dimanche 21 décembre 2014

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Avec obstination

hommage à Krleza

, Joël Roussiez

Mais pourquoi ce rictus amer, lui demandais-je plus tard lorsqu’elle eut accepté un bol de café.

Le rictus amer d’une femme étrusque au nez presque droit, les cheveux bouclés en masse le long de l’oreille cachée par des sortes de lauriers pour retenir la chevelure glissante ; un œil pour finir mais conquérant, voilà telle qu’elle m’apparut au lever du jour, passant devant ma maison, seule sur la route déserte et marchant. C’est son profil qui me frappa et c’est pourquoi je me levai rapidement pour faire sa connaissance. Il était tôt et il ne fallait pas l’effrayer, aussi laissais-je mon chien filer au devant d’elle pour l’accueillir. Mais pourquoi ce rictus amer, lui demandais-je plus tard lorsqu’elle eut accepté un bol de café. J’ai quitté des lieux sombres où le temps ne passait pas, la pourriture chaude m’a éloignée et je marche pour me défaire d’une sorte de boue... Je vivais dans une ville aux lourdes colonnes et aux temples sobres ; la vie y était sereine, tranquille, pétrie d’habitudes et de calme. C’était une vie sans calcul qui se déroulait comme il convient sans malheur excessif, ni joie intempestive.

On y disait les paroles qu’il fallait : va donner aux poules et aux lapins, ou bien : la vie n’est pas vaine qui s’accomplit chaque jour. Un beau jour on mourait et nous étions en deuil ; les cérémonies étaient courtes et sincères sans faste ni larmes abondantes... Ses traits étaient doux et son regard puissant, les formes de son cou, de ses épaules et de ses bras, étaient rondes et agréables comme remplies d’une chair ferme et chaude qui venait sourdre de la peau comme d’un lit défait... Et puis, lui demandais-je, et puis…, et me frappa encore le pli sévère de ses lèvres, cruauté perdue dans le monde des formes courbes, accentuation prématurée d’une ride en cours. La femme était jeune et pouvait avoir trente ans. Elle commença son récit en baissant le visage sur son bol vide : qu’on nous protège des chevaux épiques et des héros ! Il vint dans mon village, un jour d’automne où nous ramassions le raisin, il vint s’installer une petite bande d’hommes qui nous avilirent. Combien fallut-il d’abaissements et de soumission pour s’être laissés entraîner dans leurs fêtes sordides. Ils achetèrent notre vin, nos poules, nos cochons et invitèrent qui voulait à leurs ripailles et leurs banquets. La musique jouait toutes les nuits et toutes les nuits on entendait les rires avinés. Les vies coutumières se désagrégèrent car qui a bu le vin le soir n’est pas frais le matin ; les repas frugaux, boire de l’eau parut insipide et l’on partit de ci, de là pour chercher durant le jour à jouir davantage ; qui est exalté la nuit ne cherche qu’à dilapider sa vie. Nos vies anciennes nous parurent vides et nous errâmes le jour autour des feux et des estrades. Tout le monde participa à ce nouveau mode d’existence et lentement la cité devint sale et délaissée, ses habitants ne participaient plus à l’entretien de leur maison et des lieux publics.

