mardi 18 décembre 2012

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Aux malheurs éternels

Joël Roussiez

, Joël Roussiez

Et la tête nous regardait et disait : « oh, me », ce qui veut dire hélas. Elle pendait au bras d’un grand homme musclé qui n’avait plus de tête et marchait dans les cendres du bâtiment détruit, balançant la tête comme on tient un vêtement.

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Et la tête nous regardait et disait : « oh, me », ce qui veut dire hélas. Elle pendait au bras d’un grand homme musclé qui n’avait plus de tête et marchait dans les cendres du bâtiment détruit, balançant la tête comme on tient un vêtement ; il arpentait ce qui avait été les pièces d’une sorte de palais en haut d’une colline dont tous les pins avaient brûlé. On trouva plus loin, entre trois troncs calcinés, les restes de sa fiancée, « oh, me ! » qui avait tenté de fuir « hélas » ; c’est elle qu’il cherchait dans les ruines du palais, du moins on le croyait mais comment savoir et pourquoi troubler son deuil par nos cris ? Nous nous éloignâmes...

Et puis nous passâmes devant la mère d’un enfant mort qui arrachait ses cheveux épais et dont la bouche se tordait affreusement sous les cris qu’elle ne pouvait pousser car, nous le constatâmes, elle était muette..., et derrière elle, muet aussi était le paysage comme à la suite d’un raz-de-marée violent. Ici ou là des débris de meubles jonchaient le sol et la terre semblait avoir été partout labourée profondément. La mère maintenant arrachait des lambeaux de vêtements au corps de l’enfant et pour retrouver le contact de sa peau, griffait ses membres déjà blancs. En passant, on crut la retenir d’un geste d’apaisement, une main sur son épaule comme chaleur et contact, mais à peine posée sur l’épaule nue, la mère se convulsa ainsi que font les fous.

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Ailleurs, des hommes retournés jonchaient le sol fumant, agitant leurs jambes à la manière des bras de l’homme qui se noie. Il y en avait des centaines ou plus sur une pente légère faite de sable et de rocher. Sous nos pieds, le sol semblait légèrement mouvant et nous glissions parfois dans nos chaussures de cuir, le talon alors venant à sortir jusqu’à toucher le sol qui était chaud. Les hommes avaient la face contre terre et beaucoup poussaient des gémissements ; les douleurs, à ce qu’on apprit, parcourant leur corps d’un bout à l’autre, « ce sont comme des lames qui coupent en brûlant ». Un enfant tout jeune se tordait aussi à même un sol de cendres, son joli corps était dans ces malheurs comme un sourire de joie. On le prit dans nos bras comme on réchauffe un jeune chat mais il se débattit, retournant d’où nous l’avions pris et s’y réinstallant en gémissant. Des animaux de même un peu plus loin, se tordaient mais semblaient en quelque sorte sourire comme des tableaux anciens, une fente aux lèvres dont on ne sait de l’ironie au rire déterminer le sens. Et il nous prit alors une sorte de folie, « malheur des malheurs », nous tombâmes à genoux sur le sol fumant pleurant à chaudes larmes et agitant les bras...

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Plus loin dans des sortes de nids, des humains se couvaient eux-mêmes, certains jouant les mères et d’autres les poussins, roulés en boule et lovés à l’intérieur des nids comme des embryons. Les mères se tenaient par groupe auprès des nids et jacassaient entre elles, entre eux, il faut donc préciser que le sexe des mères pouvait être aussi bien mâle que femelle mais souvent indistincts à cause des seins qu’ils portaient tous. On les voyait agiter la mamelle avec emportement dans des palabres que nous n’entendions pas, ou dans les nids où ces mères se couchaient, livrer ces mamelles molles aux lèvres avides d’autres humains, mâles ou femelles, qui en pressaient les flancs. Les nids étaient faits de duvet et de poils que retenaient ensemble des fils de raphia avec un peu de boue ; le sol partout était piétiné comme au passage d’un troupeau mais autour de chaque nid, il y avait une place lisse faite de terre battue. Parfois, on voyait un poussin, ainsi que nous les appelions, escalader le nid et tomber à côté, hoquetant et sans force sous le regard, indifférent souvent, de la mère non loin ; à moins que soudainement, elle s’emparât de lui et le jette parmi les autres avec une force que la colère seule n’expliquait pas. On ne peut pas dire que les petits fussent plus petits que les mères mais ils étaient certainement plus faibles, d’une faiblesse qui les faisait chanceler sur leurs pattes d’adulte et dormir en ouvrant la bouche la plupart du temps. Comme s’ils avaient constamment faim d’un lait qui ne les gavait pas, jamais ils ne refusaient le sein et se jetaient sur l’aréole toujours avec avidité. Les mères, quant à elles, semblaient souffrir des seins qu’elles palpaient sans cesse en tordant leur bouche. Ainsi, en trouvait-on isolées dans des nids vides qui semblaient épuisées et dormaient profondément, recroquevillées sur elles à la manière desdits petits, et certaines déjà venaient à transformation et prenaient l’allure des embryons.

