lundi 28 avril 2014

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Cent images pour une image

Sur la scénographie de Antal Csaba pour La flûte enchantée

, Csaba Antal et Jean-Louis Poitevin

Antal Csaba est l’un des rares scénographes dans le monde et pratiquement le seul en Europe à réaliser des œuvres en 3D pour la scène musicale et théâtrale. Avec ses « décors » pour la Flûte enchantée, réalisés pour l’opéra de Bolzano en janvier dernier, il démontre à la fois la maîtrise à laquelle il est parvenu et l’enjeu de ce type de création qui cumule la puissance de la vidéo, du film et du jeu vidéo. Aujourd’hui, il réalise la scénographie de La lettre des sables, création de Christian Lauba à l’opéra de Bordeaux. Cent images pour une image, tel est le ratio avec lequel il travaille. Cette formule dit à elle seule les potentialités de cette technique et les possibilités qu’elle offre, en particulier dans l’invention de mondes inconnus, la modulation des images, les changements de plans et la fluidité des enchaînements.

La flûte enchantée de Mozart et le livret de Schikaneder forment une fresque d’une actualité qui ne flétrit pas. C’est cette dimension universelle qui a permis à Antal Csaba de déployer son univers plastique en renversant les aspects les plus évident de l’histoire et en faisant du monde dans lequel se déroule cette histoire un monde sous-marin.
Lorsque les premières notes résonnent, nous sommes aux portes d’une Atlantide engloutie. Tout l’opéra se déroulera sous l’eau, ce qui permettra des rencontres inattendues entre éléments terrestres engloutis et éléments marins qui viendront redoubler les rapprochements symboliques dont l’œuvre est truffée.
Ce n’est pas pour le plaisir de l’anecdote qu’il nous fera visiter, guidés par les trois enfants, cette ville sous-marine dans laquelle tout fonctionne même les feux rouges que respectent les grands requins blancs qui tiennent parfois dans leur gueule un coran ou une croix. Au coin d’une rue, on peut voir un bâtiment inspiré la mosquée de fleurs qui se trouve au Koweit et dont les mosaïques de verre ont aidé Antal Csaba à construire son décor.
Car c’est bien notre civilisation et notre époque qu’évoque le monde Sarastro, un monde rêvé et réinventé par Antal Csaba comme si l’on avait cherché à se voir avec un œil de mille ans pour lequel moderne égale antique et antique se conjugue au temps moderne.
Cet écrasement des temporalités qui est le propre du conte et du rêve est ici le fond même à partir duquel le décor s’invente. Il entretient une relation étroite avec les thèmes majeurs qui sont ceux de l’opéra lui-même.
L’histoire est celle d’un retournement. Homme méchant au premier acte, Sarastro va devenir celui qui sauve le monde dans le second acte et faire que la vie soit vivable pour tous les protagonistes qui durant tout l’opéra errent en quête de cette vie juste qu’il pressentent exister en eux.
La puissance de transformation des symboles, au sens où, grâce à eux, les esprits se retournent, les peurs s’évanouissent, les mensonges se révèlent, la justice peut être instaurée, agit au cœur même de cette scénographie. Mais c’est à un face à face avec la présence de la mort dans la vie et avec les questions spirituelles que cette situation existentielle nous contraint à nous poser, que cette œuvre nous convie.
Le fond symbolique maçonnique qui porte l’œuvre a poussé Antal Csaba à inventer des formes synthétiques qui font fi de certaines différences, finalement secondaires, par exemple entre les religions, et à mettre en avant, dans les formes mêmes qu’il invente, les facteurs d’unité qui les relie malgré elles.
Ainsi la mosquée côtoie l’église, le temple grec et la pyramide égyptienne mais aussi la tour de télévision de Berlin et des immeubles récents que l’on trouve dans les grandes mégapoles. La croix et le coran croisent dans cette ville sous-marine, Anubis, au pied d’un gratte-ciel englouti. Cette ville est une ville, mais, en tant que synthèse plastique et onirique, elle est aussi le temple des temples.
Lors du final, on assiste à une véritable résurrection, non pas tant celle de l’homme que celle de la civilisation, cette oeuvre de l’humanité tout entière dont la vielle de Sarastro est le symbole.
Alors, en effet, par un jeu puissant d’images, ce monde sous-marin commence à remonter du fond des océans, résurrection magistrale affirmant la triple puissance, magique et réelle, des symboles, de la foi et des hommes.
S’il en fallait une preuve, Antal Csaba nous la fait vivre avec force : le temps est une illusion que les images nous permettent de saisir comme élément d’une révélation qui dépasse tous les clivages. L’éternité est en chacun comme le signe et le sigle de sa capacité à s’ouvrir à ce temple qu’il porte en lui et incarne. Grâce aux images, aux mots et à la musique, l’hyper technologie des images 3D permet de conférer à un message initiatique remontant du fond des âges, une puissance active actuelle parce qu’intemporelle.

La flûte enchantée
Teatro Comunale Bolzano
11 et 12 janvier 2014
Chef d’orchestre Ekhart Wycik
Metteur en scène Michela Lucenti
Décors Csaba Antal
Costumes Csaba Antal
Lumières Stefano Mazzanti

Christian Lauba
La Lettre des sables
Création mondiale - nouvelle production
Commande de l’Opéra National de Bordeaux
Musique de Christian Lauba sur un livret de Daniel Mesguich
Direction musicale, Jean-Michaël Lavoie
Compositeur, Christian Lauba
Mise en scène, Daniel Mesguich
Lumières, Mathieu Courtaillier
Assistant mise en scène, William Mesguich
Scénographe, Antal Csaba
Costumière, Dominique Louis
L’Homme, Christophe Gay
Mira, Bénédicte Tauran
Karl, Avi Klemberg
Franz, Boris Grappe
Lira, Daphné Touchais
Orchestre National Bordeaux Aquitaine
Chœur de l’Opéra National de Bordeaux