dimanche 21 décembre 2014

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Autrement que croire : schize et reconfiguration psychique — I/II

Une lecture de Melancholia de Lars von Trier

, Jean-Louis Poitevin

La schize est notre demeure. Une demeure intenable – il est impossible d’y tenir en place –, une demeure ne se trouvant en aucun lieu, nulle part, insituable donc – elle nous accompagne partout – et dans laquelle pourtant nous existons.

« Les anciens grecs entendaient des voix. Les épopées homériques sont pleines d’exemples de gens guidés dans leurs pensées et actions par des voix intérieures auxquelles ils répondent automatiquement […] De nos jours nous sommes méfiants envers les personnes qui présentent ce type de comportement ; nous oublions que le terme entendre se réfère à une sorte d’obédience (les racines latines du mot sont ob et audire, c’est-à-dire entendre quelqu’un à qui l’on fait face). L’autonomie de l’esprit est un concept si profondément enraciné en nous que nous répartissons ceux qui entendent des voix en diverses catégories : a) ceux qui sont légèrement amusants, b) ceux qui sont des poètes, c) ceux qu’il faudrait enfermer dans un institut psychiatrique. Une quatrième catégorie pourrait être ceux qui regardent la télévision […] S’il y a un espace réel ou virtuel de la pensée, alors il doit y avoir aussi du son à l’intérieur, car tout son cherche à s’exprimer comme vibration dans un milieu spatial. » (Bill Viola « Le son d’une ligne de balayage » Chimère 11, printemps 1991)

Partie I : La schize

1 - Notre demeure

La schize est notre demeure. Une demeure intenable,— il est impossible d’y tenir en place —, une demeure ne se trouvant en aucun lieu, nulle part, insituable donc — elle nous accompagne partout — et dans laquelle pourtant nous existons. Dans laquelle nous existons de l’avoir en quelque sorte trouvée en nous comme un don incernable, puis inventée et construite pour en prendre la mesure et pouvoir réguler ses assauts en la projetant hors de nous, autant qu’en tentant de construire en nous un espace à travers lequel pouvoir l’appréhender.

C’est une demeure paradoxale, hyper moderne et archaïque, puisqu’elle nous enveloppe et nous parle, autant qu’elle nous déchire et nous pousse irrésistiblement à sortir de nous, à nous battre pour tenir. Mais même lorsque l’on est dehors, elle ne nous lâche pas, continue de se manifester, de nous parler, de nous imposer sa loi.

Quoique étant notre demeure, elle ne se manifeste pas comme un lieu, mais comme une injonction. Elle prend donc souvent la forme d’une voix, une voix qui n’est pas directement audible et qui est pourtant perçue à travers son activité dans le chœur des voix disponibles. Ces voix sont repérables, pas toujours aisément parce qu’elles ne sont en général pas identifiées comme telles. C’est à les situer que nous allons nous employer.

De la schize, dire qu’elle est notre demeure, c’est sans doute aller trop vite. Il faudrait s’en tenir à reconnaître que quelque chose comme une schize agit en nous. Comment ? En creusant ses cavernes en nous, imperceptiblement, insupportablement. Ou à considérer que, peut-être elle ne cherche qu’à remonter vers sa « source », à « se » retrouver, elle qui n’est que tension et écart, différence de potentiel et activité tellurique dans la tectonique du crâne ?

Il nous faut envisager le fait qu’elle soit coextensive à notre existence même.

Elle est, en tant qu’activité tellurique insituable, quelque chose que nous fuyons. Plus peut-être que la mort ? Plus peut-être que l’angoisse ? Faille irrésistible, pôle absolu, elle se donne dans une sorte de va-et-vient, de mouvement d’attraction répulsion, comme si elle parlait la langue de la diastole systole de nos vies ou qu’à travers elle, cette langue de fond, comme dirait le Président Schreber, trouvait à se manifester.

Un concept, la schize ? Pour l’instant, un mot. Un mot disant que la voix est sa manifestation la plus perceptible, à condition de ne pas la réduire à la dimension psychiatrique qu’il convoque.

Des voix. Une voix. Dire et redire, ici, que ces voix se manifestent encore et toujours dans et pour le dispositif général de la conscience. Aurait-on oublié que la conscience se manifeste à elle-même comme voix, multiplicité de voix ? Ou qu’elle se manifeste dans l’économie du sujet à la fois comme l’une ou l’autre des voix qui l’habitent et le hantent et comme la voix qui les régit toutes et le guide, lui, le sujet ? D’ailleurs est-il pertinent de les distinguer ?

