samedi 23 novembre 2013

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Brume

photographie Louise Frydman, texte Gary Ziegler

, Gary Ziegler et Louise Frydman

Sept images d’un Paris qui ne cesse de hanter nos esprits de spectres enrégimentés dans ses rues, sept images du Paris des toits, saisies au moment où ses sommets s’essaient au vertige en émergeant de brumes énigmatiques, sept images accompagnées d’un texte ou la solitude se dédouble, visionnaire, et chante à fleur de ciel.

Je pense à toi

À quoi pense l’étudiant réveillé par les cloches le dimanche ? Le seigneur se rappelle à son bon souvenir et l’invite à se lever tôt, malgré la douleur crânienne. L’étudiant se lève moins péniblement que les autres jours ; il s’approche de sa fenêtre. Le regard perdu, il tourne mécaniquement la manivelle et la flèche de la cathédrale sort de terre en même temps que les volets se tapissent dans les murs.
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À quoi pense le grutier pendant la pause déjeuner ? Immobile, il navigue dans un océan de béton alors que son regard se perd dans le champ de la ville. Il aimerait faire de sa grue un manège : tournoyer de plus en plus vite, sans s’arrêter, de plus en plus vite jusqu’à devenir pilote d’hélicoptère. Il pourrait aller voir des horizons moins grisâtres mais revenir dès que son royaume lui manque. D’ailleurs, s’il n’était si beau, peut-être qu’il sauterait.
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À quoi pense le vieillard quand il regarde le pendule de Foucault ? La terre tourne si vite à côté de ces tombes qu’il en a le vertige. Même si cela le ferait bien rire, il prend garde à ne pas s’évanouir dans l’une d’elles – qui sait, Voltaire ou Rousseau pourraient se mettre d’accord et lui laisser une petite place. Il se verrait bien deviser avec eux, mais quelqu’un l’attend déjà au Père Lachaise. Tant pis : le moment venu, il prendra le métro.
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À quoi pense l’enfant le nez collé contre la vitre ? Il aimerait rejoindre les fantômes gigantesques s’extirpant de ces tuyaux monstrueux. Il irait de nuage en nuage jouer et regarder la lune. Il se ferait des gants, une écharpe et un bonnet avec un cumulus – dans la vraie vie, il oublie toujours son bonnet, son écharpe et ses gants, alors il n’y a pas de raison. Ses parents ne s’inquièteraient pas car il leur aurait écrit un petit mot, et il rapporterait même une glace à la pluie à Émilie.
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À quoi pense le requin qui va nager à la Défense ? Qu’il était dommage qu’il n’ait pas connu l’époque des bidonvilles. Il aurait aimé observer le contraste spatial s’ériger en temps réel : rien ne lui fait plus plaisir que de la boue qui disparaît. Le béton et l’acier l’excitent, et c’est tellement plus beau qu’un arbre. Arrivé dans son bureau, il ne peut pas ouvrir la fenêtre mais ce n’est pas grave : au moins, on ne lui laisse pas le choix.
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À quoi pense le pigeon qui se cogne contre la vitre ? Ils sont quand même idiots ces primates, de faire des objets transparents. Comme si cela ne leur arrivait jamais d’aller trop vite et de se cogner. Quelle idée aussi de planter ce grand machin ! Il est tout seul comme un pauvre malheureux, comme s’il n’avait rien à faire là. Remarque, Richard m’a dit que lorsque l’on se promène à son pied, l’on y trouve toujours des miettes à glaner. C’est toujours ça de pris.
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À quoi pensé-je quand je suis tout seul ? Avec le temps le brouillard se forme, enveloppe mon cerveau, s’étend et s’épaissit mais garde cette teinte dorée qui redonne de la couleur aux souvenirs tout en rendant leurs contours évanescents. Je m’y promène au gré des rues, tournant à gauche ou à droite, montant les escaliers ou descendant à la cave. Je ne sais plus pourquoi je suis là : en tout cas je pense à toi.

Voir en ligne : http://louise-frydman.com/filter/ph...

Galerie Baxter - 15, rue du dragon Paris 6e