dimanche 27 août 2017

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Alain Nahum - « Tokyo-Eyes »

2014-2017 - A la rencontre des Regards

, Alain Nahum , Hervé Bernard et Martial Verdier

Fasciné par la beauté énigmatique des visages japonais et l’élégance des corps, j’essayais d’y surprendre des expressions, des mouvements d’humeur, des regards. Impossible de les décrypter. Indéchiffrables.
Me fondant dans la foule, je m’affichais avec mon appareil photo pour provoquer des échanges, des faces à faces.
Un regard qui se pose, s’abandonne, se détourne ou ne se livre pas est toujours révélateur d’une intimité. Celui qui nous fixe… offre à la dérobée un autoportrait.

A la rencontre des regards from BERNARD Hervé (rvb) on Vimeo.

J’ai cherché à ce que mes photos soient le lieu d’un croisement des regards… d’une rencontre.

Mon propos, porte sur l’échange de regard, entre l’Europe et l’Asie.
C’est à partir du regard que beaucoup de choses se jouent en photographie. Que se dévoile la personnalité des gens photographiés et celle des photographes.

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Quand je suis arrivé à Tokyo 2014, j’y venais pour la première fois, j’ai été impressionné par l’architecture, l’étendue de la ville, la beauté des visages des femmes et des hommes.

J’ai vite compris que le contact avec les japonais ne serait pas facile, face à leur code culturel de la pudeur et à leur réserve habituelle.

Les japonais restent distants, ils se soustraient aux regards des autres dans l’espace public, ils ne livrent presque rien d’eux-mêmes, mais laissent parfois échapper leur fatigue comme nous le montre cette photographie de Nicolas Bouvier prise lors de son voyage au japon.

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Les passagers sont endormis, ils tombent littéralement de fatigue. La photo témoigne de l’extrême épuisement des cadres japonais. Le photographe se fait discret. Il photographie les passagers en évitant tout contact comme s’il n’était pas là. Seul compte la qualité de son regard posé sur la scène.

A Tokyo j’observais les passants qui marchaient par flots successifs et disciplinés. J’avais beau les observer, ils restaient pour moi, impénétrables… Je n’arrivais à lire aucun signe sur leurs visages.

Je me suis demandé comment photographier ce peuple de photographes…

Regardons deux photos de Marc Riboud montrant une scène d’un rallye photographique à Karuizawa. Comment aller à leur rencontre… Comment individualiser dans des scènes de groupe les japonais, faire surgir leurs regards… leur faire rencontrer le mien.

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Pour cela j’ai choisi de faire des photos à la hauteur de mes yeux, de ne jamais cadrer en mettant mon œil dans le viseur, pour qu’il ne soit pas masqué par l’appareil… et que je puisse me confronter avec mon regard à celui des gens de la rue, en espérant que certaines ou certains y répondront.

Je suis parti du principe que si je faisais mes photos en regardant dans le viseur, au mieux les gens photographiés auraient regardé l’appareil. Ils n’auraient pas eu mon œil et l’échange aurait été différent.

Je ne voulais pas un regard posé sur l’appareil… mais provoquer un vrai face à face. Je ne déclenchais l’appareil que si je sentais que l’échange pouvait avoir lieu.

Si on fait des photos de gens dont on ne sent pas l’acceptation, ni la connivence, ni le regard, on se met à distance, c’est une position d’extériorité. C’est ce qu’on appelle communément une photo volée. C’est exactement ce que je ne voulais pas faire.

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Pour rencontrer le regard de l’autre il faut le provoquer, on ne commande pas un regard.

Voici des photos de ma série Tokyo-Eyes Une rue à Tokyo…

Le regard de l’homme du premier plan, quelques instants avant était dans le vague… dans ses pensées. Son regard ne dégageait pas encore cette intensité, ni cette humanité que l’on voit sur la photo et qui donne toute sa présence à l’ homme et le démarque des autres passants. Sans le croisement de nos deux regards la photographie serait différente, on verrait des gens semblables aux mannequins exposés à l’arrière plan, traverser la rue.