La schize est la manifestation de l’impossible dans chaque strate du pensable et du vécu.

Elle serait en ce sens, en même temps et à la fois, source de toute forme du croire et manifestation de tout ce qui s’y oppose, y résiste, même lorsqu’il s’avère que c’est en vain. Forme d’affirmation, elle se manifeste à travers la figure indépassable de la contradiction en s’enveloppant du manteau d’ombre de la négation. Il ne s’agit pas ici de la contradiction philosophique, mais de la contradiction qui explose dans les injonctions contradictoires, du genre de celles dans lesquelles notre vie actuelle se consume autant qu’elle se consomme, mais qui a, sous d’autres formes non moins contraignantes, déjà dominé les esprits à diverses périodes de l’histoire connue de l’humanité.

2 - Croyance

La croyance se dit pour nous en deux modes. Le plus évident et le mieux partagé est de considérer la croyance comme un tenir pour vrai. Mais il est second par rapport au premier mode dans lequel croire signifie simplement obéir. Obéir vient du latin ob-audire, c’est-à-dire entendre et se soumettre à une voix. Et cela, quels que soient ce que nous appellerions aujourd’hui les contenus du message.

Cette obéissance est active, valide, acceptable et acceptée jusqu’à ce que cette force d’aimantation qui tient ensemble les messages émis par ces deux pôles opposés et qui confère au vécu sa cohérence, vienne à s’affaiblir. Lorsque sa puissance rectrice vient à disparaître, l’équilibre du monde, c’est-à-dire de la relation entre ce qui est pensable et ce qui est vécu, s’effondre, ouvrant la porte à ce que l’on nomme « crise », une période souvent longue, interminable même parfois, dans laquelle se met en place, réaction vitale nécessaire, une inévitable reconfiguration du psychisme.

Car la vie consiste en ceci, trouver les moyens permettant de continuer à supporter la vie.

Or la vie se manifeste à travers la tension entre des injonctions qui deviennent intenables, lorsque l’écart entre émission et réception des messages se fait trop important ou que la continuité des réponses est fragilisée, voire abolie. Il importe alors d’inventer de nouvelles formes de réponses, en vue de restaurer un sentiment de sécurité. Il faut en quelque sorte inventer de nouvelles voix, ou au moins de nouvelles tonalités et de nouvelles modulations.

Quels que soient les textes, les époques, les auteurs, il importe cependant de constater que, religion et philosophie en particulier, mais bien sûr au fond tout acte de création, ont pour fonction de tenter de faire tenir ensemble des injonctions contradictoires.

La forme actuelle de cette contradiction fait osciller les messages entre des injonctions à respecter et les ordres émis par la ou les voix de la raison, lors même que la ou les voix des affects, sinon étouffées du moins tenues en respect par la puissance de la voix de la raison pendant quelques siècles, reparaissent sur le devant de la scène en émettant des signaux tentateurs ou de détresse.

3 - Le malin génie et le daïmon

Pourtant, et pour ne citer ici qu’un seul exemple, le cœur du rationalisme philosophique tel qu’il est présenté par Descartes dans ses Méditations, ce cœur qui se confond avec le dispositif de la conscience dans un de ses développements les plus radicaux, est à la fois traversé et hanté, assailli et troublé par un double. Ce malin génie surgit non tant du fond occulté d’une mémoire qui aurait été gommée, que du fonctionnement psychique lui-même. Il est l’incarnation de cette voix que la conscience, en s’appuyant sur la raison pour se gouverner, a tenté de faire taire. Au moment où l’esprit doute, c’est-à-dire fait face à l’une de ses failles les plus intimes, cette voix oubliée aussitôt resurgit. Rien ne s’efface, rien ne meurt, tout vit et attend son heure, dans ce cerveau plus ancien que chacun de nous.

Le démon agissant dans une conscience globalement ratioïde est au moins aussi vieux que la philosophie, comme en témoigne l’histoire de Socrate. Ce daïmon est un reste des admonitions anciennes véhiculées par des voix autoritaires, dont la fonction, même réduite a minima, reste essentielle. En effet, c’est bien lui, « son » daïmon, qui lui dit sinon quoi faire, du moins ce qu’il serait préférable qu’il ne fît pas. Ce daïmon est une voix, insituable mais audible en lui et qui lui parle à lui et à laquelle, donc, Socrate obéit.