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Déjà de très loin, on apercevait de hauts murs qui barraient l’horizon ; nous allions lentement pour éviter les sables mous et les buissons épineux ; nos pas chancelaient à force de fatigue, il nous fallut donc nous asseoir sur une pierre tremblante de granite et reposer nos jambes. On voyait au loin ces murs énormes qui barraient le chemin de nos yeux que ce phénomène attirait puissamment et dont en conséquence ils ne pouvaient se détacher ; cette tension nous refusa le repos et nous dûmes poursuivre. Nous vîmes en approchant tout un remuement d’hommes qui transportaient des briques aux pieds de nouveaux murs qu’on érigeait. Ces hommes pour la plupart étaient jeunes mais leur vigueur semblait éteinte, ils avançaient lentement et comme avec dégoût sur des sentes sinueuses que surveillaient d’autres hommes munis de fouets et de sabres.

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Nous parvînmes à la base d’un nouveau mur où se dressaient des échafaudages sur lesquels des hommes maçonnaient les façades, l’intérieur étant rempli d’un agrégat de pierre et de gravats mêlés de chaux. Beaucoup de ces hommes semblaient aveugles, on nous expliqua qu’il perdaient la vue à cause de la chaux qui abîmaient aussi profondément leurs mains. Un certain Cumalus se présenta à nous qui nous montra des mains où ne restaient que trois doigts tandis que les paumes en étaient crevassées profondément ; « cela ne leur fait pas mal, ils y sont habitués » nous dit-on. Des cortèges d’hommes arrivaient éreintés, portant chacun quelque trente, quarante, voire cinquante kilos de briques neuves qu’un monte-charge rudimentaire élevait. « Avec l’habitude, on le fait sans y penser » Mais pourquoi de si hauts murs et de si épais ? Au centre était un secret qu’il fallait préserver, nous dit-on, et les hommes ainsi travaillaient en se rongeant le sang.

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Des hommes s’estropiaient dans les débris de pierres qui coupaient leurs pieds souvent nus, mais il leur fallait en traverser des tas pour atteindre les fondations dans lesquelles ils jetaient les corbeilles de mortier dont ils étaient chargé ; la chaux coulait sur leurs épaules avivant les plaies que leur faisait l’osier ou bien le sac qui devait les en protéger. D’autres hommes s’épuisaient à monter et descendre des échafaudages au bois desquels ils meurtrissaient leurs jambes nues et leurs mains. Tout en haut se tenaient les maçons dont la place semblait meilleure, cependant en triturant le mortier de chaux..., nous l’avons dit, mais il y avait pire, c’est que les moellons énormes dont on façonnait ces murs leur écrasaient souvent les doigts ou les pieds, sans compter que les masses dont ils se servaient causaient bien souvent des blessures profondes aux corps qui se tenaient trop près les uns des autres à cause du nombre qui partout submergeait.

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Au loin s’écoulaient des files humaines et tout autour de nous, les hommes pullulaient en nombre incalculable et grouillant si bien qu’il en tombait des échafaudages dans le remplissage du mur où sans y prendre autrement garde, on les enfouissait vivants ou morts. Et ces crimes ou bien ces accidents rendaient la foule des travailleurs indifférente à tout et comme morose sous les coups de fouet comme au repas de midi qu’on servait au chantier même ; le soir les voyant rentrer dans quelque cabane des environs où certains soirs ils se divertissaient en violents combats.
Lorsqu’on entrait dans ce qu’ils nommaient une ville, il fallait passer trois enceintes de murs épais de plus de 12 mètres par des portes de bois renforcé de fer et gardées par des dizaines d’hommes dont le visage n’exprimait rien. L’expression s’était tue aux traits de leur physionomie ingrate, si bien qu’on ne les distinguait guère et qu’ils semblaient souffrir tous pareillement d’une sorte de dégoût.