Les portes même de la ville qui servaient à nous défendre furent détruites durant quelques fêtes que la bande organisa ; on y brûla les planches des cloisons et même les planchers et puis on arrosa d’un liquide inflammable les colonnes de bois précieux. Où donc se réfugier dans ce monde détruit ?... La femme esquissa un sourire, elle tourna la tête et je vis dans ses cheveux un scarabée d’or qui brillait... Voilà ce que nous étions, nous avons fini par manger à même le sol de nos maisons, la vaisselle ayant été cassée et le céramiste brûlé dans son propre four où il s’était jeté pour toucher au mystère de la forme parfaite d’un vase qu’il venait de briser. J’étais là, c’était mon amant et depuis des jours, nous ne quittions plus un état de permanente ivresse. Cependant, nous n’abusions de personne, nous nous amusions entre amis, joyeux jusqu’à l’épuisement... Après la mort de mon amant, voulez-vous me verser encore un peu de café, après sa mort je me suis mise à errer encore toute engourdie du choc et de l’ivresse. J’ai croisé des êtres qui me semblèrent dans le même état, abasourdis et demi conscients qui erraient autour des maisons délaissées et parfois en ruine. Qu’avons-nous fait ? Où sont nos jardins et nos murs ? La nuit, elle reçoit l’homme avec un aboiement de chien ; la nuit de plus en plus... Elle devint énigmatique, buvant le café chaud en me regardant, les yeux grands ouverts et vides comme ceux d’un gros chien... Le soleil perçait à travers quelques nuages maintenant épars ; une voiture soudain passa, la femme sursauta, posa vivement le bol de café, remit quelques aiguilles dans sa chevelure et se leva. Elle était grande et forte et me fit un peu peur... On allait déposer les cadavres à l’orée d’un désert, il y en avait beaucoup car il arriva qu’il n’y eût plus de pain... Tout en marchant dans la pièce, elle poursuivait l’histoire de sa vie ; et puis soudain, elle s’arrêta, fit un bond jusqu’à l’évier, y saisit le couteau dont elle s’enfonça la lame dans le ventre : oh, ne m’en veuillez pas, j’en avais assez de moi…
Pourquoi donc raconter de semblables histoires ?

On la soigna pendant plusieurs mois, je ne craignais pas qu’elle mourut mais..., mais quoi ? Ce n’est pas qu’il me faille mentir pour endormir quelque chose en moi ou pour vous attendrir, précisa-t-elle ensuite, après s’être excusée d’avoir inventé son histoire. Mais alors pourquoi m’avoir raconté cette histoire ?... Elle se remit de sa blessure très lentement mais subit sa convalescence avec beaucoup de patience et même un peu de gaîté. Elle arpentait mon jardin et parfois s’occupait de mes fleurs ou bien des arbres qu’elle savait tailler. Elle s’étonnait que je n’aie pas de vaches, de cochons ou de poules, j’aime leur gloussement qui rassure, ce sont des animaux utiles pour cela, ils règlent la vie avec obstination..., avec obstination, l’expression m’avait frappé. Il nous vint du soleil durant de longues journées, je nourrissais des oiseaux avec un tas de graines que parfois des souris venaient visiter ; j’installais des pièges pour m’en débarrasser. Sont-elles plus odieuses que les oiseaux que nous aimons ? Me dit-elle et cela me frappa. Un jour elle chantait doucement : De plus en plus seule, de plus en plus follement seule, le monde est si laid, tout est de plus en plus laid... Oui, conclut-elle, un jour violemment je brisai une théière magnifique dont l’anse tout d’un coup me parut odieuse et terriblement laide... Bientôt sa blessure ne la fit plus souffrir, elle allait se promener sur la route et jusque dans des champs lointains. Mais d’où êtes-vous, lui demandais-je souvent. Chutt ! Il ne faut pas le dire. Ses coquetteries m’agaçaient parfois... Et puis le temps de sa présence me sembla long et celui de son absence aussi, ses escapades dans la nature se prolongèrent, elle découcha. J’en fus en quelque sorte embarrassé, ne sachant que faire de la pensée d’elle qui m’occupait : où peut-elle être ? D’où vient-elle ? Et ce rictus… Voilà ce qui se ruminait en moi tandis que je préparais le repas du soir et que la nuit tombait : la nuit, elle reçoit l’homme avec des aboiements de chien... , dit Krleza

