois ton visage par ce miroir. Ne détourne pas la tête et vois ce qui crispe ses traits ; qu’est-ce donc ? Je t’ai ouvert ma porte, tu as volé la clef. Est-ce par méchanceté ? Maintenant, vois ton visage et non le mien, regarde-toi quand tu abuses de ta puissance. Regarde ton portrait, je le tends vers toi pendant que t’exaspère le plaisir trop attendu. Regarde-toi dans ce miroir pendant que tu me forces, regarde bien tes traits et observe les grimaces de l’effort et les rides qui s’annoncent. Je t’offre ton visage, il vient vers toi tandis que tu me forces. Aïe, je ne suis pas consentante, tu le sais et tu as de la peine à te concentrer. C’est qu’il te faut fermer les yeux et tu n’y parviens pas.

Le bourreau vient au devant de lui (de l’éternel retour)

« Sache-le, ta tête ne sera pas sauvée ; les ennemis que sont la terre et le ciel auront bientôt anéanti tes chairs par l’humide et le prospère, par la même vie qui coule en toi et par le même air, la même eau, même chaleur, même froidure, tout ce qui tient à tes os sera dissout. Et tes os resteront un temps gardant l’empreinte indéchiffrable de ce qui te faisait parler. Mais qui pourra l’interpréter ? Sache-le, tu étais une énigme et tu le deviendras encore. Ceux qui ont deviné le cycle des choses ne le voyaient pas ainsi. Ce qui revient n’est pas à toi, ce qui part ne l’a pas été. Le monde est petit, bientôt tu te retournes et tu te demandes : « Où ai-je la tête ? ». Elle est sur le billot et bientôt, elle ne sera plus ! »