Sans échange, on inscrit son regard de photographe, pas celui d’une relation avec l’autre.

D’autres photos de la série Tokyo-Eyes.

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Celui qui nous fixe… offre à la dérobée son autoportrait. Un regard qui se pose, s’abandonne ou se détourne révèle une intimité

Quand quelqu’un porte son regard sur vous, une porte s’ouvre… Parfois avec interrogation, parfois avec le plaisir d’être repéré, parfois avec défiance, parfois avec un trouble...

A l’instant où nous sommes attentifs à quelqu’un nous ne voyons plus que lui, tout ce qui nous entoure s’estompe… Parfois avec curiosité.

Le temps d’un regard furtif et lointain, la jeune femme est sortie de sa réserve, elle aurait pu se soustraire à mon regard, elle choisit d’y répondre.

Que délivre un regard quand on le photographie ? Une interrogation… Une complicité… Un désir… Une joie... Une surprise… Une Indiscrétion… Une Gêne… Une admiration... Un défi… Une suspicion… Une Menace… Une angoisse… Un effroi… Une soumission… Une impudeur... Et beaucoup d’autres choses, cela dépend de chacun et de son imaginaire.

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Avant d’évoquer la furtive impudeur que j’ai provoquée avec mon parti pris photographique, je voudrais faire une parenthèse rapide, non exhaustive sur l’utilisation du regard en photographie, en donnant quelques exemples marquants pour moi.

Nadar dès le début de la photographie a été confronté à la problématique du regard. En rupture avec l’art du portrait en peinture il a changé la manière de montrer les visages. Il demandait aux gens de donner un regard à l’objectif, pas au photographe… et de ne plus bouger.

Photos de Baudelaire par Carjat.

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Baudelaire fixe l’objectif, son regard est sévère, scrutateur. Son regard semble nous dire ce qu’il pense : il ne croit pas à la photographie comme art… Il s’en méfie. Dans cette photo, il n’y a pas d’échange, pas de partage. Il n’y a que la qualité du regard qui se pose.

Un portrait qu’il soit pris en studio ou en décor naturel est toujours l’image de quelqu’un qui sait qu’il va être photographié et qui se fige dans une attitude choisie par le photographe ou par lui même. Résultat… Le regard est souvent absent, tendu et convenu…

Dans cette photo d’August Sander, la tension du regard donne une belle prestance au visage de la petite fille malgré la raideur qu’exige la pose.

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Dans cet autre portrait soigneusement composé, c’est la profondeur de champ qui donne de l’importance aux regards des trois hommes. Ils nous fixent de trois quarts comme s’ils s’étaient arrêtés sur le chemin pour nous laisser passer… La posture des modèles, les habits qu’ils portent, la matière des vêtements, les chapeaux, et les cannes désignent leur identité sociale.

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Dans les années 30 des photographes humanistes à leur tour accordent une grande importance aux regards. Ils vont à la rencontre des populations précaires, de la pauvreté pour témoigner de la misère en portant une attention bienveillante compatissante, tendre ou décapante sur les gens qu’ils rencontrent et photographient.

Dorothea Lange est la photographe qui a sans doute été la plus loin dans la mise en scène des regards, avec des photos prises pendant la grande dépression américaine. Elle était révoltée par la dure réalité des sans-abris. Elle s’était donnée comme mission de témoigner et d’informer le public américain, en photographiant les visages de ces femmes de ces hommes et de ces enfants en souffrance. Avec la complicité des gens qu’elle rencontrait, elle les invitait à reprendre des poses qu’elle avait antérieurement observées. A sa manière elle a continué la photographie de portrait avec radicalité et finesse. Les enfants livrent facilement leurs regards, ce qui a pour effet d’attendrir et d’émouvoir ceux qui les regardent.

