mardi 27 novembre 2012

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Bright Clouds

Fuir, là-bas, fuir…

, Henning Lohner et Jean-Louis Poitevin

De tout le "raw material" rassemblé pendant plus de vingt ans de travail pour le cinéma et la télévision, Henning Lohner extrait un catalogue d’images individuelles, appelées tout simplement "Moving Pictures". Chaque image est reproduite en boucle dans un cadre digital. Elle est à accrocher au mur comme un tableau. Les "Moving Pictures" sont présentées pour la première fois en 2006, dans la galerie Springer & Winckler à Berlin. Depuis, les œuvres de Lohner ont été exposées dans le monde entier. Aujourd’hui Henning Lohner publie un livre à partir de l’ensemble ses « actives images » sous le titre : "Silences" Active Images 1990-2012 par Lohner:Carlson, à paraître en Novembre Verlag der Buchhandlung Walther König, Köln, 2012

Fuir, là-bas, fuir…


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Klein n’aimait pas que des oiseaux traversent le plus immense de ses tableaux qu’était le ciel. Il voulait en nier la fonction profonde, d’être à la fois le fond de toutes les images et le support immatériel de leur apparition. Sans le ciel comment ferait le regard des hommes pour savoir qu’il y a bien, qu’il y aura toujours, quelque chose qui échappe, lui échappe ?
Lever les yeux au ciel, c’est rencontrer quelque chose qui passe et qui n’est pas le temps des horloges mais le temps originel, le temps sans contenu autre que l’indécidable qui se profile, image mobile sur le fond de l’immobile éternité du bleu : les nuages.

Les peintres bien sûr les ont peints avec l’acharnement d’un bourreau pour une chair rétive et les écrivains, eux, les ont chassés comme on chasse une proie dans un rêve.

Ils les ont traqués parce qu’ils pouvaient dire l’avenir. Ils les ont détestés parce qu’ils leur ont rappelé l’instabilité de notre existence et de la réalité elle-même, de toute réalité. N’est-ce pas ce que disait Hamlet (scène 2, Acte III) lorsqu’il conversait avec Polonius : « Voyez-vous là-bas, le nuage qui a presque la forme d’un chameau ? / Par la messe, il est comme un chameau vraiment. / M’est avis qu’il est comme une belette. / Il a le dos d’une belette. / Ou comme une baleine. / Tout à fait comme une baleine. »
Ils ont compris que leur absence était le signe le plus absolu du drame sans fin qui revient comme les saisons, la guerre. Du moins Robert Musil qui commença ainsi son grand œuvre, L’homme sans qualité :

« I. D’où, chose remarquable, rien ne s’ensuit.
On signalait une dépression au-dessus de l’Atlantique ; elle se déplaçait d’ouest en est en direction d’un anticyclone situé au-dessus de la Russie, et ne manifestait encore aucune tendance à l’éviter par le nord…/… La tension de vapeur dans l’air avait atteint son maximum, et l’humidité relative était faible. Autrement dit, si l’on ne craint pas de recourir à une formule démodée, mais parfaitement judicieuse : c’était une belle journée d’août 1913. »

Sans eux, en effet on pourrait se croire réels. Mais eux seuls, les nuages, nous rappellent que nous sommes à jamais étrangers sur cette terre. C’est du moins ce que savait Baudelaire qui ouvrait ainsi son Spleen de Paris :

« Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
— J’aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages ! »