mercredi 30 juillet 2014

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Ça !

sur La Traversée, une vidéo en cours d’Élodie Fradet

, Élodie Fradet et Jean-Louis Poitevin

La Traversée est une vidéo d’Élodie Fradet, sorte de work in progress à travers lequel elle déploie ses préoccupations plastiques s’avance à pas comptés dans sa vie psychique et affective et déroule par ajouts successifs d’images une non-histoire hantée par l’histoire familiale et l’histoire globale.

9+Elodie+Fradet-HD from TK-21 on Vimeo.

La Traversée est une vidéo d’Élodie Fradet, sorte de work in progress à travers lequel elle déploie ses préoccupations plastiques s’avance à pas comptés dans sa vie psychique et affective et déroule par ajouts successifs d’images une non-histoire hantée par l’histoire familiale et l’histoire globale.

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Il importe de la voir une fois avant d’avoir lu ces lignes. Maintenant !
Parce qu’il y a une sorte d’étrangeté dans ces images et que ce qu’il y a à voir, semble banal, un paysage, un chemin de campagne qui ressemble à n’importe quel chemin de campagne. En fond sonore le bruit du vent et les chants des oiseaux. Mais vers le fond de l’image, on voit un petit bloc noir, parallélépipède rectangle presque minuscule dont la simple présence suffit à contredire en tout la richesse rhizomique de la nature.
Longtemps rien ne se passe sinon le mouvement des branches et qu’accompagne un vague vacillement de nos certitudes. On pourrait penser qu’il s’agit d’une prise de vue, type photographie avec bande son et que notre attente pourrait bien ne conduire nulle part.

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Mais on ne peut détacher ses yeux de ce petit bloc de nuit. On ne peut pas ne pas prendre acte de la tension qui s’instaure. Il est comme un « ça » dans l’évidence du monde, comme une tache dans le bruissement de la nature, comme un secret déposé là par hasard et dont on ne sait ni ce qu’il faut en faire ni ce qu’il faut faire face à lui, détourner le regard ou partir en courant. Ou attendre de voir ce qui va se produire.
C’est alors qu’il se met à bouger. À se déplacer, par à coups comme cela se fait dans le monde des images sans que l’on comprenne bien comment il le fait. Et encore moins pourquoi. Il va, il avance, il avance vers nous, il se dirige droit sur nous, il est là, près, si près que sa présence se dissout, se dilue, et masse d’encre envahissant le ciel, la terre et les arbres, recouvre l’écran, tout l’écran.

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Rien, plus rien, sinon un tremblement du noir sur l’écran devenu muet.
Puis le voilà à nouveau. On ne comprend ni ce qui s’est passé ni ce qui se passe sinon qu’il semble être passé non pas près de nous, mais « en »nous, qu’il a développé sa puissance de rature, de marque non humaine transformant ce paysage banal en symbole et qu’il est ressorti de nous pour cette fois s’éloigner dans le paysage emportant avec lui son mystère, son secret et nous laissant penser, soudain que ce secret est aussi le nôtre.

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Et puis on comprend qu’il peut revenir encore et encore, balancier du secret dans le voyage de la vie.
Et puis, il y a ce qu’il est possible d’apprendre de ce qui se trame pour Élodie Fradet, de découvrir un peu de la source mentale, psychique, vitale, dans laquelle elle va puiser pour réaliser ces images.
Ce déplacement d’un objet non identifié évoque, cette apparition fantomatique dans un paysage qui est comme l’incarnation du paysage est plus qu’une métaphore, plus qu’un symbole, une transcription poétique et puissante d’un autre voyage, aussi éternel que sans fin celui des nomades de tous les temps auxquels par ses parents appartient Élodie Fradet.

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Ainsi entre elle et ça, entre elle et ce bloc de nuit mobile volatile et insaisissable, il y a l’épaisseur de l’histoire nomade, le corps de ses parents et l’ombre du temps qui ne passe pas. Quant au mode de déplacement de ce bloc de nuit dans l’espace réel, il évoque avec une rigueur poétique le déplacement des nomades sur cette terre, eux qui font leurs nids dans les buissons, eux que dans leur langue ils nomment des Schpouks, autrement dit des fantômes, eux qui sillonnent l’espace et le temps à la manière d’un mystère et d’un secret, celui dont nous semblons désirer nous défaire comme s’il était trop lourd à porter alors que c’est celui de notre histoire à tous, de notre histoire humaine.
Et l’on comprend alors que le rythme de ce film est comme le balancement entre ces deux mondes qui nous constituent, celui de la reconnaissance de notre humanité et celui du déni du secret qui la fonde.