mercredi 1er mai 2013

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Cave canem

« Une vie de chien » d’Olivier Perrot

, Jean-Louis Poitevin et Olivier Perrot

Une vie de chien est le premier exemple de cette résurrection radicale d’un passé mort mis en œuvre par un travail de sampling à la fois de manière ironique et acide. Il y en aura d’autres.

Il y a maintenant longtemps, qu’Olivier Perrot a acquis - hasard, chance, obstination qu’importe ! - des milliers de clichés dans un studio photographique de la banlieue ouest. Pendant longtemps, il s’est contenté, à son tour, de les garder, comme on le ferait de la mémoire des autres, dans un coin du garage, sans trop s’en soucier.

Et le temps est venu où une voix s’est fait entendre et où il a fini par se souvenir que dormait là, à portée de la main, un tas de souvenirs anonymes. Le simple fait d’ouvrir la boîte de Pandore, et tout ce qui relevait de la catégorie du passé redevient absolument actuel. Il suffit pour cela d’accomplir un certain nombre de gestes, et en particulier celui de piocher dans le tas, d’en extraire des séries et de les transformer.

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Une vie de chien est le premier exemple de cette résurrection radicale d’un passé mort mis en œuvre par un travail de sampling à la fois de manière ironique et acide. Il y en aura d’autres. Ces travaux se feront cependant toujours en marge de son œuvre propre qui est le travail qu’il fait avec les photogrammes.

Je suis un chien…

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On se souvient de la voix de Léo Ferré chantant « Je suis un chien, perhaps, je parle pour dans dix siècles et je prends date… ». Sans doute évoquait-il une autre forme de réalité que celle que ces clichés dans leur teneur d’origine pouvaient évoquer. Mais il ouvrait la porte sur cette chose étrange qu’est le chien en nous.

On se souvient aussi du devenir-animal dont parlent Deleuze et Guattari dans Mille plateaux. Ce devenir animal, c’est une question centrale, politique et théologique.

« La théologie est très stricte sur le point suivant : il n’y a pas de loups-garous, l’homme ne peut pas devenir animal. C’est qu’il n’y a pas de transformation des formes essentielles, celles-ci sont inaliénables et n’entretiennent que des rapports d’analogie.../... C’est une manière de dire que l’homme ne devient pas réellement animal, mais qu’il y a cependant une réalité démoniaque du devenir animal de l’homme. » (op. cit., p. 309).

On pourrait croire, ici, qu’Olivier Perrot a pris ce programme au pied de la lettre. Mais ce n’est pas un devenir-animal qu’il nous montre, c’est plutôt son échec, ou sa réussite inversée dans le miroir d’une réalité post-historique.

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Ici, le chien n’est pas la manifestation d’un esprit qui aurait envahi le corps d’un homme, c’est le reliquat implicite d’une mutation psycho-sociale qui a réussi. L’homme était le but du devenir chien du chien en tant qu’il voulait ressembler à l’homme.

On est finalement plutôt dans un chapitre inédit de La ferme des animaux, quand la mutation se fait à la fois dans le sens du dévoilement d’une vérité implicite et qu’on refuse de reconnaître (les hommes étaient déjà des porcs puisque les porcs deviennent des hommes), et dans le sens de l’irréversible, puisque la vérité ne permet en rien de modifier l’enchaînement des faits.

Pas de devenir-animal donc, mais une régression, celle-là même que nous propose la société dès lors que l’on se soumet à la toute puissance de ses diktats et que l’on accepte de vénérer le dieu qui est en nous, le dieu de la ressemblance, le dieu de la parenté, le dieu de l’identité, le dieu de la fausse analogie. En un mot le dieu-marchandise.

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En nous montrant tels qu’en nous-mêmes, Olivier Perrot nous fait comprendre quelque chose de puissant, à savoir que malgré les apparences, celles dont il témoigne avec ses images, nous ne sommes pas des chiens. Pourquoi ? Parce que ce sont les chiens qui sont des hommes, qui sont devenus des hommes.

Mais nous alors ? Eh bien, à regarder ces images de plus près, nous nous découvrons comme étant au sens strict sans abri, sans visage, sans nom.

Face à eux, c’est-à-dire à ce visage de nous comme ressemblant à notre visage secret, nous ne pouvons échapper à la question implacable, non plus celle qui demande : qui sommes-nous ?, mais celle qui lance un : que deviens-tu ?

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Telle est la loi du partage des fichiers dans la société de la ressemblance généralisée, ressemblance dont la domination est faite à coups de slogans vantant la différence permanente : tu vénéreras le même et oubliera l’autre en toi.

En nous montrant tels qu’en nous-mêmes, Olivier Perrot pousse la porte invisible, celle qui grince et ouvre sur cette intériorité inexpugnable mais incernable, celle d’une altérité sans autre, celle d’un monde sans envers, celle d’un royaume peuplé de l’infinie variété des états dont seuls les nuages disent pour nous, hommes ou chiens, la surprenante réalité.