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Dans la photo qui suit Dorothea Lange choisit de ne pas montrer les visages des enfants . Elle les place de trois quarts dos pour qu’ils forment avec leur mère un seul corps. Cette mise en place lui permet de donner plus d’intensité à l’image et laisse imaginer le désarroi des enfants qui se lit sur le visage et dans les yeux de la mère.

Cette photographie nous dit qu’il ne faut jamais regarder le visage comme un objet mais toujours comme sujet. Par sa mise en scène des regards Dorothea Lange a influencé un grand nombre de photographes

Regardez cette photo de Diane Arbus.

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Le petit garçon au regard irradiant est porté par la femme qui le tend vers la photographe Ici il n’y a pas de mise en place, juste le flash qui éclaire de nouveau le visage de l’enfant.

Les photographes de presse eux aussi se sont servis de la magie des regards pour émouvoir le public comme Steeve Mc Curry avec la photo publiée dans la revue National Geographic.

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Vous vous rappelez peut-être du regard de la petite Afghane Sharbat Gula. Et de la répercussion que cette image a eue sur les gens. Cette photo est clairement posée elle n’a pas été faite en studio, mais sur le terrain. C’est parce que le regard de la jeune fille révèle quelque chose d’elle, de son intimité souffrante, qu’on a commencé à parler de la détresse du peuple afghan. Pouvons-nous nous affronter à ses yeux hypnotiques… Que disent-ils vraiment ? Font-ils bouger quelque chose en nous ? Faut-il continuer à les regarder ou tourner les pages de la revue. A chacun ou chacune de répondre.

Vous voyez l’importance des regards.

Richard Avedon que j’admire beaucoup en avait une conscience très aigüe, par son travail et sa série de portraits In the American West réalisée entre 1979 et 1984 a renouvelé la manière de montrer les yeux et l’éclat des regards. Avedon place ses modèles devant une toile blanche, de façon que l’on porte toute son attention à la personne qui est photographiée. Le visage devient alors une toile blanche à déchiffrer.

Ces photographies sont plus que des portraits… on peut les qualifier d’autoportraits assistés. Celui qui regarde et celui qui est regardé étant acteur de la photo et alter ego.

Pour donner aux visages leur force et leur humanité, Avedon joue sur les effets de contraste entre les fentes des yeux. Il en accentue la lumière et fait ressortir le blanc de l’œil… A la prise de vue et au tirage. Ce qui a pour effet de renforcer l’éclat des regards et à être attentifs à ces visages qui nous parlent et nous questionnent

Une photo de son père malade.

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Le visage est pour Avedon un lieu de rencontre. Un livre ouvert, une mise à nu.

Un autre visage photographié par Araki en forme de question

Qu’est-ce qu’un regard ? Est-ce aussi dangereux que de prendre le soleil dans les yeux lorsque l’on est exposé au regard de l’autre ? Faut-il les protéger avec ses ongles comme sur la photo ? Est-ce de la pudeur où un repli pour masquer la honte que cela peut provoquer ?

Pour y voir plus clair, regardons d’autres photographies d’Araki avant de revenir aux miennes.

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Dans une série intitulée le Voyage sentimental de 1971. Il photographie sa femme Yoko pendant leur voyage de noces, C’est une déclaration d’amour du photographe à sa jeune femme et un manifeste destiné à être publié sous forme de livre, dans une volonté explicite de transgression. Où il nous invite à devenir complice de l’intimité de son couple.
Pudeur ou l’impudeur quand cela commence t-il ?

Une photo avant l’amour

Araki magnifie sa femme Yoko et dévoile son corps avec pudeur. La pudeur pose un retrait, une limite et l’impudeur dévoile ce qui est au-delà de nous… Une image de la jouissance de Yoko, et du bonheur qu’il est en train de partager. On est en 1971 et la notion même d’intimité a changé.