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Cependant, ils pouvaient s’exprimer avec violence et rire parfois aux éclats devant une table de jeu sur laquelle ils avançaient des pions de bois ; il leur arrivait de jouer ainsi la vie de quelque pauvre créature qui pour entrer ou bien sortir usait d’un droit qui ne dépendait pas d’eux ; c’était à l’allure qu’ils jugeaient, à ce qu’ils professaient doctement lorsqu’on les interrogea sur ce qui nous sembla cruel et qu’ils jugeaient juste car est-on pauvre par hasard et ne subit-on pas par la pauvreté une punition que le dieu inflige à la mauvaise créature, tel était leur argument. Ainsi lorsque l’un des leurs était choisi pour subir un châtiment, c’était sans regret qu’ils le livraient, certains d’ailleurs se livraient eux-mêmes, s’il le fallait. Ils montaient la garde plus de seize heures pas jour dans une tenue de combat qui était lourde de vingt kilos de fer et de tissu grossier ; sous le soleil, la pluie ou les grands froids d’hiver, ils en souffraient sans l’exprimer autrement que par un air rogue ou simplement fermé dont l’ingratitude impressionnait comme une cruauté...

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Et puis à l’intérieur de la ville, dans des maisons mêlées en un dédale de rues sombres, des êtres aux fenêtres épiaient le dehors avec crainte ; certains hurlant parfois sur des ombres qui passaient. Par la porte ouverte d’une chaumière, apparut l’ombre d’une femme qui devant l’âtre rougeoyant se penchait et laissait brûler ses cheveux et le cuir de son front tandis qu’une petite fille attisait les braises. Lorsque nous nous arrêtâmes à sa porte, elle se dépoitrailla et nous montra une cicatrice qui courait au milieu de son thorax, et, touchant du doigt l’emplacement du sein droit qui lui manquait, elle l’y enfonça entre les nombreux plis que formaient les peaux ; et la petite fille pendant ce temps fouillait à l’aide d’un bout de bois le cadavre de ce qui nous sembla être un rat.
Au bout d’une rue, nous pénétrâmes sous une verrière où se tenaient dans des vitrines des hommes et des femmes nus qui souriaient de leur lèvres outrageusement peintes. Ils fumaient souvent de longues cigarettes au papier teint tantôt de rose, tantôt de bleu, en observant de leurs yeux éteints le manège des passants nombreux, lesquels avec l’œil vif et parfois humide fixaient certaines parties de leur corps et les désignaient du doigt. Alors derrière les vitres, les gens nus s’offusquaient de manière un peu théâtrale puis, ils ouvraient la fenêtre ; il s’ensuivait des conversations longues qui se terminaient souvent par des cris mais parfois le passant était introduit dans la chambre où se déroulait derrière un rideau à peine tiré l’amour qu’il cherchait. En ressortant de l’endroit, on en voyait beaucoup qui pleuraient violemment comme s’ils souffraient mais que dire de ce qui se passait car dans la pièce alors, les gens nus se tenaient calmement, fumant leur cigarette et regardant dehors de leurs yeux éteints...

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Les rues conduisaient comme les rayons d’un cercle au centre de l’agglomération où s’élevait un immense bâtiment aux murs sans fenêtre jusqu’à quelques quinze mètres. Dans le ciel des choucas en braillant tournaient et se battaient au sommet des tours d’où émergeait parfois la lance d’un garde qui se penchait. Toutes les ouvertures étaient grillées de lourdes barres de fer forgé ; rien d’autre autour en bas que le silence des rues quasi désertes, rien d’autre que des corps écorchés qui pendaient silencieux le long de la muraille juste au-dessus de l’endroit où le mur perdait son fruit. Un homme cependant pendait plus bas que les autres, la corde qui le suspendait s’étant effilée, elle menaçait de céder et l’homme s’en plaignait, il avait peur de se fracturer les jambes, disait-il, tandis que d’’une sorte de cage attachée à son ventre un furet grignotait le tissu de sa chemise.

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On aperçut alors attachée à plusieurs autres personnes la même installation, parfois c’était comme pour celui-ci un furet, d’autres, c’était tout simplement un rat. Notre homme était si inquiet que nous tentâmes de le libérer en tirant fortement sur ses jambes, ce qui eut pour effet d’exciter le furet qui lui mordit le ventre jusqu’au sang. Nos efforts répétés provoquèrent tout de même sa chute par laquelle il vint à se tordre le bras tant il s’était préoccupé de la cage plutôt que de se réceptionner. Il se releva bientôt, nous remercia et, tout en maintenant contre son ventre la cage instable de l’animal, il s’enfuit à grandes enjambées.

