mercredi 27 janvier 2016

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Bade Goulam

(hommage à Bade Goulam et à Gustave Roud)

, Joël Roussiez

La voix de Bade Goulam avec le mouvement de la mélodie ralentissait et montait sans forcer dans un balancement simple dont le cordeau était infiniment palpable, toujours atteignable et touchant, en s’élevant pourtant.

Ah ! Dites-moi quelle est cette écharpe de laine qui flotte dans les airs ? N’est-ce pas l’âme d’un berger ?

C’était la fête de l’été ; tous les gens du village s’étaient rassemblés pour écouter le maître qu’ils avaient fait venir à grand frais. C’est le moment de dire :

On n’hésite pas à délier la bourse
Quand l’oreille veut être satisfaite


Il avait été placé sur une petite estrade, car qui va trop haut risque de tomber d’autant, et aussitôt qu’il eut commencé, les enfants qui jouaient s’approchèrent en silence, un silence de cérémonie qu’ils ne comprenaient pas alors que déjà leurs têtes penchaient et dodelinaient comme à l’orée d’un sommeil attendu. On entre dans un bois et soudain, on ne voit plus rien sans pourtant qu’on ait fermé les yeux. Qu’est-ce donc que ce noir si noir ?

Et l’assistance chamailleuse doucement s’était tue, assise sur l’herbe, elle avait cessé de remuer en s’installant et lentement avait aussi baissé les yeux car :

Pour entendre mieux
L’amateur ferme les yeux
Et ramasse sous ses genoux
Les pans de son burnous


Tous ils écoutaient la musique puissante qui élevait leurs cœurs ; ils en étaient ravis. Qui a goûté à l’air humide des bains turcs sait ce qu’il en est. Un souffle chaud enveloppe avec douceur puis il se fait si lourd qu’une chape sur la nuque s’installe tandis que ruisselle l’eau du corps avec les vapeurs. Ainsi, au fur et à mesure que s’affirmait la mélodie, s’intensifiait en eux le désir d’en finir car :

Et lorsque la beauté touche ton front
Tu voudrais disparaître d’en être l’affront
Cache ta misère et admire sans être amer !


Les rues de la ville étaient désertes, les gens partis car un temps si beau avait tenté chacun d’aller jusqu’à la mer baigner son corps et exprimer sa joie… Ceux qui écoutent ne pensent pas à la mer et cependant la houle berce leur cœur : « Mon dieu, ne faut-il pas avouer que me viennent des douceurs ? Vois, ma sœur, je n’en ai pas la nausée et je ne suis plus moi-même. » Mais que veulent dire ces paroles peu claires ?

Un homme était musicien et se nommait Bade Goulam, sa renommée était formidable. Il pesait plus de cent kilos et lorsqu’il chantait, aussitôt la mélodie, la phrase, le mouvement des sons noyait le corps des gens, ce qui est agréable. Lorsqu’on entend quelque chose qui nous transporte peu importe le sens des paroles, on dit ce qui vient à l’esprit mais c’est déjà bien trop qu’on ait ouvert la bouche car il est plus agréable de fermer ses lèvres et de se préparer à entendre.

N’est-ce pas joli alors de se sentir entraîné comme par la faim lorsqu’il est l’heure du goûter ? Mais ce qui est encore plus beau et qui ravit, c’est le retour des notes principales qui donne forme au chant car c’est alors comme recevoir une lettre attendue…

Ô, son doux chant dans la haute allée de peupliers !

C’est le moment de l’écrire.

Mais déjà le soleil nous tire avec sa forte main


Voici ce qu’on pense du musicien…

Ce que raconte l’histoire qui sert la mélodie ?

Voici : Il y avait un homme et puis deux, l’un était lettré et se trouvait vouloir connaître tous les auteurs tandis que l’autre aussi voulait connaître les poètes mais tous deux ne se connaissaient pas. C’est le moment de dire :

Ils avaient des bottes de buffles avec des franges de mouton
Ils étaient semblables mais ne savaient pas encore leur nom


Le premier qui se nommait Bao et qui avait pour oncle le chapelier Xang Yo, aimait Xichang Hua et le second aimait aussi une femme qui se nommait Huang Xchi ; fleur de l’étang calme et reflet sur l’eau, ainsi peut-on traduire ces noms que personne n’a jamais lus. Car on ne les écrit pas, ce sont les paroles qu’il faut dire quand on chante cette mélodie, laquelle se poursuit ainsi : les deux hommes étudiaient mais cela ne rapporte guère, ainsi devaient-ils attendre pour le mariage qu’ils espéraient. Le char ne roule pas dans l’ornière quand le chemin est droit… La foule du village qui s’est rassemblée dodeline sous le charme de la voix, elle n’entend pas le roulement des chars de guerre. « C’est combat qui s’approche, c’est famine qui guette », la musique le dit et tous soudain sentent dans leur dos un courant d’air froid… Les deux lettrés cherchent un emploi mais trouver une place aux écritures quand le pays est bouleversé est impossible, les ennemis ont choisi la quatrième lune pour sortir de leur tanière, le pays est à sang, il souffre de misère. Et puis voilà que tous deux par chance ou par malheur sont pris comme stratèges dans l’armée du roi, tous deux ainsi apprennent à se connaître. Ils se rencontrent souvent et parlent de leurs chères amies, ils en parlent si bien que l’un aime déjà celle de l’autre et l’autre celle l’un, enfin tout est là, sourit le musicien, lalala, il ne poursuit pas et tout le monde s’inquiète qu’il ne s’arrête soudain comme nous nous arrêtons car c’est le moment de dire :

Poursuivre la route qu’on connaît offre des lassitudes
Aller où l’on sait fait craindre l’habitude