Cette voix lui intime l’ordre de « ne pas » intriguer pour être sauvé, de « ne pas » se compromettre dans des arrangements indignes. Le paradoxe, c’est que cette voix ancienne, préhistorique en quelque sorte, surgit à point nommé et lui impose de se soumettre à elle. Ce qu’elle lui demande, c’est de « ne pas » obéir au chant des sirènes des esprits malins et mesquins qui veulent privilégier la survie à n’importe quel prix, c’est-à-dire au prix de la tromperie, ou de la soumission à la perversité sinon de la duplicité du moins du mensonge, mais d’obéir à cette autre voix, plus récente, plus neuve, celle de la raison et de la conscience historique en train de se constituer, de se constituer à travers lui d’ailleurs, voix qui dit qu’il faut respecter avant tout la loi nouvelle qui dit que bien et beau sont une seule et même chose et que ce qui importe dans la vie, c’est cet accord avec soi-même, cette capacité donc, à entendre et à écouter, à se soumettre à la voix juste qui grésille quelque part dans le brouhaha du monde.

Cette décision a un coût, celui d’accepter d’aller sans frémir vers sa mort. Elle a aussi un effet, ridiculiser les tenanciers du grand bordel de l’obéissance à des voix qui sonnent à grand bruit dans les oreilles, ce qui les rend sourds à la voix de faible intensité dont le daïmon comme la raison sont porteurs.

Et ce coût a paru à Socrate moindre que le renoncement à ce que cette voix est venue lui rappeler, la coexistence en lui de deux voix contradictoires qu’il est en quelque sorte parvenu à écouter en même temps et dont l’acte a consisté à concilier, fut-ce au prix de sa vie, les ordres contradictoires.

Ce geste est resté jusqu’à aujourd’hui un exemple indépassable dans le champ des comportements modèles et prescripteurs. Par lui, nous ont été transmises l’existence du daïmon et la puissance rectrice de la voix.

La schize est cette indépassable coexistence en nous d’au moins deux voix, d’au moins deux émetteurs, dont les messages sont en effet, sinon absolument contradictoires, du moins émis dans des langues inconciliables. Une pensée, une œuvre, sont des essais pour conférer à ces injonctions contradictoires une cohérence vivable. Mais il existe des périodes, longues parfois, durant lesquelles cette possibilité de faire s’entendre entre elles ces voix est comme interdite, ou rendue impossible.

Partie II : Melancholia

« Quand je regarde la Lune par une nuit dégagée, je ne vois pas un satellite de la N.A.S.A. même si je sais que ce que je vois est un satellite appartenant à la N.A.S.A. Je continue à voir un satellite naturel de la terre ; ma vision du monde n’intègre pas ma connaissance. Cette absence d’intégration de la connaissance à la vision est caractéristique de situations déterminées que nous appelons « crises ». Il est probable que les Grecs de l’Antiquité savaient que la Lune est une sphère, mais ils continuaient à voir en elle une déesse. Il est probable que les mélanésiens savent que la Lune est un satellite de la N.A.S.A., mais ils continuent de voir en elle un symbole de la fertilité. Dans une situation de crise, la vision du monde ne parvient pas à intégrer la connaissance » (Vilèm Flusser, Essais sur la nature et la culture, « Lune », Éditions Circé, 2005, p. 62 ).

À l’évidence Justine, personnage central de Mélancholia de Lars von Trier, vit sous nos yeux quelque chose qui ressemble à une crise. Cependant, comme le film nous incite à le penser, cette crise est moins à imputer à une déficience de la personne qu’à une capacité particulière de Justine à vivre dans une sorte d’empathie, d’hypersensibilité ou de réceptivité, la situation qui caractérise son époque. La crise qui traverse l’époque vient s’inscrire dans la chair de ceux qui y vivent et parmi eux, il y a ceux dont on peut dire que cette crise les affecte de manière intime, comme si elle se mettait à vivre en eux, à s’exprimer en eux, à parler en ou à travers eux.

En maximalisant les intensités, ce qui est ici la fonction de ce film, en incarnant la crise à travers quelques personnages, Lars von Trier parvient à nous rendre perceptible la manière dont bascule la plaque tectonique de l’époque et à nous faire entrevoir comment une crise pourrait accoucher de quelque chose. En tout cas, d’un point de vue individuel, passer à travers la crise conduit inévitablement à une reconfiguration du psychisme. C’est la carte de cette reconfiguration que nous allons tenter d’esquisser.