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Il s’enfuit tandis qu’arrivaient deux gardes qui ne le poursuivirent pas mais nous demandèrent de ne pas divulguer l’affaire qui pouvait leur coûter gros, dirent-ils. Ils nous accompagnèrent jusqu’au portail de l’édifice dont ils nous facilitèrent l’entrée en glissant à l’oreille des gardes de l’intérieur quelques mots que nous n’entendîmes pas. On franchit encore deux enceintes, l’une de pierre basaltique compacte et noire, l’autre de grès rose et granuleux, entre lesquelles, il n’y avait rien ; on se trouva ainsi dans une salle où se tenait un globe transparent de grande dimension ; des jeunes filles y évoluaient et le faisaient tourner sur place ; une fontaine en arrosait les parois fines si bien qu’étaient floues toutes ces silhouettes qui, nous apprit-on, était réservées à l’amusement des gens. En effet, en certains jours de rite, le globe était transporté dans une arène et les jeunes filles devaient le faire tourner rapidement pour échapper à différents animaux et parfois à des hommes armés ; au bout du compte, le globe était transpercé et les jeunes filles se répandaient sur la piste, comme du sable fin car habillées de lin fin, elles étaient nombreuses, nous précisa-t-on. Chacune alors cherchait à sauver son corps qui était immanquablement tué au cours d’une sorte de viol qui faisait partie du rituel. Elles n’avaient pas d’espoir mais évoluaient avec élégance. « Nous naissons dans un monde sans grâce » psalmodiaient leurs voix qui passaient à travers la paroi et créaient avec la fontaine un murmure joyeux parmi les plantes qui peuplaient cette salle de pierre blonde.

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Derrière cette première salle était une autre salle où l’on avait repoussé contre les murs et les hautes fenêtres de lourdes caisses contenant des orangers dont le parfum entêtant étourdissait. Une porte battait dans un angle de la salle, une autre au milieu d’un des murs, de chacune glissaient des souffles odorants, tubéreuses ou jacinthes, odeurs fortement écœurantes qui, parmi celle des fleurs d’oranger, alourdissaient l’air jusqu’à saturation. La salle suivante était aussi odorante ainsi que les dix salles que nous traversâmes, toutes salles comparables qui nous semblèrent vides de présence. Cependant, l’humidité de l’air et la chaleur semblait grimper par degré et la sensation d’étouffement de pièce en pièce grandissait. Voulant alors nous rafraîchir un peu sous les feuillages, nous découvrîmes des sortes de corps. Il y en avait d’agglutinés dans les caisses et mêlés de terre à l’intérieur. Leur peau semblait usée comme d’avoir trempé longtemps dans l’eau, elle avait l’allure de l’écorce cependant ses plis et gerçures étaient restés mous. D’autres corps que nous n’avions pas remarqués, se trouvaient mêlés aux troncs, imbriqués à l’écorce dont ils avaient la texture, leur peau ayant durci. « Pchieeee » murmuraient-ils comme bruissent les feuilles ; « cela les tire et leur fait mal » nous expliqua-t-on, mais ils n’ont plus de voix car les odeurs fortes que ne ventile aucun courant d’air obstruent lentement leurs poumons.

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Nous arrivâmes dans un endroit, une salle encore mais dont le centre était creusé d’une piscine d’eau chaude dans laquelle barbotaient trois enfants. Leurs jeux innocents comme on dit que le sont ceux des enfants, consistaient en des prouesses, tantôt s’immergeant le plus longtemps possible, tantôt nageant vivement pour la course de vitesse, tantôt encore se battant pour une balle qu’on pouvait leur jeter. C’était une petite balle en plomb sur laquelle étaient gravées les figures des constellations dont le tracé était rehaussé d’un filet d’or qui la rendait rugueuse. Les enfants vinrent bientôt vers nous pour la réclamer et nous la leur jetâmes. II s’ensuivit une bagarre qui dura longtemps tant qu’il n’y eut de véritable vainqueur, lequel, tandis que flottaient les deux autres, nous tendit gentiment la balle qui portait des traces de sang. C’est avec elle que nous atteignîmes le centre de cette ville qui était fait d’une mare. Des créatures y surnageaient avec peine car elles étaient nombreuses et devaient se monter dessus pour respirer ; elles auraient pu sortir de cette eau épaisse et chaude mais elles ne semblaient pas en être tentées. Les abords de la mare pourtant étaient aménagés agréablement avec pelouse, arbustes et bancs mais personne ne venait s’y reposer ; toutes au contraire se battaient pour survivre. Nous jouions avec notre balle en regardant d’un œil triste cette mare trouble et ces gens lorsque l’un d’entre eux sortit brusquement de l’eau et nous la vola. « Vive le roi ! » crièrent alors les créatures mais lorsqu’il plongea dans l’eau le poids de la balle le fit couler et derrière lui tous les autres se précipitèrent, disparaissant de notre vue et se noyant aussi.

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Hélas, personne n’entre dans le pays où se construit la ville aux épaisses parois et personne n’en sort, à moins d’avoir la balle que nous avions perdue.