A la photographie truquée où les corps et les sentiments sont faux Araki oppose une démarche où le photographe s’engage corps et âme dans ce qu’il appelle « le roman du moi ». Dans ces photos de Yoko ce qui est frappant c’est de voir à quel point elles sont pudiques.

La vérité de la photographie pour Araki ne tient pas à son objectivité intrinsèque, mais au contraire à la position subjective du photographe, à sa volonté de montrer ce que d’habitude on cache.

Les images sont provocatrices, le corps est dénudé, mais le visage reste à l’écart, il y a un mélange de pudeur, d’impudeur et de mystère.

Les photos des photographes européens sont en général plus démonstratives et moins provocantes, elles sont souvent plus impudiques. Toutes les impudeurs ne sont bien sûr pas identiques. Elles dépendent des codes religieux, sociaux et culturels d’un pays.

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Trois photos de Jacques Henric de Catherine Millet… exhibant son corps sans réserve et indécence dans la presse, à la rubrique culture…

La question de la pudeur et de l’impudeur en Europe et en Asie ne se pose pas de la même façon. En Asie le lien avec la tradition en change la représentation.

Dans cette photo Araki s’inspire pour sa mise en scène de la tradition du kinbaku, un ligotage érotique, qui prend sa source dans un art martial ancestral le hojôjutsu, dont on se servait pour attacher les mains des prisonniers.

Sur le visage de la femme aucune trace de souffrance, ni d’extase. Elle ne livre rien de sa véritable intimité, ni de son désir. Son visage est comme un masque de théâtre kabuki. Son regard est lointain et intérieur, il garde une distance pudique. Seule la fleur qui masque le sexe de la femme, enfoncée comme au bout du fusil, indique que son corps est confiant, serein, insouciant des regards. Les modèles dans les photos d’Araki se livrent mais ne se donnent pas. Ils restent dans leurs pensées, le regard tourné sur lui même vers l’intérieur.

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Le regard de cette femme me rappelle celui de l’actrice Maria Falconnetti, dans La passion de Jeanne d’Arc, un film du cinéaste Carl Dreyer. Si on rapproche ces deux visages, on voit une correspondance entre l’inclinaison de la tête et l’intériorité de leurs deux regards. Leurs yeux montrent leur état d’âme.

C’est sans doute pour cela que je ne vois pas d’impudeur dans les photos des prostituées d’Araki mais plutôt une pudique impudeur.

Pour conclure je vais revenir à mes photographies et à la fabrique de l’impudeur que j’ai pu provoquer. La rencontre avec l’autre, l’échange de regard, que j’ai suscité dans la rue avec les japonaises et les japonais, les ont poussé à sortir leur regard de l’ombre pour croiser le mien. Et à transgresser implicitement leur code de la pudeur.

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13 photos de tokyo eyes

Ils ont été happés par cette relation que j’ai engendrée et de manière fugace ont accompli ce que l’on pourrait appeler une petite impudeur, que j’ai partagée avec eux lors de ces brèves rencontres. C’est très affectueusement une petite violence que je leur fais pour pouvoir les rencontrer et partager avec eux dans cet écart, notre altérité.

Peut-on lire le regard de l’autre en profondeur ? Ça je ne le sais toujours pas, il reste un mystère.

Regarder un regard, c’est regarder ce qui ne s’abandonne pas, ne se livre pas et vous vise nous dit le philosophe Lévinas. Le véritable dévoilement de soi et de l’autre passe par le visage. Ce que permet la photographie c’est d’être enrichi par le regard de l’autre, des autres et ça j’y tenais.

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Alain Nahum est réalisateur et photographe, diplômé de l’I.D.H.E.C et maîtrise de philosophie. Réalise des films pour la télévision, expose ses photographies depuis les années 2000 en France et à l’étranger. En 2015, les éditions Parenthèses publient Émergences, regards sur la ville, un livre sur son travail photographique. En 2016, les éditions Voix publient Archipels un livre d’artiste sur sa série Sacs de gravats, notamment exposée à Tapeï.