Il faut, ici, se remémorer un instant l’ensemble du film. On peut le faire par un rappel de certaines scènes ou par une sorte de présentation après coup des étapes de cette crise, de cette coïncidence devenue impossible entre un vécu et l’image que l’on se fait du monde ou que le monde nous impose.

Voici ce que cela peut donner, étant entendu que l’on ausculte ce film dans la perspective de penser le dispositif psychique. Ces éléments constituent une sorte de note déconstructive sur le film.

La première partie du film met en scène ce que l’on peut appeler les formes d’un héritage. Travail, famille, sur fond d’un passé personnel tenu dans l’ombre mais manifestement instable en ce qui concerne Justine, ce qui nous est montré c’est la prégnance de ces liens, il faudrait ajouter, malgré tout. Car comme le film le montre, bien que distendus ou devenus inexistants avec le temps, ils n’en sont pas moins actifs ou réactivés par la situation, un mariage qui est une sorte de tentative d’inscription de Justine dans l’ordre social dans lequel ces liens sont actifs.

Ce mariage va cependant révéler que ce monde des liens qu’est la famille est en fait tissé d’abandon. Les manifestations de l’abandon ont lieu dans un premier monde auquel il apparaît nécessaire et inévitable à Justine d’échapper. Mais comment ?

La nécessité d’une mue est la forme qui s’impose, au sens où cette première partie du film est comme une succession de peaux qui se défont ou plutôt que Justine déchire elle-même, en rencontrant après chaque déchirure, une autre et encore une autre. Chaque peau est comme la trace sur son corps d’une attente de la part d’autrui, attente qu’elle est incapable de combler et qu’elle finit par se refuser de combler.

Chacune de ces attentes, de ces demandes, qu’elle vienne d’elle-même ou des autres, révèle que le jeu familial comme le jeu social ne sont plus seulement des contraintes imposées et donc subies, mais des effets d’attachements de chacun à ses propres valeurs qui ne sont rien d’autre que des formes de croyances. Qu’elles soient supposées être particulières voire intimes, n’empêche pas Justine d’en découvrir la loi que l’on pourrait nommer « loi de l’indécidabilité de la croyance ».

Plus globalement, cette première partie du film nous entraîne sur le chemin de la compréhension de l’abandon. Il ne s’agit pas tant de cet abandon par les autres ou des autres, puisque finalement c’est ce qu’elle finit elle-même par faire. Ainsi abandonner ceux qui l’ont abandonnée ou les pousser à l’abandonner elle, comme c’est le cas de son tout nouveau et déjà obsolète mari, apparaît comme un seul et même geste. L’abandon dont il est question est, au cœur de chaque existence comme le signe d’une relation autre au monde, comme le signe de la schize.

Pour évoquer cet abandon, le mieux est ici, de recourir à la formule de Maître Eckhart : un abandon au-delà de tout abandon, c’est de s’abandonner à l’abandon.

Nous sommes au cœur de ce que l’on peut appeler la posture mélancolique, pour laquelle, la vie n’est rien. Face à ce rien, l’abandon de la vie ou le renoncement à elle ou à ses manifestations les plus socialement sécurisantes, est moins un désir de mourir que la source de l’expérience radicale de la plongée dans l’inconnu. L’accès à cette posture ne se fait pas sans douleur, car il se fait par une plongée de type dépressif, celle dans laquelle s’enfonce ce soir-là Justine.

La seconde partie du film nous conduit, à travers ce huis-clos à cinq, puis quatre, puis trois personnages, à interroger les figures de la croyance, (il faudrait dire de nos croyances) ou si l’on veut, à redessiner l’espace global dans lequel se joue notre pensée.

Étant allée au bout de son geste de déliaison, Justine affaiblie a besoin d’un refuge. C’est le château où habitent sa sœur et son riche et sérieux beau-frère dans lequel a eu lieu, quelque temps avant, le mariage. Ce refuge la conduit non pas à une resocialisation sur la base de la relation de fond avec sa sœur et son neveu, mais à la radicalisation d’un isolement. Elle nous entraîne dans la spirale descendante de sa dépression, incapable qu’elle est de parler, de manger, de dire ce qu’elle sent, voit, sait.