Elle rentrait le matin passant devant ma fenêtre pendant que je déjeunais en contemplant le lever du jour, les arbres et la brise dans les arbres, et le vent au loin qui poussait les nuages. Elle me saluait et le pli sévère de sa bouche disparaissait dans sa joue droite laissant paraître alors un sourire espiègle et joyeux. Qu’est-ce qui vous rend donc si joyeuse ? De vous voir, et de voir le soleil et la nature, de voir tout cela et de marcher, marcher encore sans faire autre chose que de marcher, et de marcher encore... Sa plaie s’était refermée, elle allait sous peu me quitter et je lui demandais encore pourquoi elle avait ainsi menti en me racontant l’histoire cruelle de sa ville abandonnée. D’ailleurs comment est-ce possible ? Et j’insistais un peu, un soir où devant la cheminée nous avions fait du feu pour assécher l’humidité froide qu’avait apportée une journée pluvieuse... Une population se lasse des bienfaits qu’elle a construits, ce qui lui est naturel l’ennuie. Ne trouvez-vous pas parfois le temps long ? Alors il vient une occasion, et l’on abandonne tout. Venez donc avec moi, quittez cette maison, allons !... Suivre le rictus amer d’une femme qu’on ne connaît pas semble peu probable mais si ce rictus offre ses bras, son front haut et ses yeux francs, que dire alors ? Le feu craquait joyeusement, nous buvions un verre de liqueur... Nous partîmes de bon matin par une pluie douce qui mouillait peu, nous eûmes des aventures, un jour je la perdis : j’ai jappé comme un chien mourant sanglant et seul, a écrit Krleza.

Sa beauté paraissait confuse du rictus amer qui désordonnait ses traits et pourtant parmi eux, il la soulignait encore mais il échauffait : j’ai vécu, disait-il, dans la pourriture chaude des couches où s’écroulaient des officiers ivres lors de guerres mauvaises où des guerriers quittaient la bataille pour piller les campagnes. J’exhortais des troupes aux carnages sanglants, plongeait la hargne dans leur corps comme une griffe, irritant les chairs pour les rendre brutales, les hommes dévorant les ennemis en pleurant, victimes d’une faim insatiable, et poursuivant des luttes comme des chiens opiniâtres sur la trace des fuyards ou celle du butin... Mais assez ! À quoi bon poursuivre ces histoires ! J’ai suivi le rictus amer d’une femme et je me suis laissé guider par le mouvement frisé de ses cheveux et la ligne de son nez. La confiance ne m’a pas quitté, sa beauté sauvage et son humeur hostile m’ont entraîné sur les chemins en lisière des forêts et des bois, parmi les champs sans limite et les bocages accidentés, sur les sentiers qui égarent et ne mènent nulle part... Je suis donc revenu dans le lieu qui était le mien, qui s’était fait sous mon impulsion et par la force des choses. Les choses l’encombraient, les objets s’y étaient accumulés et j’en avais accumulé tant, des pots à thé, des casseroles, des outils et des livres lus qu’ils devenaient d’un instant à l’autre aussi odieux qu’intimement chéris... Il vient midi puis c’est l’après-midi, les jours passent ainsi mais le matin tout est serein et des gens marchent sur la route, un homme avec son chien, une femme avec deux chiens, deux hommes et ainsi de suite, parfois rien. Parfois, je m’en souviens une femme au rictus amer qui m’apporta quelque chose de bon, qui rompit la routine des jours et qui me raconta une histoire qui n’était pas la sienne pour expliquer pourquoi elle avait à la bouche une sorte de pli qu’on interprétait comme de l’amertume.

Pourtant, elle dit après cette invention bizarre que ce pli n’indiquait rien : j’ai le visage qui est mon visage et je n’y suis pour rien, cela me préoccupe... Lorsqu’elle parlait, elle avait besoin de toucher mais le pli de sa bouche m’obligeait à refuser, je reculais mon bras, mon genou ou ma main. Aie confiance, n’aie pas peur, viens..., que sais-je ce que disaient ses mains mais je refusais leur contact alors que sous la chaleur de leurs doigts, j’éprouvais déjà les effluves sensuels de son corps chaud. Se pourrait-il alors qu’une sorte de dégoût surpasse le désir... Ah que je lui raconte cela et puis... ! Voilà, je t’explique : un enfant recule devant le visage du vieillard qui veut l’embrasser… Il ne faut pas tout expliquer, me dit-elle et je l’en remerciai... Maintenant, je suis revenu chez moi et les jours passent comme ils passent toujours sous le soleil ardent ou le mauvais temps ; je brique mes casseroles, je sors tout dehors et je me réjouis d’être là... Lorsque la pluie descend le long des gouttières, qu’elle goutte au bord des toitures, qu’on l’entend, qu’on l’écoute, qu’elle glisse si l’on veut sous la conscience une sorte d’édredon qui l’étouffe ; alors, alors seulement, il vient des histoires étranges… Une femme se plante dans le ventre le couteau de la cuisine qui traîne sur l’évier…