Il faut enfin l’évoquer : est venu s’interposer, et cela dès le début du film mais surtout à partir de ce moment où le château vit en autarcie, un élément qui est déjà en soi un événement, un événement gros de lui-même si l’on peut dire, le passage autrement nommé le Transit d’une planète Antarès ou Mélancholia qui s’est décrochée de son système et qui va passer à proximité de la terre avant, en principe et selon les calculs des scientifiques, d’aller se perdre dans l’infini, dans l’univers.

Cette situation, celle que dessine les quatre personnages présents, une fois petit-père parti, petit-père étant le nom du majordome, cette situation peut donc être comprise comme la figuration d’une psyché. Il s’agit en fait de la présentation de la configuration psychique générale qui est la nôtre, ou si l’on veut d’un portrait générique de la conscience comme dispositif général de mise en relation des calculs et des affects. Mais ce qui se passe dans ce château, c’est un renversement général de la perspective selon laquelle habituellement nous envisageons ce dispositif.

Dans ce dispositif, la raison y côtoie des croyances, des vérités font face à des certitudes, des promesses basées sur des calculs et des preuves fragiles font face à des convictions intimes qu’aucune preuve n’étaye. Nous pourrions pousser le jeu de la description et dire que chacune des deux sœurs représente un de nos hémisphères cérébraux et que le mari et beau-frère, incarne lui, l’aiguille de la raison. L’enfant, le neveu de Justine, incarne, lui, l’espérance et la possibilité d’une croyance qui serait une faculté de compréhension implicite du monde. C’est d’ailleurs lui, l’enfant, qui invente l’appareil primitif fait d’un fil de fer permettant de mesurer l’avancée ou le recul de Melancholia par rapport à la terre.

Telle est la conscience, les deux cerveaux et la raison comme balancier mesurant les écarts et récapitulant les positions en vue de rassurer et de reconduire à l’équilibre psychique. Car la situation vécue par les personnages est portée par une angoisse radicale et absolue puisqu’il ne s’agit de rien de moins que de la destruction de la terre et avec elle de l’humanité. Cette angoisse se redouble du fait que Justine affirme que cette humanité est seule dans tout l’univers.

La raison, par la voix du mari et beau-frère a donc ici pour fonction de calmer l’angoisse. Mais au cours de ces cinq jours on assiste à ce phénomène que l’on peut appeler le glissement des certitudes. Plus exactement, ce qui était certitude rationnelle se révèle n’être qu’une croyance, et ce basculement entraîne la fuite radicale sous forme de suicide du mari. Il ne reste, dans ce château isolé du monde, que les deux sœurs, autrement dit les incarnations ou les figures représentant les deux hémisphères cérébraux, les deux cerveaux, et l’enfant, gage de l’existence possible d’un avenir et d’une espérance, fléau instable de cette nouvelle balance et qui prend en quelque sorte la place du balancier et le rôle que jouait la raison dans le précédent dispositif.

Les certitudes de la raison n’ont pas empêché son échec psychique. Elle s’est révélée portée moins par un fond de mensonge que comme étant et n’étant qu’une forme de croyance. La duplicité a fait son retour au cœur du dispositif. La situation s’est absolument retournée. En effet, Justine a repris des forces et dans son face à face avec l’inéluctable qui se profile, c’est elle qui tient, qui fait face, qui réagit, qui maintient dans le très court « temps de la fin » et qui le fait « eyes wide open », la possibilité de regarder la vérité en face, l’arrivée de Mélancholia et le choc final. Et cela sans sombrer dans une crise d’hystérie ou d’angoisse aussi inutile que vaine. Il fallait pour pouvoir tenir face à la mort qui est là, cette certitude chevillée au corps que lui confère le fait d’avoir été attirée psychiquement et physiquement comme une fleur mélancolique par cette incontrôlable planète.

Un troisième temps se met en place, celui où se révèle, après la faillite de la raison (et de son représentant historique, la figure du père pour ne pas la nommer), l’impossibilité de ne pas croire.

Justine a résisté. Plus exactement elle a trouvé dans la puissance d’attraction qu’exerce sur elle Antarès, la confirmation que ses prémonitions étaient bien une forme de gnose, une connaissance réelle, effective et efficace, qui s’était auparavant manifestée par le fait qu’elle connaissait le nombre exact de haricots dans le pot de la tombola du mariage.

Et elle sait de la même certitude, de la même croyance donc, que l’humanité est seule dans l’univers et que Melancholia va percuter la terre. Elle sait la fin et n’en a pas peur. L’angoisse trouve ici son assomption ou une relève pour reprendre la traduction derridienne de l’aufhebung.

Voilà ce qu’elle découvre en elle, la puissance de la relève, même si elle sait que c’est en vain puisque la fin n’est pas proche, la fin est là, déjà, maintenant. Mais n’en va-t-il pas ainsi de toute vie ? Pour toute vie ? C’est là le savoir du mélancolique en effet, sa faiblesse dans le monde soumis au diktat de la raison, sa force lorsqu’il s’agit de regarder en face l’inéluctable fin et l’indéfectible solitude, de l’individu comme de l’humanité.

Le renversement du balancier, ou plutôt sa disparition avec le suicide du mari et beau-frère, marque donc le moment où la raison perd le contrôle sur le dispositif de la conscience.

Pourtant, les survivants n’ont pas pour autant sombré dans la folie. Les femmes sont parvenues à reconnaître la puissance réelle d’une force qui vit et parle en nous, la force occultée, celle qui nous parvient par ces messages envoyés par le cerveau droit, ou disons par la voix puissante des affects absolus.

Cela est aisément lisible et visible dans le film dans cet artifice, inventé par l’enfant dont le père est si fier, ce neveu qui attend que sa tante Steelbreaker, la briseuse d’acier, lui construise enfin une cabane. Ce Huit ou cet infini un peu tordu ou si l’on veut ce nœud borroméen un peu fatigué est l’instrument qui indique que les lignes au moyen desquelles on dessine la carte du psychisme doivent être revues, déplacées.

Ce film est à la fois une histoire et une parabole. Ce qui est signifié, malgré la situation terminale, ce moment de fin de l’humanité qu’il présente, et donc ce qu’il tend à délivrer comme message, puisque nous sommes encore là, c’est que la déliaison ouvre la possibilité d’une transmission.

En effet, il reste les deux femmes, l’une porteuse de la connaissance absolue que procure les émissions de messages du cerveau droit et l’autre qui s’effondre en larmes n’étant plus tenue par ses certitudes et ses croyances toutes basées sur la capacité de la raison à tenir ses promesses et un enfant pour lequel on construit une cabane à la fois bien réelle et absolument illusoire.

Cette cabane peut être vue comme un squelette ou comme une armature, comme la structure à partir de laquelle et sur laquelle les projections mentales de l’enfant pourraient, mais aussi pourront venir se déposer et la transformer en un véritable abri, en une véritable demeure. Le temps est comme aboli ou nul égal à rien ou à zéro dans la logique narrative du film. Pour nous spectateurs, nous qui sommes encore dans la nuit de la crise à chercher notre chemin, le temps est donc redevenu indéterminé.

Voilà, l’imminent est actuel, la fin n’est plus proche, elle est là, vague de feu faisant entrer en fusion les corps et avec eux l’organisation du psychisme qui les habitait. Mais non sans nous avoir à nous spectateurs fait percevoir, sentir, comprendre, qu’une connaissance est possible qui est déconnectée de la raison. Autrement dit, il existe une source de certitude ou si l’on préfère une possibilité de réassurance psychique qui peut nous permettre de construite et de projeter sans passer par le piège de la raison, et il est possible de penser et de construire à partir d’une structure aussi fragile que huit branches de bois et de faire exister ainsi une nouvelle structure psychique.

C’est elle qu’il nous faut inventer, c’est son dispositif qu’il faut tenter de dessiner en prenant acte de l’existence des gouffres de la croyance et des effets de la dénégation dont nous avons pu constater les ravages. Le mélancolique est donc celui qui sait anticiper et contourner les obstacles que dresse sur notre chemin la raison comprise comme forme dominante de la croyance, celui qui sait lui résister, celui qui sait lui échapper, même si c’est par la fuite. Car la fuite est une manière de partir en voyage et d’avancer à la découverte des arcanes d’un nouveau dispositif.

Si l’on veut pouvoir repenser le dispositif du psychisme, il faut partir de cette situation d’un « après le temps de la fin », pour évoquer ici Günther Anders, en posant comme base le fait que l’apocalypse n’est pas ce qu’il faut fuir, mais ce qu’il faut affronter et que pour pouvoir penser, il faut accepter qu’elle a déjà eu lieu.

Ce texte est la première partie d’une conférence qui a été faite dans le cadre du colloque Religion et résistance - Résistance et religion qui s’est tenu les
21 & 22 mars 2014 à la MSH Université de Nantes.