Elle venait de contrées lointaines où se déroulaient des guerres sans pitié : je prends ce qui t’appartient et j’égorge tes amis, je t’égorge ensuite ; j’ai attendu pour tuer ta vie car je veux que tu vois. Regarde comme je m’y prends pour trancher la tête de cet homme et vois comme cette femme a peur ! Ô, il ne sert à rien de gémir, les plaintes sont mélodieuses comme des chants. Écoute, n’est-ce pas beau, ces meurtres que scandent les lamentations ? Je vois sur tes lèvres se dessiner le rictus de la colère, mais il ne sert à rien. Regarde nous allons faire un feu des boiseries précieuses de ce temple et celle de la porte du levant seront aussi brûlées ; un homme à la broche n’amuse pas mais nous avons chassé un bœuf, c’est un bœuf entier qu’on va cuire, réjouis-toi ! Ah, femme étrusque, tu révèles ta hargne de vivre, tu veux mourir maintenant et tout de suite, il n’est pas temps pour toi car il faut que tu voies... Lorsque les journées stagnent et que tombe la pluie en gouttes irrégulières alors qu’il n’y a pas de vent, que tout est humide et que le feu lui-même semble vouloir s’éteindre, l’humeur, maussade ou sereine, hésite mais le corps sent vibrer dans ses muscles des forces agressives. Il ne fait pas très froid mais on est imprégné d’eau et l’on tremble subitement à propos de rien... À la vue d’une étoffe qui pendait, j’ai tressailli comme un enfant devant le masque d’un loup. J’ai écouté ensuite le feulement de souffles inaboutis qui remuaient vaguement dans certains recoins de ma cuisine, je me suis activé autour de la cuisinière, j’ai préparé le repas, un bon repas pour commencer, mais tout est lourd. Ensuite l’aboiement des chiens recommence, dit encore Krleza. Oui, un chien et puis deux qui se répondaient, je les ai entendus.

Il ne pleuvait pas tant que ça, j’ai marché longtemps pour me défaire de toute cette poisse d’eau et de froid, j’ai marché jusqu’au chemin qui s’enfonce dans le bois. Je suis parti par les routes, j’ai traversé les forêts et les prés et j’ai continué avec obstination... Mais Les ombres se traînent par les nuits grises... J’ai entendu dans ma maison des crimes se commettre, dans les toiles d’araignée des mouches grésillaient sans espoir, voilà ce qu’était l’humeur ; la femme étrusque le racontait, ceci n’explique pas l’histoire, lui disais-je... Tu vois, là sur la route nous sommes tranquilles, nous passons sans nous attarder dans les lieux qui nous semblent agréables et familiers. On s’arrêterait, le veux-tu ? On s’arrêterait ici, dans la ferme que tu vois ; ou bien dans celle-ci à flanc de coteau mais qu’y ferait-on ? Viens assieds-toi, serre-toi contre moi et regardons au loin, tu vois les fumées éparses qui quittent ce vallon, nous sommes comme elles, nous allons... J’ai quitté des lieux où le temps ne passait pas et je marche pour me défaire d’une sorte de boue, disait-elle pour expliquer l’histoire. Et puis je la perdis, je revins chez moi et je trouvais les choses à leur place. Je repris quelques habitudes et je respirais mieux. Les chemins que j’empruntais si souvent, je les réempruntais et le bois derrière où nichait une colonie de corbeaux freux me fit tant plaisir que je m’assis sur le bord du chemin : tu vois là se trouve une ferme où nous pourrions vivre et là encore une autre qu’arrose le soleil du matin, le matin tu donnerais aux poules pendant que je rangerai la cuisine, nous irions ensuite à des occupations tranquilles, rangeant le bois, remuant des planches, marchant aussi pour nous distraire un peu, le matin les poules, la suite à notre mesure avec obstination...

Et puis sur la margelle du puits, je laisserai les chaussures que tu m’as données et à la branche d’un arbre, à ton tour, tu te pendras sans retour... Comment finir tout cela qui est ma vie, me disais-je, lorsque je vis une femme étrusque qui me raconta une vie qu’elle n’avait pas vécue.